La Caverne
J∴ G∴
Une caverne m’est connue… Par ces mots, prononcés à l’ouverture des travaux du 1er Ordre par le Frère Grand Inspecteur nous mesurons immédiatement toute l’importance de ce symbole spécifique aux Ordres de Sagesse. Il n’est pas anodin de constater que l’accent qui est mis sur ce symbole en fait une clé d’entrée dans ce monde nouveau. Sans en comprendre le sens, le nouvel Elu perçoit immédiatement qu’il s’est passé quelque chose de fondamental, au sens étymologique du terme, car pour un homme appartenant à une société urbanisée, le fait de passer par une caverne ne saurait être le fait du hasard.
Symbole lourd de sens, la caverne nous attend.
Aujourd’hui, notre but est donc de chercher quelle peut être la signification de ce symbole de la Caverne, après avoir réfléchi au sens du symbole en général, et à la vision que différents groupes humains peuvent lui donner.
Enfin, notre intérêt portera plus précisément sur l’usage que notre Rite peut faire du symbole.
Symbole, langage spécifique indéfinissable, sauf peut-être par l’usage que l’on en fait : le partage. On ne peut le quantifier, ni le décrire, mais on sait l’utiliser ensemble. Tel un mot choisi, au sens bien arrêté, parfois spécifique à une langue, le symbole permet à tout homme maîtrisant parfaitement ce langage, de comprendre ce que l’autre veut exprimer en évitant l’usage d’une longue périphrase. Par ce fait le symbole permet de développer la réflexion qui va plus loin que la parole, car plus rapide, libérée de cette parole qui est un handicap lorsque deux personnes ne donnent pas le même sens aux mots, ou tout simplement lorsque le récepteur ne connait pas le vocabulaire de l’émetteur.
Dans un article récent (1), pour Irène MAINGUY, le symbole, utilisant le langage analogique, est signe de reconnaissance, une passerelle vers l’universel, le meilleur support pour ouvrir l’entendement.
L’ expression allégorique du symbole, tel le message transmis au revers des monnaies romaines ou dans les vitraux du Moyen-Age, avait en son temps une utilité encore plus pragmatique pour des populations illettrées.
Symboles et mythes ont de tout temps été utilisés par les différentes Sociétés qui les comprirent, voire les adaptèrent à leur fins :
– caverne, résidence
des premiers hommes pour les anthropologues.
– caverne, reconnue non comme une chose en soi, mais comme un simple
creusement dans une masse pour les géologues et les
hydrogéologues.
– caverne, lieu privilégié d’exploration pour les
spéléologues.
– caverne simplement perçue comme un milieu froid, hostile,
plongé dans les ténèbres
perpétuelles pour tout quidam.
– caverne du philosophe : (2) Platon y voyait le lieu où
l’on percevait l’ombre de la vie (des prisonniers reclus dans une
caverne prenaient les ombres portées par le feu comme une
réalité lumineuse, alors qu’en fait la
réalité de la vie n’appartient qu’à
celui qui séjourne dans la lumière, en dehors de
l’antre). L’homme qui se contente de sa propre
vision, sans en rechercher la cause, reste un esclave
enchainé.
– parallèle avec l’utérus pour le psychanalyste.
– caverne figurant le lieu magique de la seconde naissance pour
l’alchimiste.
Pour le croyant, par l’opération de l’Esprit divin, le Verbe s’incarne au sein d’une Vierge immaculée (la caverne, la matrice primordiale), pour donner naissance au Rédempteur.
Quant à la caverne d’Ali Baba, d’une inégalable splendeur, pour y pénétrer, il faut prononcer à haute voix le mot de passe, dont le son vibratoire fait ouvrir les portes de l’imaginaire. C’est en ces lieux que vivent les êtres les plus merveilleux, au sein de ce monde souterrain, où les trésors sont jalousement gardés.
Le mythe de la caverne située sous la montagne sacrée et que l’on ne peut atteindre qu’après un long parcours obscur et d’étroits passages, est commun à toutes les religions, mythologies et rituels initiatiques.
Les grands sages naissent au solstice d’hiver dans une caverne et y sont inhumés. Il faut être dans la chaleur de la terre comme dans le ventre de la mère pour pouvoir éclore comme un oeuf philosophal.
Pour nous, Francs-Maçons, la Caverne est de prime abord le lieu principal de la vengeance.
On peut se demander si ce drame de la caverne ne signifie pas qu’il faut tuer symboliquement le Père ou le Maître. L’un comme l’autre étant logiquement amenés à devoir être dépassés par le disciple qui crée alors une maîtrise renouvelée, bien ancrée dans son temps. Il s’agit pour l’initié d’acquérir plus de Lumière dans la Voie de la Sagesse et de la Connaissance que son instructeur initial, non par la violence, mais par une oeuvre persévérante et éclairée.
Parmi les nombreuses interprétations possibles, riches de sens symboliques, on peut penser que Joaben dont la vue à entrainé la mort d’ Abibal peut ainsi descendre au fond de lui-même, après avoir trouvé la lumière et bu l’eau vive, ayant supprimé dès lors tous les obstacles qui l’empêchaient d’être lui-même Hiram. C’est en supprimant sa zone d’ombre, sa part terrienne qu’il peut devenir réellement un Maître Elu. Dès lors la disparition de l’assassin après une poursuite active devient indispensable pour que la quête de l’Elu reprenne.
Devons-nous considérer qu’il faut : « tuer le mauvais maître en nous ? » Ceci d’autant plus si ce maître risquait d’ériger son savoir, son Art, en dogme, puis en religion. Transmettre est le devoir de l’initié, mais en aucun cas dogmatiser.
Pour chaque Elu la connaissance est un parcours dynamique et, bien que l’aide des autres soit indispensable, chacun est responsable et maître de son évolution personnelle, pour peu que l’on ait capacité et volonté de s’émanciper au plus vite.
Le passage par la Caverne n’est pas chose aisée, même en étant mandaté. Il faut y aller, et en revenir ! Et ce pour progresser, faire s’élever et s’épanouir notre maître secret intérieur.
Chacun peut et doit retrouver sa liberté créatrice.
La caverne est un lieu d’action pour résoudre nos contradictions. C’est l’action de couper la tête, le Caput mortem, qui est le point d’orgue de l’action, l’acte qui nous inspire horreur et effroi, mais qui nous permet de franchir le cap, de passer de l’autre côté, côté action.
La Caverne sera le lieu
d’expression de la « Virtus »
de Joaben, la vertu, puissance prête à passer
à l’acte. Indissociables, Virtus et Vir (l’Homme) sont la
marque du courage.
La Caverne c’est aussi le symbole de l’inconscient et de ses
dangers. Elle représente le centre de
l’être, son coeur, sa vie intérieure et
sacrée. Mais c’est aussi le lieu de passage initiatique pour
ceux qui désirent revenir aux origines, pour ceux qui
recherchent la vérité.
La Caverne, tout est en elle, comme d’ailleurs tout est en l’Homme : le bon et le mauvais, la naissance et la mort, l’ombre et la lumière, l’illusion et la réalité.
Il n’y a pas le bien ou le mal, mais le bien et le mal. La descente dans la caverne va nous conduire à un état de présence, puis d’éveil en écoutant notre lucidité et notre intuition.
Ainsi, malgré les apparences, à la sortie de la Caverne, l’Elu du 1er Ordre, grâce à sa volonté n’est pas seulement plongé dans des grades de vengeance, mais amené à des grades d’éclosion d’une nouvelle réalité maçonnique, très différente, débarrassée de toute pesanteur, de tout carcan.
La caverne située à l’intérieur de la montagne sacrée est le lieu de la transmutation alchimique. Couper la tête, c’est séparer deux milieux, c’est rompre avec certitude.
En ramenant la tête d’Abibal, Joaben a subi la transformation alchimique, passant du noir de la Caverne au rouge du sang, de l’Oeuvre au noir à l’Oeuvre au rouge.
Le profane déjà, plongé dans la pénombre du cabinet de réflexion, a bien remarqué cette inscription énigmatique, V.I.T.R.I.O.L, énigme indéchiffrable. Il n’en comprendra le sens que bien plus tard, mais à cet instant précis, lorsqu’il se trouve dans l’oeuf primordial, caverne aux pouvoirs de transmutations infinis, son inconscient en saisit toute la valeur alchimique. Les sept initiales, V.I.T.R.I.O.L, sont la révélation de l’opération du Grand Oeuvre, aide-mémoire indispensable au profane, comme à l’Initié, car il révèle le processus alchimique de la transmutation de l’être comme des métaux. V.I.T.R.I.O.L, septénaire mystérieux dont le sens dévoilé révèle une parfaite connaissance des processus qui mène à l’éveil, « Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies Occultum Lapidem » : « Visite l’intérieur de la terre, et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée ».
Cette pierre que le profane doit trouver n’est autre que la pierre philosophale des alchimistes, et celle-ci se trouve au plus profond de chacun d’entre nous, elle ne se dévoile qu’à ceux qui par un travail intérieur sincère, sont arrivés au parfait équilibre.
Un homme nouveau, prêt à poursuivre la route initiatique, sort de la Caverne, de la Terre-Mère et va recevoir sa juste récompense de Salomon.
Pour nous Maçons travaillant au Rite Français, c’est avant tout le symbole de la tâche accomplie, du devoir auquel le nouvel Elu a répondu positivement, lui permettant de franchir une nouvelle étape, cette seconde naissance maçonnique en entrant dans l’action.
Le frère qui pénètre dans la caverne écoute sa propre conscience pour y trouver le beau, le juste et le bon et s’oblige à lutter contre la barbarie, l’ignorance et la perversité.
Notre Rite, et ce n’est pas anodin, permet à Joaben d’accomplir son devoir sans avoir à tuer, puisque Abibal se suicide. En ce sens nous faisons l’économie du volet le plus négatif de la vengeance, l’action de tuer, ce qui n’empêchera pas ultérieurement de distinguer Vengeance et Justice, même si cette version nous prive du pardon de Salomon et de la deuxième chance qu’il donne à Joaben en d’autres rites.
Frédérik REITZ (3) note que « la vie d’un maçon est entourée de symboles clairement visibles, la lune, le soleil, par exemple ». Il ajoute : « et de très nombreux autres, dont les origines sont complexes et multiples, en particulier ceux hérités ou empruntés aux traditions bibliques. Un inventaire complet, autrement dit un classement de ces symboles et éléments rituéliques reste à faire ».
Notre Rite, le Rite français, le plus authentique puisque importé directement en France dès l’origine, à quelques décennies près, est en même temps très moderne, très sociétal, dans son refus de la peine de mort qui transparaît, voire très progressiste dans son intuition d’une maçonnerie épurée telle que pratiquée dans l’Atelier de BLOIS, sans poignard, sans épée, sans référence déiste. Peut-être une préfiguration de ce que sera, au moins pour une de ses branches, le Rite français futur, ce qui n’empêchera pas de conserver par ailleurs une approche plus classique, car en toute chose, de la diversité nait la richesse, pour peu que ce soit dans un contexte d’amour et de fraternité.
Très Sage et Parfait Maître, Mes Biens Aimés Frères.
J’ai dit.
(1) Irène MAINGUY Joannès GAUDY, Franc-Maçonnerie Magazine La Sagesse Latine Octobre / Novembre 2012 Vallée de l’Ariège Conseil du 27 novembre 2012.(2) Platon, La République, 7ème livre.
(3) Frédérik REITZ Joaben – Juin 2012.