18° #415012

Dante Alighieri, La divine comédie

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B∴ L∴

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A LA GLOIRE DU GRAND ARCHITECTE DE L’UNIVERS
ORDO AB CHAO
DEUS MEUMQUE JUS
Au nom et sous la juridiction du Suprême Conseil
pour la France des Souverains Grands Inspecteur Généraux
du 33ème et dernier degré du Rite Écossais Ancien et Accepté

La « Divine-Comédie » est probablement l’œuvre littéraire et spirituelle majeure de la fin du moyen-âge en occident. Inspirée de la pensée et de la philosophie antique redécouverte au contact de l’orient pendant les croisades, elle offre une large variété de lectures. Car, en cette fin de moyen âge, l’occident a bien compris que la fin du monde annoncée n’aurait pas lieu, tout du moins à court terme. Ainsi la pensée occidentale évolue et se trouve confrontée à une nouvelle problématique : celle de construire un monde terrestre en harmonie avec la Chrétienté.

Dans cette perspective la philosophie grecque dont l’influence avait perdurée dans les restes de l’empire romain propose aux esprits éclairés un système de pensée qui replace l’homme au centre du monde et qui jettera les bases de l’humanisme naissant qui s’exprime dans les arts de la renaissance italienne. C’est dans ce contexte historique et culturel que Dante rédige la « Divine-Comédie », œuvre qui va peupler l’imaginaire occidentale d’une symbolique nouvelle.

Le récit de Dante propose au lecteur, tout à la fois : la narration du parcours personnel de Dante, un manuel théologique chrétien de description de l’au-delà, un roman à valeur éthique et moral, une réflexion sur la recherche du salut éternel et enfin un roman initiatique. Etant donné la complexité de l’œuvre, il est impossible de traiter tous ses aspects en quelques lignes seulement. C’est pourquoi, je vous proposerai aujourd’hui, après avoir replacé le poème de Dante dans le contexte historique et biographique de son auteur, de découvrir, ensemble, dans quelle mesure le texte fait allusion à un ésotérisme et à un idéal porté par la Chevalerie Spirituelle qui se meurt en ce début du XIVème siècle, pour enfin tenter de développer une lecture initiatique en relation directe avec notre Rite Ecossais Ancien et Accepté.

Dante Alighieri (Durante degli Alighieri), homme politique, écrivain et poète est né en 1265 à Florence. Mort en exil en 1321 à Ravenne, Il est l’auteur d’une œuvre considérée, aujourd’hui encore, comme un chef d’œuvre de la littérature. Le récit est rédigé à la première personne, et en italien, alors que les textes de l’époque étaient tous en latin, l’usage de la langue populaire autorisa ainsi sa compréhension au plus grand nombre. Initialement intitulé « Commedia » le texte ne fut qualifié de « Divina Commedia » qu’au XVIème siècle par un éditeur de Venise, Ludovico Dolce. L’œuvre commencée vers 1304 est achevée en 1321 avant la mort de l’auteur. Elle est constituée de 14233 vers répartis en tercets, regroupés en cent chants répartis eux même en trois parties. L’enfer écrit de 1304 à 1307 qui est une introduction générale suivi de trente-trois chants, (33 chants) le Purgatoire rédigé de 1307 à 1313 composé lui aussi de trente-trois chants et enfin le Paradis dont la rédaction se poursuivit jusqu’à la fin de sa vie développé en trente-trois chants également. Ce nombre 33 pourrait être en correspondance avec nombre de degrés du Rite Écossais Ancien Accepté, ce qui n’a surement pas échappé à l’auditoire. Mais à l’époque il était probablement en référence à la durée de la vie terrestre attribuée au Christ au moment de la Crucifixion. Le nombre 33 n’est d’ailleurs pas propre à la Chrétienté, Dante est un érudit qui a redécouvert Aristote, Socrate et Platon par le biais des traductions arabes et connait surement le Mishaba utilisé par les Musulmans pour compter par trois fois trente-trois grains, les quatre-vingt-dix-neuf noms d’Allah. En fait Dante baigne dans l’univers mystique du Medioevo (1), teinté d’alchimie et d’hermétisme, Il s’intéresse aux spéculations kabbalistiques et n’ignore rien des travaux des maîtres de la Scholastique : Abélard, Bacon, Moerbeke, Maître Eckart ou Saint-Thomas d’Aquin ; enfin Dante, a vraisemblablement été admis au sein du Tiers-Ordre laïc des Franciscains, fondé en 1222 à Bologne par François d’Assise. De plus la Cabale et la Guématria ne lui sont vraisemblablement pas inconnus étant donnée son amitié avec Immanuel ben Salomon (2), érudit et poète juif.

Indépendamment de son caractère résolument ésotérique la chronique de Dante devint très vite célèbre. Les gens du peuple, les artisans de Toscane apprenaient l’Enfer par cœur et plus tard durant son douloureux exil, les Princes éclairés appelaient Dante auprès d’eux pour l’entendre parler de ce qu’il nommait dans son Paradis, le poème sacré. La Florence de Laurent de Médicis au XVème siècle vouait même un véritable culte à Dante. Raphaël et Michel Ange parlaient de Dante comme de leur maître et Botticelli s’enferma dix longues années pour illustrer le poème par 92 dessins commandés par Lorenzo di Pier Francesco di Medici, un des cousins de Laurent de Médicis. Au XVIème siècle, François 1er et sa sœur Marguerite fondèrent même une académie dantesque où on lisait tous les soirs la «Comédie». La grande popularité du récit de Dante est sans doute en relation avec  le génie du poète qui réside dans un savant mélange de lieux imaginaires et d’expériences concrètes tirées de sa propre existence. Bien que l’action se situe dans un univers métaphysique, Dante sait décrire les lieux avec force détails et leur donne beaucoup de réalisme en les peuplant de figures célèbres ou anonymes. Enfin la « Comedia », bien qu’encore inspirée des thèmes de l’amour courtois est empreinte d’une symbolique cachée à vocation initiatique Dante déclara lui-même que son message poétique s’adressait d’abord à la  mystérieuse communauté des « fedeli d’amore » (3), (les fidèles d’amour).

Cette confrérie initiatique littéraire des « Fidèles d’Amour » à laquelle Dante appartenait avec son ami Guido Cavalcanti se réclame d’un style nouveau le « dolce stil novo » (doux style nouveau), désignation dans laquelle on peut voir une définition « littéraire » mais également une signification symbolique car elle évoque pour les commentateurs de Dante,  une filiation supposée mais fortement probable des « Fidèles d’Amour » avec l’esprit des ordres de chevalerie spirituelle comme celui des Templiers.

En effet Dante fait allusion à plusieurs reprises dans la « Divine-Comédie » aux Templiers, à leur martyr, et à leur résurgence. Par exemple, dans le Paradis (4), Béatrice, dans l’Empyrée, est entourée et protégée par « une assemblée de blancs manteaux ».

De même, dans le Purgatoire (5) Dante se souvient avoir assisté au supplice de Jacques de Molay et de Geoffroy de Charnay sur le bûcher de l’île aux juifs, le 18 mars 1314, à Paris. Dante assigna même une place au Pape Clément V dans son Enfer (6), en rappelant le passage biblique du deuxième livre des Macchabées (4 : 7-9) où il est expliqué comment Jason usurpa le pontificat, en versant une forte somme d’argent au roi Antiochus. Dante fait ainsi clairement allusion à la manière dont Clément V parvint à la papauté, en signant un pacte simoniaque (7) avec le roi de France, Philippe le Bel ; roi qu’il compare à Pilate dans son Purgatoire (8).

L’influence de l’ordre du Temple dans l’ésotérisme de Dante pourrait aussi s’illustrer par un usage fréquent dans le récit du nombre 9, présenté comme un nombre sacré, évoquant le symbolisme de la trinité : esprit, âme, corps, chacun ayant 3 aspects et 3 principes. Ce nombre était, d’ailleurs hautement symbolique pour les Templiers, comme le rappelle les 9 fondateurs traditionnels de l’Ordre, ainsi que les 9 provinces du Temple d’Occident. De ce fait la légende a fait de Dante, le dépositaire des secrets des Templiers. Légende inspirée probablement par ses propos dans le Purgatoire. Ainsi Dante ne cherchait – il pas à travers son poème à transmettre une sagesse originelle plus ancienne, et que les Templiers auraient rapporté d’orient.

Le chemin de Dante est « loin d’être rectiligne et de se prêter à une interprétation continue » (9). Car au cours de sa vie et en particulier durant l‘écriture de la « Divine Comédie » Dante rédige divers essais souvent inachevés pour y explorer de nombreux symboles qui se retrouveront plus tard dans son œuvre maitresse. Cette quête s’illustre notamment par un vers qui semble s’appliquer hors du contexte général de l’œuvre.

Dans L’Enfer (10) ne trouve-t-on pas ces vers énigmatiques « O vous qui avez l’intelligence saine/Considérez la doctrine qui se cache/Sous le voile des vers étranges » (11). Comme si Dante proposait à travers son œuvre volontairement une séparation en deux niveaux de lecture. Celui de la fiction poétique réglé selon l’intelligence du poète en une variété de significations et celui de l’œuvre de Dieu, qu’est l’Ecriture Sainte, qui réglerait, selon un intelligence infinie, le significations et les événements dans l’histoire réelle du monde. Dante n’aurait-il pas ainsi usé dans son œuvre de l’allégorie théologique, en d’autres termes d’une allégorie dans laquelle le sens littéral n’est pas seulement une fiction, à valeur symbolique, mais la traduction à travers les visions du poète de la parole Divine, donnant ainsi une portée à ses allégories de même nature que celle de la Bible. De ce fait, la pluralité des sens et les divers niveaux de lecture de l’œuvre de Dante lui conféreraient une dimension prophétique et ferait de la « Divine-Comédie » un univers dont le sens caché est sans cesse à découvrir.

A titre d’exemple, le culte de la Femme, à travers le personnage récurent de Béatrice, qui traverse la « Divine-Comédie » de part en part évoquerait l’idée que le mystère de l’Etre ne peut être abordé qu’à travers une différentiation sexuelle et par la même nous ouvrirait la porte sur une lecture alchimique et peut être même prémisses à une union, une noce alchimique.

Le récit ésotérique de Dante, procède par énigmes et symboles, et fait appel à une pensée analogique nouvelle, une pensée créatrice qui repose sur l’imaginaire et c’est dans ce sens que la « Divine-Comédie » nous offre aussi un extraordinaire romain initiatique :

Nel mezzo del cammin di nostra vita
Mi ritrovai per une selva oscura,
Ché la diritta via avea smarrita

« Au milieu du chemin de la vie
Je me retrouvai dans une forêt obscure
Alors que j’avais quitté le droit chemin »

Le voyage de Dante commence ainsi par ces mots à l’aube du Vendredi-Saint 9 avril 1300 et durera le temps de la semaine sainte. Dante sort d’une forêt obscure, pour marcher vers une montagne illuminée par les rayons du soleil levant. Mais il est empêché d’entamer l’ascension vers ce sommet car trois bêtes, un lynx, un lion et une louve lui barrent la route. Seule l’apparition du poète antique Virgile le délivrera de la tentation de retourner dans la forêt initiale. Car il parvient à le persuader de poursuivre sa quête ; montrant ainsi au narrateur et aussi au lecteur qu’il est impossible de s’élever vers la lumière sans s’engager d’abord dans une descente infernale au cœur de la terre.

La rencontre avec Virgile dans le poème n’est surement pas fortuite, car Vigile est en effet le poète sacré de la Rome antique. Ce n’est sans doute pas non plus par hasard que Virgile s’adresse à Dante d’une voix enroué, comme s’il n’avait pas parlé depuis longtemps, en fait depuis les treize siècles qui le séparent de Dante. L’auteur de « L’Enéide » et des « Bucoliques » n’est-il pas celui dont la prophétie annonça en 40 avant JC la venue d’un enfant avec qui l’âge d’or reviendra sur la terre…

Pour leur descente aux enfers, Dante et Virgile, effectueront ensemble, une rotation spiralée autour d’un centre, autour d’un vide central qui est sous notre hémisphère. Le pèlerin et son guide descendent à travers les neuf cercles de l’enfer, et traversent le monde glacé des morts, le monde souterrain, jusqu’au centre de la terre. Dans cet univers la parole n’a pas de sens, elle a perdu son sens. Cette première épreuve de l’initiation, celle de la terre, conduira le lecteur éclairé à comprendre que le vrai, le beau ou encore la lumière, ne sont pas seulement l’objet d’une conquête intellectuelle. A l’inverse, même, seul l’affrontement symbolique et imaginaire de la mort et du mal au nom de l’amour permettra aux voyageurs, par analogie, d’entrer dans les états supérieurs de l’être. Ce n’est qu’en visitant l’intérieur de la terre et en se rectifiant soi-même que l’on pourra trouver la pierre cachée, qui est le secret du monde.

Ainsi cette épreuve de l’enfer à valeur allégorique permanente, exigera des voyageurs de traverser les apparences et en particulier celle de la séparation entre la vie et la mort. Cette mort n’apparait donc, dans le récit, que comme une étape symbolique, celle qui correspond à l’action citée par Dante de « transumanare » (12) en Italien classique, dont la traduction française est (changer de substance) et qui pour Dante figure « aller au-delà de la condition humaine ».

Puis, le poème emmènera les pèlerins du centre de la terre aux antipodes à l’air libre, ou plus précisément sur l’île des antipodes. Cette terre entourée d’eau qui est décrite comme celle du purgatoire. Mais pour retrouver la lumière du jour ils devront encore gravir les sept gradins de la montagne. Du sommet de cette montagne, Dante partira seul sous la conduite d’une femme aimée et morte, Béatrice… C’est donc Beatrice Portinari, sa muse, qui prendra le relais et qui va guider Dante dans l’Empyrée. Elle lui ouvrira la porte du salut, en perfectionnant son initiation. Cette initiation est certes amoureuse et chevaleresque mais elle peut aussi, pour nous, revêtir les traits de la veuve, image féminine, dont le Maître Maçon est le gardien ; en d’autres termes de la parole perdue, que le Maître secret, dans sa quête et dans son errance chevaleresque, continue à rechercher avec la clé d’ivoire qu’il porte au tour du cou, sur les sentiers de ses chemins intérieur. Saint Bernard de Clairvaux conduira enfin le narrateur dans la Rose céleste jusqu’à la vision suprême, celle peut être pour laquelle le Maître Secret a déjà été couronnée du Laurier et de l’olivier.

Monument de poésie, support de l’imaginaire spirituel et de la pensée créatrice, la portée initiatique de la « Divine- Comédie » semble sans limites. Elle met en scène l’expérience du narrateur de trois états intérieurs, de trois états de consciences imagés par l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Ce parcours initiatique qui représente la voie de la métamorphose à l’intérieur de de l’âme, n’est-il pas aussi, le chemin que Maitre Secret a entamé, à la recherche de la réalisation de la devise hermétique « Visita Interiora Terrae Rectificandoque Invenies Occultum Lapidem », et pour qui la grande lumière commence à paraître, celle de sa propre réalisation spirituelle.

(1) Traduction de « Moyen Âge » et couvre la période allant du Vème siècle au XVème siècle. Après la chute de l’Empire romain en 476 et précède l’âge moderne. Le terme « Moyen Age » apparaît pour la première fois au XVème siècle en latin et reflète l’opinion des contemporains que cette période représenterait un départ de la culture classique, en opposition à la Renaissance.
(2) Immanuel Romano ou Manoello Giudeo) est un poète, exégète, grammairien et érudit juif des XIIIème et XIVème siècles (Rome, v. 1270 – Fermo, v. 1330).
(3) Paradis, Vita Nuova, III, 2 Les « Fidèles d’Amour » sont une confrérie initiatique littéraire mentionnée par Dante dans la Vita Nova.
(4) Paradis Chant XXX.
(5) Purgatoire Chant XXVII, « Je tendis en avant les mains jointes, et m’allongeai, regardant le feu, et vivement me représentant les corps humains que déjà j’avais vu brûler ».
(6) Enfer Chant XIX « Viendra du couchant un pasteur sans loi […] Il sera un nouveau Jason duquel parlent les Machabées, et comme à celui-là flexible fut son roi, à celui-ci le sera le roi qui régit la France ».
(7) De simonie : achat – revente de charges ecclésiastiques. Origine Actes des apôtres ou Simon le magicien tente d’acheter à Saint Pierre ses pouvoirs de faire des miracles.
(8) Purgatoire Chant XX « Je vois le nouveau Pilate si cruel que cela ne le rassasie, mais sans décret il pousse dans le Temple ses voiles cupides ».
(9) Bruno Pinchard, « Le bûcher de Béatrice », Essai sur Dante, Paris, Aubier 1996.
(10) Enfer IX, 61, 63.
(11) Note relevé par René Guénon dans « L’ésotérisme de Dante ».
(12) Paradis, 1,70.

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