14° #411012

Le Chemin de Babylone

Auteur:

E∴ L∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

« Au milieu du chemin de notre vie, je me trouvai dans une forêt obscure car la voie droite était perdue. Ah! Qu’il serait dur de dire combien cette forêt était sauvage, épaisse et âpre, la pensée seule en renouvelle la peur… »*

C’est par ce récit que commence l’Enfer de Dante. La vie comme un chemin à parcourir est une métaphore souvent utilisée par les poètes et par les sages. Et voilà que sur mon chemin, j’aperçois trois mages venus de Babylone, c’est-à-dire de très loin, et d’il y a très longtemps, au pas lent de leurs chameaux.

Il est midi, le soleil est au zénith. Ils ont atteint leur but et mettent pied à terre, au milieu des ruines du Temple dévasté. Au fond de leur cœur, comme une flamme, l’espoir de trouver quelque témoignage de la splendeur passée de l’édifice. Et cette attente sera récompensée pour le plus âgé des trois, par la découverte du bijou de maitre Hiram. Après avoir accompli un long cheminement horizontal, une plongée verticale rapide, brusque comme une intuition, l’invite à poursuivre plus loin encore. Il entraine ses deux disciples, et ensemble, après de multiples tâtonnements, et une lente progression à travers neuf salles, ils atteignent le Centre de l’Idée, la Voûte sacrée dans laquelle Enoch, le premier des initiés, déposa la pierre d’agate.

Enhardis par leurs succès, les disciples exigent alors du maître qu’il déverrouille la onzième porte. Celui-ci refuse, mais ils passent outre et finissent par en obtenir l’ouverture en employant, au hasard, un mot dont ils ignorent le pouvoir. Un souffle puissant et effrayant s’engouffre dans la salle et éteint toute lumière. Unissant leurs forces, ils réussissent à refermer la porte. Pantelants, ils retournent sur leurs pas et parviennent à retrouver leur chemin dans le noir. Ils s’extraient du puits sous la clarté des étoiles. Il est minuit, le soleil est au nadir. En silence, ils reprennent la route de Babylone au rythme endormi de leurs montures.

Comme Dante, comme les trois sages, je me suis souvent trouvée au milieu du chemin en franc-maçonnerie: au moins à chaque fois que j’ai franchi un degré dans l’initiation. A chaque fois, suspendue un instant, j’ai revu le chemin parcouru et envisagé le chemin qui m’attendait sans avoir la moindre idée de ce qu’il serait, mais sans crainte, simplement avec intérêt et curiosité.

De même, le chemin de Babylone est double: d’une part, l’aller, en direction de l’occident, des ruines, du passé, de la tradition perdue, avec l’espoir de recueillir quelque indice ou quelque enseignement. D’autre part, le retour vers Babylone, où les mages étaient retenus en captivité. Mais pourquoi y retourner, pourquoi ne pas s’échapper vers leur pays d’origine, ou se retirer dans le désert, se soustrayant ainsi à la tyrannie de Babylone ? La question ne s’est véritablement posée à aucun d’entre eux, puisque c’est sans se concerter qu’ils se sont dirigés vers le chemin de la ville. Or, qu’est-ce que Babylone ? La ville sainte où les dieux anciens avaient élu domicile (Marduk, roi des dieux) ? La ville du savoir scientifique et littéraire, des pouvoirs occultes ? En réalité, le lieu des séductions fallacieuses, le séjour des multiples splendeurs, devenu royaume de tous les excès et de la confusion absolue, cité des plus grandes merveilles et des pires dépravations. Quelle nécessité impérieuse les pousse donc à y revenir ?

Balançant au rythme indolent de leurs montures, dans la tiédeur de la nuit propice au recueillement, les disciples, inspirés par ce qu’ils viennent de vivre, exaltés par les difficultés vaincues, ne peuvent s’empêcher de se remémorer ces moments inoubliables. En même temps, ils éprouvent un sentiment poignant de culpabilité, en raison de leur transgression. Ils n’ont pas su se contenter de ce qui leur avait été donné et ont voulu aller plus loin, au risque de ne plus pouvoir rien maitriser, au risque de se perdre. A présent, ils sont portés par le désir de pénétrer le sens de ce qui leur est arrivé, et ils ont conscience qu’il va leur falloir infiniment de temps pour comprendre et interpréter ce qu’ils viennent de vivre.

L’ainé des mages porte à même la peau le bijou extraordinaire d’Hiram, qui le consacre initié parfait, mais ses réflexions suivent un cours parallèle à celles des deux disciples. Il pense que, sans leur concours, il n’aurait pas pu descendre dans le puits, et n’aurait donc pas retrouvé le bijou. Il se reproche de n’avoir pas su les dissuader d’ouvrir la onzième porte, mais au même moment reconnait que cela fait aussi partie de l’initiation, car les erreurs sont fondatrices lorsqu’elles sont comprises. Il est à la fois heureux et perplexe. Rayonnant car le bijou marque la plénitude de son initiation. Préoccupé parce qu’il se pose des questions, pour le moment sans réponse : quelle doit être son action future ? Rencontrera-t-il deux autres initiés parfaits comme lui avec lesquels il pourra former un triangle et poursuivre la construction ? Ou doit-il continuer à travailler dans la solitude ? Faut-il essayer de progresser sans se poser davantage de questions et accepter l’incertitude ?

Au cours de leur introspection, il leur apparait à tous trois, de façon indiscutable, que leur devoir est bien de retourner à Babylone : le maître et les disciples ont été transformés par ce qu’ils ont vécu, et ils ont conscience qu’ils doivent s’efforcer de transmettre leur expérience à d’autres. Ils sont des initiés complets maintenant. Mais à quoi bon l’être si l’on n’aide pas d’autres initiés à le devenir ? La tâche qui les attend est bien de continuer à œuvrer dans le tohu-bohu de la cité, dans la cacophonie et le vacarme de la vie.

Cependant, ils ont le pressentiment qu’un cycle vient de prendre fin, car la parole qui était perdue a été retrouvée et transmise à ceux qui en étaient dignes. Ils se demandent si ce nouveau savoir annonce la fin de la quête. Non sans doute, car il leur apparait que cette dernière initiation les a menés dans une autre direction, celle de l’investigation sur l’origine des origines, celle de la réflexion sur la racine de l’Etre. En effet, leurs méditations leur rappellent que chacune des portes franchies a livré un secret et un message : un dessin au centre d’un cercle de 22 points, et une Sephira au nom tout-puissant.

Si l’on en croit l’imaginaire des kabbalistes de Safed, au commencement En-sof, l’infini, qu’ils appellent aussi parfois Dieu, était lumineux et parfait. Puis il se contracta, produisant la place nécessaire pour la création du vide et du monde manifesté (Tsimtsoum). C’était le premier acte de la création. Le deuxième acte sera le bris des vases : le flux divin lumineux devait être recueilli dans des récipients, qui sont confondus avec les Sephirot. Mais le jaillissement fut si puissant que les vases se brisèrent et que leur contenu se répandit dans des mondes négatifs, devenus quintessence de l’impureté (shevirat ha-kelim). De la brisure des vases résulta la déficience intérieure inhérente à tout ce qui existe. Le troisième moment appartient à l’homme, dont le devoir est de restaurer l’harmonie cosmique gravement troublée par le bris des vases.

C’est vers le vase brisé que se dirigent maintenant les spéculations des mages sur la route du retour, ce vase brisé figurant sur l’ultime porte, qui invite à une méditation sur le principe de l’être. Présenté par les kabbalistes comme étant à l’origine du monde séphirotique, En-sof est totalement occulte et incognoscible. Son caractère insondable échappe à l’emprise de toute pensée. Malgré cela, l’esprit ne peut s’empêcher de s’interroger sur ce qui se dissimule derrière la onzième porte, qui donna naissance au monde qui nous apparait.

Pour nous Grands Elus de la Voûte Sacrée, cette préoccupation est confirmée par le rituel d’ouverture au 13ème degré: à la question du Trois Fois Puissant Grand Maitre « Qui êtes-vous ? », la Grande Inspectrice répond « Je suis ce que je suis ».

Puis au 14ème degré, le Trois Fois Puissant Grand Maitre nous expliquant le symbolisme des Sephirot, après avoir mentionné Kether, la plus proche d’En-sof, qu’elle qualifie de « la Cause Première, inconcevable pour l’esprit humain », nous interroge, sans aucune transition : « Mais à qui revient le droit de s’identifier à Celui qui est, à Ce qui possède l’Etre en soi ? », déclenchant ainsi un nouveau questionnement ontologique. La réponse qui nous est donnée est la suivante : « Aucun d’entre nous ne peut dire : je suis… Nous concevons cependant un principe possédant l’être en soi, c’est l’ETRE ETANT, que les kabbalistes représentaient par le mystérieux tétragramme… »

« Je suis ce que Je suis » est l’une des réponses obtenues par Moïse lorsqu’il demanda à son dieu quel nom il devrait communiquer aux enfants d’Israël : « Ehyeh acher Ehyeh ». Cette expression admet d’autres traductions: par exemple « Je serai Celui qui sera », « Je serai car Je serai ». La traduction la plus communément acceptée est « Je suis qui Je suis », mais on pourrait tout aussi bien approuver « J’adviens tel que J’adviens ».

La parole perdue a été retrouvée, elle permettra peut-être la reprise des travaux, sans avoir à utiliser les mots substitués, mais l’énigme de l’origine, elle, demeure entière et le restera à jamais. La question du sens de l’être et de sa nature qui occupe les philosophes depuis que cette profession existe, est à la fois la plus fondamentale et la plus vide de sens, car elle s’applique à tout et nous ne pouvons rien en dire.

Laissons nos trois sages parcourir pensivement le chemin du retour et réfléchir à ce mystère abyssal. Il est temps maintenant de retrouver Dante, muni d’une corde autour de la taille, qui se révèlera très utile à de nombreuses reprises. La Divine Comédie raconte son errance. Rédigée en vers à rimes entrelacées trois par trois, elle est composée de 3 cantiques comportant chacun 33 chants, et d’un prologue, ce qui nous amène à 100, et donc à 1. Perdu dans la forêt des vices, il veut monter sur une colline, mais sur son chemin se trouvent un lynx (symbolisant la luxure), un lion (représentant l’orgueil), et une louve (incarnant l’avarice, au sens médiéval de convoitise et cupidité), trois passions qui se déchainent dans son esprit comme dans la cité. Il tombe, et en se relevant voit l’âme de Virgile à laquelle il demande de l’aide : le poète latin, qui représente ici la raison humaine, lui répond qu’il faut prendre sans crainte un autre chemin, plus long et plus difficile, à travers le bien et le mal, mais qui, finalement, sera transcendé par l’amour.

* Nel mezzo del camin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura ché la diritta via era smarrita.

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