#406012

Le buisson

Auteur:

R∴ D∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

J’étais une graine, profondément enfouie dans la terre noire attendant de pourrir et mourir pour renaître sous forme d’épi s’élançant vers le ciel à la recherche de la lumière de la connaissance, prête aussi à partager celle-ci avec les autres.

Je finis même par devenir un acacia brillant de mille feux de mes fleurs soleil, mes racines profondément enfouies dans la terre mère et mon tronc majestueux s’élevant vers le ciel, je renaissais une fois encore. Mais tel Icare, je pensais que je maîtrisais tout, je voulus m’élever trop vite et trop haut, le travail me semblait accompli, je pouvais me reposer. C’était sans compter les trois mauvais compagnons qui m’arrachèrent et me coupèrent de mes racines afin de me placer sur le tertre de la dépouille du Maître assassiné.

Je mourrais à nouveau, le travail était à poursuivre une fois de plus. Je pris alors racine sous forme de buisson, devant une caverne dans laquelle brillait une faible lumière. J’étais devenu petit, touffu, sans tronc. Me fallait-il m’arrêter afin d’évaluer le chemin parcouru et surtout celui qui restait à parcourir. N’était-il pas orgueilleux, vaniteux de penser que j’étais devenu « sage ? »

Toute évolution comporte naturellement des phases de replis, de stagnation et d’accélération. Etais-je en train de vivre une phase de régression pour repartir vers une nouvelle évolution ? Il fallait que je recommence à me nourrir plus profondément que jamais, que j’aille encore plus loin afin de pouvoir poursuivre mon élévation vers la lumière.

J’étais toujours trop impatient et pressé ne sachant attendre la maturité des événements. Tel Sisyphe, il me fallait me remettre inlassablement au travail pour débusquer et combattre les passions, les préjugés, les désirs encore bien ancrés en moi.

Et comme Jahoben, il fallait que je pénètre dans ma caverne, monde souterrain, ténébreux de ma conscience, que je reprenne contact avec mes racines les plus profondes dans le but d’aller à la découverte de ma part la plus sombre afin de l’extirper, de la tuer.

Je devais d’abord remonter à la source, boire l’eau vive régénératrice et purificatrice qui m’aiderait à savoir pourquoi et à quel moment la matière avait dominé la raison et ensuite entamer un nouveau cycle d’existence après un acte violent.

Dans cette caverne, il ne faisait pas totalement noir, la présence d’une lumière, même en faible quantité, laissait l’espoir du jour au fond de cette obscurité et de cet enfouissement. Cette lumière me permettrait peut-être de me regarder sans frémir dans mon miroir intérieur au travers duquel je verrais en face ma part sombre constituée d’un cumul de couches d’ignorance, de conditionnements, d’idées reçues, de dépendances qui, pour s’être additionnées au fil du temps étaient devenues aussi solides que le roc.

La caverne était aussi éclairée par l’étoile qui me guidait, qui me rappelait que moi aussi je devais rayonner intérieurement à force de travail incessant et assidu, ce que j’avais perdu de vue. Je devais prendre conscience de l’évolution accomplie et aller vers encore plus d’intelligence.

Cela signifiait-il que je gardais un peu de lucidité, une lueur vague et naissante sur une conduite obscure, pleine d’arrière-pensées et de rancunes ? Mais aurais-je le courage et la force d’aller sonder la moindre anfractuosité de la caverne, de traverser la roche épaisse de ma conscience ?

J’étais devenu un buisson symbolisant l’ignorance et les préjugés qui empêchent de pénétrer la conscience. Mes racines étaient faibles et ne pouvaient puiser des forces importantes afin d’éviter toutes formes de dérives.

Mon devoir était de m’engouffrer dans cette caverne pour engager une nouvelle plongée dans l’inconscient et me retrouver face à face avec les forces primordiales et violentes dont je ne soupçonnais même pas l’existence mais qui hantaient la mienne.

Il me fallait tenter de les discerner, tel était le combat à livrer à l’intérieur de moi. Fini de dormir tel Abhiram dans sa caverne, de nier le meurtre d’Hiram, d’être inconscient de ma culpabilité, de tenter d’effacer cet acte barbare de ma mémoire, de fuir, d’être un homme couché ! Je devais oser traverser mon propre chaos pour pouvoir me structurer et retrouver ma verticalité.

J’avais perdu ma vigilance, il me fallait cette épreuve, cette nouvelle étape de mon développement pour me rendre compte que je n’étais pas libre, pas conscient, pas éclairé. Il fallait que je supprime mes zones d’ombre, il fallait que j’élague les branches inutiles, car c’est seulement à ce prix-là que je pourrais devenir réellement un Maître Elu.

La seule façon de procéder à cet élagage était de descendre dans la terre, creuser un tunnel dans la roche pour retrouver ma partie vraie, m’y raccorder, prendre avec humilité l’exacte mesure de ce que je suis et comprendre le monde qui est en moi.

Ce périple n’est pas une simple introspection complaisante, c’est une véritable confrontation avec les meurtriers d’Hiram, ce qui implique d’explorer mon moi primitif, zone d’ombre de ma conscience.

Mes sens m’avaient trompé, ils ne m’avaient donné qu’une vision partielle des choses et tant que je resterai enchainé à cette vision, je demeurerai un buisson de préjugés, un arbre stérile. Il me fallait aller au-delà de ce que je voyais, que je cesse d’être absorbé par la matière et que je retrouve plus de spiritualité.

Je voulais à nouveau être un arbre solidement planté dans le sol par des racines fortes et profondes sachant aller chercher dans le creuset de la caverne ce qui me permettra de résoudre mes paradoxes et mes contradictions. Grâce à ma sève régénérée, ma ramure s’élèvera vers le ciel cherchant de plus en plus de lumière.

Je poursuivrai mon combat incessant entre l’élan spirituel et l’inertie matérielle, en étant un arbre en régénération permanente, qui pousse, qui reverdit, qui fleurit, qui fructifie, en me dépouillant et en renaissant à chaque printemps.

Cette vitalité qui se dégagera de moi, rayonnera afin de poursuivre au dehors l’œuvre commencée dans le temple. Je n’aurai jamais fini de faire le tour de ma caverne, d’en toucher le fond, de découvrir l’inconnu qui s’y cache. J’aurai toujours besoin de passer par le centre mais comme dans une spirale, je m’en éloignerai de moins en moins à chaque tour, à chaque régénération, conscient de mes acquis, de mes progrès, de ma croissance solaire.

Cette réflexion m’a fait penser à une phrase du rituel du IVème degré et qui prend à ce jour encore plus de sens « Vous ne vous forgerez point des idoles humaines pour agir aveuglément sous leur impulsion, mais vous déciderez par vous-mêmes de vos opinions et de vos actions. Vous ne prendrez pas les mots pour des idées ».

Je suis élu des Neuf, je viens de tuer une part d’ombre qui sommeillait en moi. Mais je dois prendre garde, la bête ne meurt jamais, telle l’hydre de Lerne, l’épreuve est toujours à recommencer. Quand Ma vigilance se fera plus faible et que mes yeux se fermeront ne serait-ce qu’un instant, elle me ressaisira. « Elle ne rêve que de vengeance ».

Je suis seul acteur de ma libération, c’est à moi seul de poursuivre sans relâche ce sentier du travail opiniâtre, de visiter régulièrement mon chaos intérieur afin d’y mettre de l’ordre et de l’harmonie. Je dois veiller à donner sans cesse le meilleur de moi-même.

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