12°
#409012
Emerek, un homme vrai en toutes circonstances
Non communiqué
Propos liminaires
Pour commencer, je ferai un petit rappel au manuel d’instruction.
Emerek, nom reçu au cours de la cérémonie d’élévation du 12° degré, correspond au 11° degré du Sublime Chevalier Élu.
A cette occasion, le Temple devrait être décoré de tentures noires parsemées de cœurs enflammés. Vingt-quatre étoiles éclairent la loge et symbolisent les douze tribus d’Israël et les douze Maîtres Élus qui commandent ces tribus.
Les Sublimes Chevaliers Élus portent – de l’épaule gauche à la hanche droite – un large ruban noir brodé de trois cœurs enflammés, auquel pend un poignard et un tablier blanc doublé et bordé de noir avec une pochette ornée d’une croix rouge.
Lors de la cérémonie de réception le candidat reçoit une croix portant les initiales des cinq mots : Civi, Ky, Adonaï, Emerek et Salomon ainsi que 5 objets précieux : l’Arche d’Alliance, une Boîte d’or où sont déposés les cœurs des victimes dont le sacrifice avait été agréable à Dieu, deux palmiers représentant les Chérubins qui avaient recouvert l’Arche de leurs ailes, le Chandelier à sept branches et le Voile du Temple.
Ce grade nomme ses membres : « Chevalier ». Dans la progression maçonnique, c’est la première fois que le titre de Chevalier apparaît. A ce grade, le Chevalier, homme d’honneur et d’esprit, devient homme de pouvoir et d’actions. Pour cela, Salomon lui remettra l’épée de justice à double tranchant, symbole du discernement. Elle lui permettra de séparer « le subtil de l’épais », la matière, de l’esprit. Épée qu’il devra mettre au service de la justice et des lois. Telle est la mission qui lui est assignée.
C’est en gardant à l’esprit cette mission confiée à tout Sublime Chevalier Élu que j’évoquerai le sujet qui m’a été donné de traiter ce soir : Emerek « un homme vrai en toutes circonstances »
1 ° – La nature du lien entre la pensée et l’action.
Tout d’abord, ce qui me paraît ressortir de la mission assignée au Sublime Chevalier Elu, c’est la question l’incidence de l’esprit sur la matière, de la pensée sur l’action. Nos actes sont-ils, l’effet d’une pensée prédéterminé, voire sous influence ou sommes totalement responsable de nos choix ?
Homme Vrai, nous le sommes ou plus exactement nous voudrions l’être, lorsque, face à la décision, nous mobilisons force lois et règles pour nous guider avant d’agir. Je reviendrai dans un instant sur le poids et l’importance de la règle, comme support à l’action juste.
Avant cela, je voudrais évoquer la nature du lien qui, de mon point de vue, unie la pensée à l’action. Pensée et action pouvant être considérées comme les 2 faces d’une même médaille.
A l’image de cette statue qui n’existe encore, que dans l’esprit du sculpteur – et qui, invisible aux yeux extérieurs dans son bloc de pierre, n’apparaîtra que par l’action du maillet et du ciseau – notre pensée et donc notre vraie nature n’apparaît que par l’action. C’est par et dans l’action que notre humanité – ou son absence – se révèle aux yeux du monde.
Ce faisant, nous pourrions être tentés de nous cacher derrière un prédéterminisme quelconque. Cherchant par là, à nous dégager de toute responsabilité. Sur ce point, il me semble important d’affirmer que nos faits et gestes ne sont pas jetés au monde dans un joyeux désordre. Tous nos actes sont ordonnés et régis par des règles et des lois que nous avons certes, intériorisées plus ou moins inconsciemment, mais que nous choisissons consciemment et librement de mettre en œuvre. Je dis « librement » car en référence à Sartre, je pose comme postulat que l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Il en résulte que pèse sur lui une lourde responsabilité : celle de se déterminer. Je veux souligner ici, l’importance du lien qui lie notre pensée à nos actes. Rien n’est simple hasard et quand bien même il en serait ainsi, tout nous conduit à assumer et à rectifier. Notre volonté est toujours présente, et à l’extrême, une « non volonté » serait toujours volonté. « Nous sommes seul, sans excuse » nous dirait Sartre, voulant signifier par là que devons assumer nos actes pour nous même mais aussi vis-à-vis des autres. N’est-ce pas là le vrai sens du devoir du maitre Secret ?
Mais revenons à ces règles, à ces lois qui nous gouvernent. Se déterminer veut donc dire choisir librement et assumer parmi toutes les formes de morale et de conduite qui nous sont données. Pour autant, peut-on croire que seules, les lois – quand bien même seraient-elles morales – font de nous des hommes véritables ? Et qu’il suffirait de se « vouloir » homme vrai pour l’être effectivement.
Je ne sais pas ce que vous en pensez et probablement en parlerons-nous, mais pour ma part, je pense que ce n’est pas si facile.
2° – Les limites de la morale.
Regardons de plus près, ce que j’appellerai les limites de la loi morale. Loi morale qui, nous en convenons tous, fonde peu ou prou, nos règles de vie.
Ce que j’entends aborder ici, ce n’est pas la question du degré plus ou moins haut de la morale, mais la question de son applicabilité ou plus exactement de ses limites. Et pour avancer dans cette réflexion, je développerai 3 arguments.
- Un premier argument que je qualifierai de paradoxal : le rituel du 4ème degré nous l’enseigne. Nous devons penser par nous-mêmes, sans prendre les mots pour des idées, loin des maîtres à penser qui nous assignent à agir aveuglément. Paradoxalement, cette affirmation du rituel, me paraît contenir en elle, le poison même de l’affirmation. De ces affirmations posées comme des vérités. Car, si je dois penser par moi-même, alors je ne peux prendre appui sur un prédicat, tel que celui-ci. Il me faut donc, à l’image du « je pense donc je suis » de Descartes, partir de zéro et dire comme lui : « je peux douter de tous, sauf de mon propre entendement ». Il en résulte que nous sommes condamnés à penser par nous-mêmes. Et de conclure qu’aucun commandement, fut-il maçonnique, ne peut-être tenu pour vrai, sans une intime conviction. Pas même, les sentences du Chapitre des Douze, évoquées par le rituel du 11ème degré.
- Le deuxième argument, je le qualifierai de social. Regardons donc ce que peut nous apprendre, une morale comparée à une autre ? Entre, par exemple une morale occidentale et orientale. La polygamie est-elle morale ou immorale ? Plus proche de nous, en Europe, quelle est la part de la morale ou de l’immorale dans l’avortement que les uns condamnent, les autres, non. Et que dire de l’euthanasie. Etc. Que reste-t-il du bien et du mal, du devoir et des vertus quand la culture, l’histoire, le droit, sont passés par là. Là encore, je ne peux que douter de la force de la morale comme vérité. Et si je ne peux m’appuyer uniquement, et les yeux fermés, sur un corpus de lois sociales, il me faut alors, m’en remettre à mon seul entendement.
- Enfin, le troisième argument, je le qualifierai d’éthique. Si après avoir évoqué les limites culturelles de la morale, nous convenons que la vérité ne peut être certaine, c’est-à-dire formelle, scientifique, transcendante, s’imposant à nous comme une et indivisible, existerait-il alors, une morale universelle et rationnelle, du type « impératif catégorique » ? Cette idée est tentante, n’est-ce pas ? Très bien. Alors, empruntons à Kant un exemple de morale dite universelle : « tu ne mentiras pas ». Est-il possible d’ériger cet énoncé comme une vérité nécessaire et absolue qui s’imposerait à tous, en toutes circonstances ? Oui ? Et pourtant. Doit-on dire la vérité au point, par exemple, de dénoncer à son bourreau l’endroit où cache sa victime ? Je ne sais pas vous, mais moi, je dis non. Morale universelle ou pas, l’impératif catégorique : « tu ne mentiras pas », se transforme en : « tu mentiras, si ta conscience te le dit ».
3° – La morale n’apporte pas seule, des réponses.
Il faut donc dépasser l’idée que la morale puisse apporter, seule, toutes les réponses pour bien agir. Le rituel nous dit qu’Emerek, chef de l’une des 12 tribus d’Israël devra user de son pouvoir avec tempérance, pour gouverner. Les lois – si nécessaires soient-elles pour asseoir sa force et faire état de sa sagesse – sont bien insuffisantes pour répondre à toutes les situations. Rappelons-nous le rituel du 6ème degré. Si Salomon avait, comme le Roi de Tyr, fondé son jugement sur la loi, Johaben aurait été mis à mort. Au lieu de ça, parce que Salomon écoute son cœur, il lui accorde sa confiance et le nomme « Secrétaire intime ».
Le vrai, le juste, ne pourront être données à Emerek, comme autant de valeurs morales intangibles. Le contenu de ces valeurs morales, il faudra qu’il les cherche au-delà des lois et des règles. Elles seront à trouver et à construire par la pensée, par l’intuition. En écartant les pièges de la pensée rationnelle. Car comme le disais Descartes « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée puisque chacun croit en être si bien pourvu ».
Cette intuition, cette pure pensé, que je mets en avant, n’est-ce pas la spiritualité que nous connaissons au REAA. Car, depuis les loges bleues, nous savons qu’il faut dépasser toutes pensées rationnelles pour une spiritualité qui ouvre un dialogue riche d’enseignement, entre le cœur et la raison.
Pour autant cela suffit-il pour assurer Emerek d’agir avec discernement en toutes circonstances ? J’en doute.
4° – Une spiritualité c’est avant tout un idéal.
En effet, que serait une spiritualité sans un idéal. Et c’est probablement là, à mon sens, la véritable posture du Sublime Chevalier Élu. Cette perfection que nous cherchons à ce degré, se révélera à nous parce que nous aimons la Vérité ; Comme un idéal à atteindre et non comme un moyen. C’est parce qu’elle est une valeur importante pour nous, que nous la désirons. Et pas l’inverse. Les barbares, les terroristes, et autres pourfendeurs des droits de l’homme, n’ont pas pour désir, une juste conduite, un comportement moral. Ils se contrefoutent de la morale autant que de l’éthique. Et ce n’est pas parce que la justice est une valeur morale qu’ils la respecteront.
C’est parce que nous FM, avons appris à nous connaître, et par delà notre connaissance intime, à connaitre l’Homme que nous savons que toutes les valeurs, opposent, pulvérisées, émiettées les bonnes intentions. Elles sont sources de conflits entre les hommes.
Seule, la Vérité Universelle, unie. Celle que nous chérissons comme un idéal, ne relève pas de telle ou telle valeur morale mais d’une volonté. Une volonté de faire de la Vérité un idéal de vie.
Un idéal qui unit et rassemble les hommes malgré leurs différences. Dans ce but, seule la spiritualité permet d’élever son esprit au dessus des contingences et cherche à rassembler ce qui est épars. De cette lumière, la Vérité, nous en faisons notre idéal de perfection.
Reste à chacun de nous, à choisir librement, son chemin.
C L
Pour mémoire : Dans le Premier Alcibiade, Socrate s’attache à démontrer en quoi Alcibiade n’est pas encore mûr pour s’attaquer au gouvernement des hommes, étant donné qu’il est nécessaire de se connaître soi-même avant commander aux autres avec justice.