Se construire pour bâtir
Non communiqué
Le verbe bâtir vient de l’ancien bas-francique bastian, qui aurait signifie « assembler, entrelacer ». Bâtir, c’est, selon le dictionnaire, élever sur le sol une construction par assemblage de matériaux. Une construction est au sens premier, un bâtiment physique ; par extension, une oeuvre immatérielle.
Le verbe construire vient de latin construere, et signifie bâtir, élever selon un plan déterminé.
Deux verbes synonymes donc ; seule en diffère l’étymologie. La différence de nos deux termes porte ici sur l’objet. Bâtir QUELQUE CHOSE. Mais SE construire. Partir de soi, notre être dans sa totalité, physique, raison et coeur, et oeuvrer par une action assimilée symboliquement à une construction à devenir autre, à changer, à se perfectionner.
C’est là évidemment bien sur l’essence même de notre démarche maçonnique. En taillant notre pierre, nous participons, en potentialité, même de la maniere la plus modeste qui soit, à bâtir un édifice spirituel : le Temple en construction ; symboliquement le Cosmos. Dans cet édifice, notre propre pierre, parvenue à un niveau suffisant de perfection, et seulement là, pourra trouver sa place. Et ce faisant, en taillant notre pierre, en lui donnant la forme qui convient, c’est notre propre intériorité, que nous nous structurons.
La quête maçonnique. Le passage à un autre plan de conscience
En tant qu’initiés au REAA, notre chemin est donc une quête : nous construire nous-mêmes comme une oeuvre. Mais construire sous-entend un plan, une organisation des travaux, une démarche. Comment peut-on se construire ?
Au tout début, avant d’être initiés, l’idée en nous était, pourrait-on dire, de progresser, en sagesse, en liberté, en ouverture aux autres, bref de nous perfectionner. Avec peut-être l’impression d’un manque, d’une tension vers « autre chose ». Nous ne savions bien sûr pas l’exprimer objectivement. Mais, d’ailleurs, maintenant, engagé dans une démarche initiatique, saurions-nous vraiment mieux définir cette finalité ?
Nous aspirons toujours à un besoin de dépassement croissant de notre manière de penser, voire à une élévation en spiritualité. Mais ce faisant nous nous situons donc hors de la logique et de la rationalité, d’où l’impossibilité de l’exprimer objectivement. Il ne s’agit donc pas de nous rendre conforme à un modèle, mais de trouver vers quoi nous devons tendre intérieurement pour devenir des êtres plus « achevés ».
Finalement, il me semble que notre but pourrait être de passer à un autre plan de conscience, un plan supérieur permettant de percevoir le monde plus complètement, plus profondément, et par conséquent d’agir plus justement. En d’autres termes, de passer d’une interprétation purement physique d’une matérialité perçue par nos sens et notre intellect, à une vision plus vaste. Cet élargissement est bien sûr synonyme de liberté. Ceci implique d’intégrer en nous une représentation symbolique structurée de la totalité de laquelle nous-mêmes, les autres, le monde physique, sommes des parties.
Je crois que l’image que nous donne le rituel de cette représentation est le tableau de loge, modèle idéel d’une loge en fonctionnement, mais aussi image symbolique du cosmos éclairé par le Principe.
Mais ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Et cette image idéelle du cosmos doit être naturellement aussi l’image de notre être profond, idéal de notre structuration intérieure, rassemblant en harmonie les différents aspects qui nous constituent.
Deux choses me paraissent importantes :
D’abord l’homme « construit » est un état idéal. Ce n’est pas un état futur, mais un but vers lequel nous ne pouvons qu’espérer tendre.
Ensuite, selon une loi issue de la Tradition, ce cheminement se fait par paliers, par étapes initiatiques. A chaque étape, une image idéelle, associée à un nouveau niveau de synthèse nous est offert comme image de progression. A chaque étape, il s’agit d’acquérir un état de perception qui in fine permettra de voir le monde selon un nouveau regard. Ce regard viendra non pas annuler mais compléter, enrichir la vision précédente et l’englober dans une nouvelle totalité. Avec pour but de se rapprocher du Principe de toute chose.
Dans ce processus, le tableau de loge est une « image mémorielle » et système symbolique du monde. Mémorielle car issu de la Tradition ; symbolique, car le symbole implique un niveau de réflexion qui dépasse la signification première de l’objet représenté.
L’état d’« homme construit »
Pour rendre compte de cet état d’homme « en voie de se construire », différents paradigmes sont proposés par la REAA. Ils sont definis non comme état idéal, dont la définition serait inaccessible au langage, mais comme des actions.
En premier lieu le convent de Lausanne mentionne le « perfectionnement moral » et « ne s’imposer aucune limite dans la recherche de la vérité » ; dans l’instruction au grade d’apprenti, il est question de cultiver les vertus (en leur bâtissant des temples) et contenir ses vices (dans des prisons) ; le premier travail de l’apprenti est de tailler sa pierre pour la rendre apte à s’inscrire dans un edifice.
Enfin, au fil du travail l’apprenti comprend que cela veut dire aussi se réunifier, se réintégrer dans l’unité. Réunir les différentes parties de soi. Trouver une relation d’harmonie entre elles, une relation d’harmonie et non de simple coexistence neutre avec les autres et le monde.
Bien sûr, tout cela se rejoint dans une même fin. Je pense que tout ceci peut être englobé par « trouver un SENS à son existence pour ETRE en tant que participant au TOUT ».
L’ETRE et le Sens
Mais qu’est-ce que le Sens
? Le sens n’est pas une donnée
mais le résultat d’une quête. Selon les
philosophes antiques, la quête du sens est
inséparable d’une réflexion sur les
valeurs, c’est de dire de la réponse à
la question : Qu’est ce qui est désirable ?
Qu’est ce qui est bon ? C’est-à-
dire enfin des valeurs que l’on attribue aux choses. Ces
valeurs peuvent se classer en valeurs sensibles
(l’agréable, le sain, l’utile) et en
valeurs spirituelles (le vrai, le beau et le bien). Mais elles sont
bien sûr relatives. Il n’y a
de valeur que par rapport à un sujet.
Mais une chose n’a de sens que dans son rapport avec la totalité de l’être. Le sens ontologique d’une chose c’est en fait l’ensemble des relations de valeur qu’elle entretien avec le reste du cosmos.
Une construction, c’est d’une part les matériaux qui vont constituer l’oeuvre, et d’autre part la manière dont ils sont agencés, organisés, comment ceux-ci s’assemblent et se maintiennent l’édifice en cohésion.
Chaque élément n’y est pas banalisé, interchangeable mais unique, à sa donne place du fait de ses qualités propres, et concoure de manière unique et irremplaçable à la finalité de l’ensemble. L’édifice doit perdurer et être stable manifestant la Force. Sa vocation exige une harmonie (il n’est pas utilitaire). Elle doit refléter de quelque manière, plus ou moins parfaite, un plan conçu par avance manifestant la Sagesse.
Matériaux et organisation correspondent aux notions de matière et de forme. Il d’agit donc de construire avec pour matériaux les parties de soi dans une relation de sens.
Substance, matière et forme
La forme fait partie des « quatre causes » d’Aristote, c’est-à-dire des raisons qui expliquent l’existence de quelque chose : ainsi, la forme n’est pas simplement la forme géometrique d’un objet, mais l’idée qui ordonne la matière dont est fait cet objet, qui définit son essence et sa perfection propre. La forme est donc le principe d’unité de tout être, qui donne un sens à la matière, ou plus généralement à la substance : matière et pensée.
C’est donc vrai pour nous-mêmes. L’individualité résulte de matière, de pensées, d’émotions, et d’une une organisation génératrice de la vie physique, intellectuelle, émotive et spirituelle.
Nous sommes notre corps, nos pensées, nos emotions. Nous avons une histoire et des potentialités non encore manifestées. Tout cela il faut le connaître, le séparer. Pour ensuite l’organiser et pour lui donner SENS.
Le double mouvement Solve et coagula
La finalité de la construction est donc inexprimable car hors de la sphere de l’expression rationnelle. Notre guide, c’est l’image du Cosmos spiritualisé figuré dans le trace du tableau de loge. Mais quelle est la démarche de la construction ?
Je crois que fondamentalement elle est représentée par le solve et coagula de la tradition hermétique, qui reproduit le processus de la manifestation universelle en deux phases inverses.
D’abord dissoudre l’ordre ancien d’homme profane, hérité du passé. Ce processus commence symboliquement lors de l’initiation avec les voyages. Le souffle de l’air a mis à bas nos édifices intellectuels trompeurs. Les éléments eau et feu purifient nos émotions et nos actions. Du chaos pourra se construire un nouvel ordre, initié par la Lumière qui nous est donnée.
L’apprenti cherche inlassablement dans les profondeurs de lui-même à se connaître, par l’action du fil à plomb. Le travail sur les symboles met en lumière de nouvelles relations auparavant insoupçonnées. L’action du maillet et de ciseau vient patiemment à bout des convictions hâtives et enracinées, des préjugés.
Bien sur, dans cette introspection, on trouve en soi des contradictions, des antagonismes. Le TROIS permet alors d’identifier le troisième terme qui englobera ces deux termes dans un tout plus vaste, où l’on s’aperçoit que ce sont deux visions de la même chose. Notre édifice intérieur se reconstruit éclairé par lumière que nous avons symboliquement reçu.
Le travail dans l’athanor de la loge
La construction se fait symboliquement dans l’athanor qui est la loge. Elle est une image de l’univers éclairé par la lumière du Principe. C’est un monde qui n’est plus l’espace-temps du monde manifesté. Elle repose symboliquement sur le pavé mosaïque, la matérialité, et se site sous la voute des cieux, indiqués par la ligne nadir zénith.
La loge est un monde, et créé comme telle par séparation, à l’image du Tsimtsoum de la tradition hébraïque. Nous sommes à couvert.
Nous y sommes des matériaux vivants de notre édifice à construire, à notre place et à notre office.
Ce monde a pris un SENS. Il est orienté dans la direction de la Lumière spirituelle de l’Orient, et manifeste les deux polarités à l’oeuvre dans le monde selon l’axe midi septentrion.
Le travail de SOLVE s’effectue symboliquement de l’Occident du monde manifesté à l’Orient où apparait la lumière spirituelle. C’est la colonne du nord.
La phase inverse, le COAGULA, l’organisation des parties de soi condensées en quelque chose de concret s’effectue symboliquement de l’Orient vers le monde manifesté, l’Occident.
Entre les deux le chemin de lumière qui de l’Orient à l’Occident passe par le centre de la loge.
Travaillons pour nous construire, et, tous ensemble bâtir.
V M, j’ai dit.