De la parole perdue au nom ineffable
V∴ D∴
Deus meunque jus, Au Nom et sous la juridiction du Suprême Conseil des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du 33°
et dernier degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté pour la France
Le thème de la planche est une invitation à parcourir les degrés de la perfection du Rite écossais ancien et accepté. On pourrait faire ce travail en traitant chacun des termes de l’énoncé, en montrant leur différence, en les rapprochant… J’ai choisi le parti de m’appuyer sur la dynamique, le mouvement du progrès initiatique que le thème suggère.
La parole perdue,c’est le point de départ d’une trajectoire oû, pour reprendre une expression de Berthelot, l’obscuration spirituelle domine, qui implique une perte de l’état primordial. C’est une perte de la Connaissance,ainsi que le soulignait le Souverain Grand Commandeur à la Fête Solsticiale Et toute l’ingéniosité du Rite, sa propédeutique, consistent par étapes successives à se la réapproprier, à réintégrer, à réunir l’initié dans l’unité de sa triple condition charnelle, psychique et spirituelle, pour reprendre les catégories Plotiniennes que nous rappelle Guérillot dans « trois pas vers l’infini ».
Les degrés de perfection déroulent de manière non linéaire le progrès de ces trois dimensions de L’Etre, car c’est tantôt sur la maîtrise de ses pulsions instinctuelles et de ses fantasmes que prend appui l’approfondissement spirituel et tantôt ce dernier qui autorise la résolution de conflits intérieurs nouveaux. A la fin du parcours de la Perfection, le Nom Ineffable est à portée de la vision intérieure car certains voiles sont tombés ; cependant parce qu’il n’est pas prononçable, le Nom n’est pas encore porteur de la Force du Verbe.
J’ai voulu retenir dans ce parcours plusieurs balises que je traiterai successivement,au risque, d’ailleurs, par cette méthode un peu analytique de trahir le Rite dont le déroulement échappe aussi bien à logique discursive qu’à la simple chronologie. Ces balises sont : le Devoir, la Transgression, la Justice et le Centre de l’Idée. Les développements seront naturellement cursifs.
Le Devoir
Dans les trois premiers degrés la notion de Devoir se résume à des obligations : devoir de méditer sur les enseignements du rituel, devoirs liés au serment et notamment l’assiduité, se taire, rechercher la justice, aimer ses frères. Il s’agit de développer une éthique de vie, un style de comportement afin de ressembler au modèle du maître qui représente l’initié parfait.
Le Devoir que poursuit le maître secret est la recherche sans faiblesse de la Vérité et de la Justice.Il ne s’agit plus d’obéir à un code moral ou social extérieur à soi mais de réunir le conditions d’une percée vers l’intérieur de l’Etre. C’est une tâche à caractère ontologique et sacrée. En l’absence de certitude quant à la nature et la finalité de la quête initiatique, le Devoir et la seule clé d’accès au Saints des Saints. C’est par la pureté de ses intentions et son juste positionnement au sein et au service de l’Ordre Universel, que s’affine une vision juste du sens et du but de la quête initiatique. La nécessité s’impose d’œuvrer sans souci de la récompense des efforts accomplis.En pratique, une renonciation à l’ambition, dont on mesure l’intérêt si elle s’étend à tous les compartiments de la vie du maçon. Le Devoir du maître secret doit être désintéressé pour être fructueux, même si le laurier de sa couronne atteste par avance de la victoire et de la gloire futures.
En même temps, la transmission de la Tradition est une composante de ce devoir Le lévite sert un Ordre et discerne avec plus de conscience la place qui est la sienne au sein de l’Ordre cosmique Universel. Il devine les liens qui s’établissent entre les choses et les êtres au sein de la multiplicité, et son devoir est de réunir, de joindre entre eux, les maillons de la chaîne de la Tradition. Le devoir n’est pas incompatible avec le choix de s’engager sur le chemin de la recherche intérieure mais au contraire le valorise Il s’agit de se soumettre progressivement à ce que l’on discerne de la volonté du principe. Le serment du maître secret ne comporte pas de pénalité : c’est un engagement intérieur librement consenti. Le trahir, c’est se trahir soi même.
La transgression
Avec des significations différentes, le thème de la transgression est présent au 6ème, 9ème et 13ème degrés.
Au grade de secrétaire intime, yohaben inquiet pour son maître fait preuve d’une curiosité qui passe pour de l’espionnage. Découvert, il risque la mort, mais est finalement pardonné en raison de la pureté de ses intentions. Son comportement suggère la saine curiosité qui conduisant à dépasser les limites admises permet l’accès à des connaissances et à un champ.
De conscience nouveau. Au delà du récit, il faut comprendre ici que le désir de connaissance transcendante doit quelquefois l’emporter sur la froide raison. En tout cas, la transgression accomplie a bougé les lignes et permis le dépassement d’une situation figée depuis la mort d’Hiram. Le rétablissement du ternaire, étape nouvelle de la recherche de la parole perdue, est le fruit de cette audace.
Au 9ème degré, l’un des assassins d’Hiram, Aviram ayant été découvert, yohaben, le premier des élus envoyés à sa poursuite l’ayant rejoint,le tue.La désobéissance aux ordres de Salomon qui avait demandé qu’on ramène le coupable à Jérusalem, est manifeste. Mais la transgression n’a pas la même signification qu’au 6ème degré j’évoquerai plus loin, la question de la vengeance qui est une forme dévoyée de la justice. Le mobile est ici moins intéressant que la signification symbolique du crime.
Aviram s’est réfugié dans une caverne. A la verticale de celle- ci brille l’étoile symbolisant le principe. Dans cette caverne, qui représente selon Guénon la cavité du cœur,le centre de l’être et aussi l’intérieur de l’œuf du monde qui renferme les potentialités du cycle à venir,Aviram est « éxécuté » par yohaben. L’assassin devenu victime est un homme déchu dont la vision altérée est en cet endroit conforme au mythe platonicien. Plus encore, il ne peut plus faire vivre et croître la lumière de l’initiation qu’il a reçue car l’influence spirituelle s’est dissoute dans l’obscurité de la violence et son retrait dans la matrice terrestre est une impasse dont seule la mort peut le délivrer. En le tuant yohaben le rejoint dans l’horreur, il s’identifie à lui. L’arme d’aviram est l’instrument du crime et le procédé dramaturgique indique que c’est en fin de compte Aviram qui se donne la mort pour mettre fin au cycle de la violence et de la destruction, et en même temps yahoben qui tue définitivement le mauvais compagnon qui demeurait en lui. Ainsi tout est accompli. Tout n’est d’ailleurs pas si simple : yohaben refuse d’abord de se voir sous les traits d’aviram ; sa résistance puis son refoulement se manifestent dans le lourd sommeil qui le saisit et dont il ne sortira qu’en se purifiant à l’eau de la source, pour retrouver après le décollement de sa part égotique, un nouvel état d’innocence.
Au 13ème degré, le franchissement de la 11ème porte complète le tableau des transgressions. Pour les pythagoriciens, le nombre 10 résume l’univers connaissable par l’homme. C’est la trétactys, le 10 ramène à l’unité primordiale Aller au delà, c’est dépasser les limites humaines, franchir la frontière qui sépare la connaissance humaine du champ principiel.Pour St Augustin le 11 correspond à la transgression de la Loi. C’est le commencement d’un nouveau cycle qui n’est pas le nôtre,celui d’un degré d’évolution supérieur et différent. La 11ème porte ouvre sur le chaos, la dimension supra-humaine de l’Ein Sof où l’Etre et la lumière sont anéantis. Le vase se brise et la connaissance qu’il contient se délite dans le vide, la lumière disparaît. Briser le vase est un acte de pure folie, une transgression absolue qui conduit à détruire le sujet de la connaissance i.e. l’Etre. Mais la transgression des mages restent dans son principe nécessaire : elle leur a fait entrevoir la dimension de l’inconnaissable dont la limite est la mesure de la connaissance possible et le rappel impérieux de l’humilité auquel est astreint tout cheminement initiatique.
La Justice
La recherche de la vérité et de la justice est une composante du devoir assigné au maître secret. La main de justice (le sceau du secret) invite au silence, propice par l’intériorisation à la recherche de la parole perdue.
Le prévôt et juge est investi d’une double mission : il doit rendre la justice,il est aussi le gardien des plans de la construction du temple. Les deux sont liés : pas de reprise de la construction du temple sans rétablissement et maintien de l’ordre.
Grâce à la balance, l’attribut de la déesse Thémis, le prévôt et juge rend la justice qui avec la force, la prudence et la tempérance forment les quatre vertus cardinales. Rendre la justice c’est –en quelque sorte – concilier les oppositions nécessaires pour tendre vers l’invariable milieu. Ce degré est le premier à se développer autour du thème de la justice. Il s’agit non seulement de punir ceux qui méconnaissent la loi et leurs obligations mais aussi de donner à chacun selon son dû en faisant prévaloir le Droit. Il y faut de l’exactitude, de la mesure et de l’équité. La justice suppose aussi la parole libre de celui qui la prononce.
La femme aux yeux bandés qui tient la balance symbolise cette part de justice immanente étrangère aux influences et aux pressions.
Les grades d’élu des neuf et d’illustre élu des quinze opposent les notions de justice et de vengeance. En poignardant Aviram, Yohaben commet un acte personnel dicté par une pulsion aveugle qui supprime en lui tout discernement. C’est au mieux une justice individuelle expéditive. Au 10ème degré, les deux autres meurtriers d’Hiram retrouvés ne sont pas exécutés sommairement dans l’obscurité mais ramenés en plein jour pour être jugés et condamnés. La vraie justice est lumineuse. Car pour atroces que soient les châtiments, mais ils correspondent aux pénalités des serments des trois premiers degrés, ils résultent de l’exercice d’une justice collective, légale même si la loi du talion alors en vigueur ne témoigne pas d’une grande sophistication du système pénal. La justice tend à restaurer l’ordre perturbée par la mort d’hiram, et invite à une reflexion sur la devise de notre Ordre Ordo ab chao.
Pour Guénon « la justice est une expression humaine de l’équilibre et de l’harmonie, c’est-à-dire un des aspects du maintien de la stabilité cosmique ». Dans l’absolu, seul l’Eternel est juste.la justice, c’est l’application de l’équilibre entre la rigueur et la miséricorde, la manifestation que la volonté supérieure l’emporte sur l’égo individuel.
Le centre de l’idée
Illustrant Platon, Plotin exprime que le centre de l’homme coïncide avec le centre de l’universel qui est Un. Etre au centre de l’idée, c’est avoir retrouvé l’état de simplicité et de pureté originelle, être en présence du mot ineffable.
C’est à cette géométrie sacrée que s’adonne le maître maçon au cours de son parcours dans la perfection.
Au 5ème degré, la résolution de la quadrature du cercle efface la contradiction entre l’immanence et la transcendance par la découverte en en soi.
Au 9ème degré, pénétrer dans la caverne conduit par le chien psychopompe a pour objet par la décollation du monstre qui demeure au fond de soi de frayer la route vers le cœur.
Le grand maître architecte devient le géomètre de sa propre construction.Il se situe au centre et à la circonférence, et c’est quand le génie parle que le champ de ses connaissances se développe et se consolide.
L’objet du degré de royal arche est la descente en soi, figurée par l’immersion physique dans la crypte de l’ancien temple, voyage sub-terrestre qui rappelle le cabinet de réflexion. De nouveau, la pédagogie maçonnique est à l’œuvre et répète en la développant une séquence précédente de l’enseignement : les trois initiés, chacun porteur d’une torche qui représente leur propre feu sacré, descendent à l’aide d’une corde qui les conduit à une première porte qui donne accès au cœur de la Terre. La descente se poursuit par 24 marches réparties en 4 escaliers, comportant respectivement 3, 5, 7 et 9 marches, rappelant les premiers ages du maçon et l’expansion du monde trinitaire.
La succession des portes et des voûtes sur lesquelles elles ouvrent, s’effectue selon un parcours balisé par les sphères de l’arbre de vie de la kabbale. Dans la mystique juive, l’arbre de vie est une sorte de structure sous-jacente à toutes formes de l’Etre à toutes manifestations du Principe. Les voûtes /sphères auxquelles accèdent les initiés, sont des réceptacles qui recueillent sans fin, les émanations lumineuses de Dieu ; elles sont aussi les portes spirituelles qui ouvrent sur le paradis de la sagesse, de la vérité, de la splendeur et in fine de l’Unité Primordiale. L’arbre que découvre les initiés est Dieu dans sa création, dans sa corporéité. Chaque sphère contient toutes les sphères, seule la proportion varie, donnant à chacune sa couleur, sa composition, sa vibration sonore, sa densité, de la plus subtile dans la triade céleste et le monde de l’esprit en Atziluth, à la plus grossière en Malkuth, dans le Royaume et le monde de l’action que notre corps habite.
Le voyage au centre de l’œuf cosmique que constitue la crypte doit les conduire à Yekidah l’indivisible ou l’unique située en Kether. Cette descente sous terre est une descente en eux-même… Mais l’intériorité possède sa dynamique propre : en s’approfondissant elle provoque un retournement, à l’occasion duquel la conviction devient vérité vécue. Le rite écossais comme la kabbale connaisse cette séquence : le passage de l’équerre au compas est vécu à nouveau dans la crypte en yésod, la sphère réfléchissante de la lumière d’en haut. Il y a changement de plan et la descente devient ascensionnelle selon l’heureuse formule de Savaignac ; Le retournement ou le redressement s’effectue vers l’intérieur ; Râmana Maharchi exprime cette idée : « si votre mental s’introvertit, Dieu se manifeste comme conscience intérieure ». Et Novalis : « toute descente en soi, tout regard vers l’intérieur est en même temps ascension ». La vraie réalité apparaît, différente de l’expérience objective profane, qui n’est rien d’autre que le flux inessentiel du devenir phénoménal que la mystique boudhique désigne sous le nom de samsarà (les empreintes).
L’intériorité est liée à l’axialité de l’ascension, parfaitement figurée par l’arbre qui s’élève par degrés successifs de la densité matérielle à l’essence subtile du principe, en passant du plan fragmentaire de l’épars au pôle central de l’être.
A la question : comment faut-il entrainer le mental pour qu’il se tourne vers l’intérieur, Râmana Maharchi répond : « il faut l’immerger dans le cœur ». Or, le cœur c’est tiphéret, la beauté, qui siège au centre de l’arbre de vie, au milieu du pilier central. C’est un carrefour fusionnel entre kether,la couronne, l’unité, sur un plan inférieur, et yésod, le fondement ,là oû tout prend forme, dans l’espace des dieux lunaires de la psyché, sur un plan supérieur.
Tiphéret est le soleil de l’arbre et à l’exception du royaume toutes les séphiroth lui sont attachées par un sentier. Sans elle, tout se désarticule et se désunie. Ce centre est le Saint Ange gardien de la mystique islamique, le Soi de la mystique indienne.
C’est le centre de l’homme universel ; du point de vue de kether, l’homme est un enfant, du point de vue de malkhut, c’est le roi en son royaume. Mais il existe dans la kabbale une dimension singulière qui confère à l’homme un rôle essentiel. Isaac l’aveugle exprime que le nom ineffable qui représente la plénitude parfaite du monde divin ne fût complet que lorsque l’homme fut créé. « Le jour oû Ya-Elohim fit le ciel et la Terre, le nom n’était pas entier jusqu’à ce que l’homme soit créé à l’image de Dieu et que le sceau soit complet ».
L’homme théomorphe contient le sceau (on pense à la clé d’ivoire du Maître Secret), il est dépositaire de sa connaissance a priori. Placé au centre du cosmos, il possède la clé des mystères de la Terre et du Ciel pourvu qu’il accepte de se plier à la discipline transcendentale de la réminiscence Du bien, du beau et du vrai, pour le dire à la manière de Platon. Tout se passe comme si Dieu réalisait la conscience qu’il prend de lui-même dans son œuvre de création, par l’achèvement de l’homme, réceptacle en devenir de toutes ses qualités, de tout le potentiel élémentaire, énergétique, quintessenciel du tétragramme.
Pour retrouver la parole perdue et accéder au nom ineffable, il convient à l’instar des initiés du 13° degré de parcourir les voûtes, de traverser les palais (les hekalot), de reconnaître les 10 nombres primordiaux des séphiroth, terme qui procède d’une racine qui associe les idées de compter, parler et écrire (samek, pé, resh) ainsi que le signale D.Beresniak, qui est ce par quoi la parole peut-être reconnue, épelée, retranscrite, et le centre de l’Idée atteint.
Au quatre mondes du macrocosme – celui de l’émanation, de la création, de la formation et de l’action, correspondent les quatre niveaux de densité ou de conscience de l’homme : neshamah, l’esprit, rouah, l’âme mentale, nephesh, l’âme vitale, et gouph, le corps physique et les quatre lettres du tétragramme. Les deux Hé du nom ineffable sont, dans l’ordre descendant, l’homme primordial et l’homme véritable lequel possède simultanément les aspects du monde de la forme et les propriétés du monde de la loi. Ils sont reliés entre eux par le nombre 6 – le nombre du monde, figurant à cette place parce qu’ontologiquement l’adam a précédé le monde. L’ensemble est éclairé par la lumière de l’esprit Iod, 10ème lettre de l’alphabet hébreu, de valeur 10, celle de l’univers manifesté, qui se résume au 1 de l’unité principielle.
Jai dit.