La Condition de Chevalier Rose-Croix vous paraît-elle conférer une dimension nouvelle à votre relation au Principe créateur ?
M∴ B∴
Deus Meumque Jus
Rite Ecossais Ancien et Accepté
Ordo ab Chao
Au nom et sous les auspices du Suprême Conseil de France
Souverain Chapitre
C R C
Très Sage (1) et vous tous CC RR + CC.
Afin de répondre à cette question, je souhaite tracer le plan suivant :
Chevalier Rose+Croix le
degré de l’Amour !
Mais qu’est-ce aimer ?
Une dimension nouvelle
Ma relation avec le Principe Créateur !
« Par le droit que je t’ai accordé, je t’aime, et par le droit que j’ai sur toi, aime-moi ». Tels sont les paroles de YHWH à Moïse.
Chevalier R+C, j’ai atteint la quête de l’amour amorcée par l’amour maternel perdu conduit à un véritable cheminement initiatique rappelant la recherche de la Parole perdue et conduisant, comme elle, à une découverte sublime à l’intérieur de moi.
Dans ce parcours, si je veux connaître l’amour absolu, ou l’amour divin, il me faut avoir connu l’amour humain : « Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est Amour » (1 Jn, IV, 8).
L’état, ma manière d’être en ma qualité de Chevalier Rose+Croix, résument et synthétisent le 18ème degré. Car, j’ai rejoins là l’idée que Dieu est l’amour, et l’amour est alors peut-être Dieu, voilà qui pourrait réconcilier la plupart des hommes dans une religion qui serait enfin universelle.
Pour quelle raison le principe créateur, dont j’admets l’existence et que je comprends comme une intelligence indéfinissable pour moi, aurait-il créé l’homme ?
La réponse, je l’ai eu dès le second degré, elle est la suivante : pour prendre conscience de lui. De lui, avec et en moi !
En effet, considéré avant la création comme le Tout, il n’y a que lui, occupant l’espace, occupant le temps, et, n’ayant pas de limite, il n’y a pas de non-lui qui puisse lui donner conscience de ce qui est lui.
Alors, il crée un non-lui, qui est sorte de miroir lui renvoyant son image.
Mais, ce non-lui étant aussi lui puisqu’il est le Tout, il lui est attaché par des liens fusionnels qui sont l’amour supérieur que l’homme recherche et là est la source de son désir spirituel, de son angoisse métaphysique.
Homme, j’ai la même démarche. J’ai besoin de développer ma conscience de soi et, après la nécessaire intériorisation, je le fais grâce à l’autre, partie de moi-même séparée pour laquelle j’éprouve ce besoin fusionnel qu’est l’amour.
Le verbe aimer désigne des réalités bien différentes et demande à être précisé. On aime les fraises, son chien, la nature, ses enfants et sa compagne, les humains, les femmes et Dieu. S’agit-il bien d’un amour de même nature ?
Les Grecs en particulier distinguaient trois niveaux dans l’être humain, le corps, l’âme et l’esprit.
L’homme de chair, ne s’intéressant qu’au corps, est soumis aux plaisirs qui lui sont attachés et sombre facilement dans les excès, la boisson et la luxure.
L’homme psychique se situe au niveau de l’âme, la psyché. C’est la force vitale animant le corps dont elle fait partie. Intermédiaire entre le corps et l’esprit, elle comprend les sentiments et l’intellect.
L’homme spirituel, enfin, se situe au niveau de l’esprit, intermédiaire entre l’âme et ce qui lui est extérieur, Dieu ou ce qu’il recherche dont il ne peut que s’approcher. Il admet qu’il existe quelque chose d’invisible au-delà du visible.
À chacun de ces niveaux correspond une forme d’amour mais même avant cela, il existe pour le Franc-maçon une forme d’amour comparable à celui qu’éprouve un petit enfant pour sa mère, porneïa. Comme l’enfant, le Franc-maçon ne sait pas qu’il est séparé du Principe Créateur et s’en nourrit, il l’ingère et s’en pénètre, il est lui.
Dès l’initiation au premier degré, le candidat jure d’aimer ses futurs frères. On aime parce qu’on le veut !
Celui qui entre en Maçonnerie est bien souvent un homme de chair qui va mourir à cet état pour renaître homme psychique puis, peut-être, homme spirituel.
Il éprouvera successivement les différentes formes d’amour, abandonnant vite l’amour individuel/amour de soi pour l’amour collectif.
A travers les différents degrés, il découvre tout d’abord le jeu de la dualité, du savoir, de la conquête. Il a atteint le stade de l’amour érotique, du nom du dieu grec Éros. Ce nom, à l’origine, désignait la force d’attraction de chaque chose dans l’univers et il a donc présidé à la naissance monde à partir d’Abyme, le chaos originel.
Cette forme d’amour est très possessif et l’on peut penser qu’il correspond à une forme d’amour de soi, de manifestation de l’ego puisque l’on désire posséder l’autre. Mais, par rapport à la pulsion pure, il y a déjà une forme d’élévation. Beaucoup d’humains se contentent de ce stade, celui de l’homme de chair.
Au 14ème degré, pour ceux qui l’atteignent, par l’alliance avec les hommes vertueux, le partage du Pain et du vin, l’amour franchit un nouveau degré en devenant philia. C’est l’amitié en plus fort, l’amour de l’autre qui ne réclame plus la possession mais l’échange et la communion. Le partage n’est plus seulement physique. On partage ce que l’on est, on reçoit ce que l’autre est.
Enfin, au 18ème degré, arrive la sagesse, la connaissance, et l’homme spirituel connaît une troisième forme d’amour, l’agapè.
Cet amour-là dépasse le stade des amours humaines habituelles.
Ce n’est pas par amour de ses semblables, mais celui qui englobe l’univers entier et, par conséquent, son Créateur. C’est la communion du cœur et, pour les anciens, l’amour divin pour la créature. L’homme qui le ressent baigne dans le flux d’amour qu’est Dieu, il le reçoit et le renvoie, vers son émetteur, vers ses semblables, vers la création.
On peut réfuter l’amour éros, dont le Franc-maçon apprend vite les limites. Dès la loge symbolique, on lui montre l’objectif à atteindre : « Que l’amour règne parmi les hommes ! » Compte tenu de tout ce qui précède, on comprend facilement que cette invocation se réfère à l’agape. Le résultat en sera la joie qui régnera alors dans les cœurs et que l’on peut rapprocher de la paix profonde du Chevalier Rose-Croix. Celle-ci éclaire le sens de l’invocation à la paix sur terre des premiers degrés.
L’amour apparaît au dix-huitième degré sous la forme de la charité des vertus théologales. Ce mot vient du latin Caritas, traduction du grec agape. On comprend dès lors pourquoi ce n’est pas d’aumône dont il est question. Le Caritas du texte latin de la Vulgate est effectivement souvent traduit pas amour, et l’on trouve alors, par exemple, dans le magnifique texte de Paul dans son Épître aux Corinthiens (1 Cor XIII, 1-13) : « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas l’amour, je ne suis qu’un gong qui résonne, qu’une cymbale qui retentit ».
Le reste du texte est du même ordre et se termine par : « Maintenant donc trois choses demeurent: la Foi, l’Espérance, l’Amour. Mais la plus grande des trois, c’est l’amour ».
A première vue, il semblerait y avoir une contradiction avec les voyages dans l’obscurité, où c’est l’Espérance qui fait renaître la foi et l’amour. Mais en réalité, cette dernière vertu, sous forme d’amour universel, est le but à atteindre, les deux autres vertus n’étant que des moyens pour y parvenir.
Est-ce à dire que le Chevalier Rose-Croix connaît l’agape ?
Hélas, il est comme Pierre sur les bords du lac de Tibériade, il en entend parler, il aimerait y parvenir, mais il n’est capable que de philia avec peut-être, parfois, un éclair fulgurant et fugitif qui réanime sa foi. C’est déjà énorme, dans un monde où l’individualisme-forcené est roi et où l’on peut se demander si l’humanité ne pas en pleine régression.
Les rencontres fugitives sont-elles seulement du domaine de l’éros ?
La philia est déléguée aux organismes spécialisés, caritatifs ou sociaux. Celui qui, ne voyant pas s’ouvrir les volets de la vieille dame d’en face, téléphone à la mairie, a sa conscience en paix. Il a accompli son devoir, mais a-t-il fait preuve d’amour ?
Socrate, dans le Banquet de Platon, s’interroge sur l’amour et trouve qu’il cherche le beau, et donc le bien. Cette beauté est celle du corps, de l’âme et de l’esprit qui permet d’atteindre la beauté absolue, la beauté divine. C’est une autre façon d’exprimer ce que nous avons tenté de faire partager à travers ces quelques pages. Pour Socrate le beau, le bon et le bien sont intimement liés.
L’amour, dont on parle tant, n’est en général fait que de paroles alors qu’il a besoin d’actes, de preuves. Celles-ci consisteront à faire du beau, à créer l’harmonie sur tous les plans de l’être et du groupe, et l’on fera alors bien.
La célèbre classification de Plotin, qui distinguait trois types d’hommes, les « charnels », les « psychiques » et les « spirituels », reste toujours valable.
L’homme charnel est celui qui ne se préoccupe que des choses matérielles. Ses joies sont la chère, le vin, les femmes et l’amitié.
Il peut être fraternel, mais, s’il rencontre un homme dans la peine, tout ce qu’il saura lui offrir, c’est un verre de vin ou d’autre chose. Ses vices sont les exagérations de ses goûts, le passage de l’amour des mets à la goinfrerie, du goût du vin à l’ivrognerie, de l’amour des femmes à la luxure, de l’amitié aux associations mafieuses.
L’Homme psychique va plus loin que l’homme charnel. Il se préoccupe de choses qui ne sont pas seulement matérielles. Il est sensible à la beauté, il aime à philosopher, il lui arrive de rêver d’un monde meilleur…
Cependant, il refuse systématiquement toute transcendance et se trouve être, en quelque sorte, « athée par constitution ».Il est alors « l’homme moderne areligieux »dont parle Mircea Eliade et au sujet duquel il dit :
« Il est vrai que, dans le cas de l’homme moderne, l’initiation n’exerce plus de fonction ontologique, puisqu’il ne s’agit plus d’une expérience religieuse pleinement et consciemment assumée ; elle n’engage plus le changement radical du mode d’être du candidat, ni son salut. Les scénarios initiatiques ne fonctionnent plus que sur les plans vital et psychologique. Ils n’en continuent pas moins à fonctionner et c’est pourquoi nous avons dit que le processus de l’initiation semble coexistant à toute condition humaine ». (2)
L’homme spirituel est celui qui vit par l’esprit, entendez par là qu’il admet que tout ne se réduit pas à l’univers manifesté. Il croit en l’existence d’un Principe supérieur, créateur, qu’il appelle le plus souvent Dieu et qui S’est révélé aux hommes. Peu importe ici si l’homme nomme son Dieu ‘Adonaï, Christ ou Allah. Peu importe même si l’incognoscibilité de ce Dieu Le diffracte en une myriade d’avatars ou Le dissimule sous l’inconnaissable Tao.
L’homme spirituel ressent l’appel de la transcendance comme le marin celle du grand large. L’homme « spirituel » est donc celui qui progressera le plus et qui tirera le plus de profit de sa réception au XVIIIème degré.
Plotin voulait que ces trois catégories soient séparées. Pour ma part, je ne crois aucune barrière infranchissable.
Pour ma part, je vois dans ces trois catégories trois états de l’homme. En quelque sorte, ce sont les trois pas de l’Apprenti, qui résument le chemin initiatique. Je suis entré en Maçonnerie « homme charnel » et je suis venu y chercher la fraternité qui me manque tant dans le monde profane.
J’ai découvert ensuite de nouveaux horizons et je me suis révélé « homme psychique ». Un dernier pas, la reconnaissance de ce que je suis et de ce qu’est le Grand Architecte, m’a conduis vers la condition « d’homme spirituel ».
Cet idéal de Rose-Croix m’invite à la plus grande élévation de pensée possible, en rassemblant ce qui est épars pour réaliser harmonieusement ce ternaire fondamental « Sagesse, Force et Beauté » transmuté en « Foi, Espérance et Charité » ou « Foi, Charité et Espérance ».
Chevalier R+C, je cherche à me spiritualiser en prenant successivement conscience des divers niveaux de mon individu, corps, âme, esprit. Ce faisant, je modifie ma perception de moi-même, des autres, de la nature, de l’univers entier. Je me rends compte que je ne suis qu’une infime partie d’un tout.
J’éprouve de l’amour pour un autre, pour quelques autres, pour les autres, puis, peut-être, pour ce tout dont je fais partie. J’atteins alors l’agapè.
L’amour des autres conduit à l’amour divin, ce que je pourrais traduire, en termes plus neutres, à l’harmonie avec l’univers ou, comme je suis 18ème degré, à la Paix Profonde.
Pour les « rationaux », la religion est un élément de la culture. C’est là un présupposé matérialiste : en fait, la religion plonge dans la culture mais elle la transcende, en ce sens elle touche au « sacré ».
Or, dans ce domaine, les hommes disent se répartir :
- en « théistes », qui croient en un Dieu ou en plusieurs dieux personnels et « vivants »,
- en « déistes », qui croient en un dieu totalement étranger à l’univers qu’il a créé sans bien s’en rendre compte ou pour s’en amuser un temps, comme le « Grand Horloger » de Voltaire,
- en « agnostiques », qui prétendent ne pas avoir d’opinion, ce qui est déjà une opinion,
- et en « athées », pour qui seul existe un univers matériel que notre science tente de déchiffrer.
Ma relation avec le Principe Créateur !
Déiste entré en Maçonnerie, j’ai réfléchi sur le Grand Architecte de l’Univers et je me suis nécessairement demandé pourquoi mes anciens avaient adopté cette désignation.
Aujourd’hui j’ai dépassé l’idée que ce nom implique qu’il s’agit de « quelque chose de plus grand que nous », tel un ouvrier bâtisseur d’un Temple spirituel, j’ai compris que le « symbolisme de métier » est un « premier pas », mais que même si Apprenti j’en ai fait trois, alors, je conçois qu’un Architecte est « vivant », actif, et qu’il visite mon chantier pour guider – ou reprendre – Ses ouvriers et son déisme initial se teintera de théisme, même s’il se refuse encore à identifier, parmi tous ceux auxquels les hommes rendent un culte, le Dieu auquel il croit.
« Retrouver la Parole Perdue n’a rien à voir avec penser à la Parole Perdue. Etre libre de passer de l’autre côté de la pensée pour entrer en contact avec l’énergie Supra lumineuse exige non plus de décapiter le mental, ce qui est une violence punissable, mais de lâcher l’intérêt que je porte à mes idées pour éprouver l’existence d’une énergie intérieure.
Mon travail maintenant consiste à être libres des mots et des images, des pensées et des intelligences pour passer dans le monde de la sensation. C’est seulement à ce moment-là que je peux reprendre la parole, exprimer mon vécu, témoigner du passage possible d’une dimension ordinaire à une dimension initiatique ».
Chevalier Rose-Croix, je passe du rappel de soi et de la présence à un Art du Réel accessible à celui qui est dans un état objectif : Les mots ne sont pas les idées et les idées ne sont que des fragments de la grande réalité silencieuse qui englobe le spirituel et le matériel pour les imbriquer dans une vie indissociablement une. Chevalier Rose-Croix je n’ai pas peur ni des mots, ni des idées parce que je sais les voir à leur place et observe leur capacité à guider l’égaré ou à égarer le chercheur.
« Cette notion d’un ordre maçonnique non affectif, c’est-à-dire objectif, est très importante pour moi qui souhaite changer de plan et approfondir l’univers invisible en dehors de toute affectivité qui annihile mon sens du jugement. Il ne s’agit pas de bâtir une théorie ou d’adhérer à un dogme, mais d’expérimenter une réalité pour en avoir véritablement connaissance ».
Cependant, à partir du 18ème degré, il y a un véritable changement, j’ai pris un premier virage d’importance. A partir de maintenant, je vais entrevoir la réelle signification de certaines obligations maçonniques, je vais accroître très sérieusement mes connaissances ésotériques. Pour le dire plus clairement, je vais commencer mon initiation à l’Occultisme. Je vais découvrir que notre univers ne se limite pas seulement à mon monde matériel, le seul que je connaisse. Tel Emmanuel, je vais apprendre à communiquer, voir à me déplacer mentalement, dans ces nouvelles dimensions en moi et avec le Divin.
J’ai dit, Très Sage.
Note :(1) Mircea Eliade, Initiation, rites, sociétés secrètes, Gallimard, Paris (1959), p. 271.
(2) Athirsata, Athersatha ou mieux plus littéralement Hathir’schatha qui est un titre donné à Néhémias. Il paraît correspondre à gouverneur des prêtres et non pas à échanson comme Vuillaume (V., p. 136) se plaît à le faire remarquer en même temps qu’il souligne l’ironie dont use Delaulnaye (D., p. 120) à cet endroit.