La Charité est-elle, pour vous, vertu ou faiblesse ?
B∴ F∴
René Descartes disait : « C’est proprement ne valoir rien que de n’être utile à personne ».
Après avoir relu plusieurs fois la question, j’ai eu la certitude que la réponse était contenue dans l’intitulé, et j’ai été tenté de répondre brièvement ce qui paraît une évidence pour un Franc-maçon, Chevalier R+C de surcroît : « Bien sûr la Charité est une vertu, et non une faiblesse », ce dernier terme n’ayant pas court en franc-maçonnerie, et de terminer par un péremptoire « J’ai dit ».
Après mûres réflexions, et sans vouloir mettre en doute le potentiel humoristique des « examinateurs », j’ai pensé que pour une planche d’accession à un grade supérieur, elle était quelque peu « légère », et je vais donc, dans les lignes qui vont suivre, tenter de développer le sujet.
Pour répondre à cette question, je vais procéder selon mon habitude, c’est-à-dire, analyser les mots-clef pour en définir le sens.
Tout d’abord, quant est-il de la Charité ?
Une question souvent posée au profane sous le bandeau, est : « Quelle différence y-a-t-il entre charité et solidarité ? ».
Charité, pour le dictionnaire, est : Amour du prochain, aumône, acte de bienfaisance.
Solidarité, restant dans un cadre plus juridique avec le sens d’engagement réciproque et responsabilité mutuelle.
L’ Amour du prochain restant, bien sûr, le cœur de ce travail, c’est ce que je vais essayer de démontrer.
Dans les différentes traditions, la Charité, participe de l’Amour, de l’Amour vrai, et la quasi totalité des traditions trouvent leur fondement en elle.
En effet, dans la tradition chrétienne, la Charité est la vertu reine qui prône l’ amour de Dieu et de son prochain. Elle est la vertu théologale par laquelle on aime Dieu et son prochain comme soi-même. C’est la volonté de l’homme à faire le bien, de manière désintéressée, à l’Autre. Elle se traduit par des actes de bienfaisance, d’aumône ou de don.
La Charité, pour l’ islam, constitue le troisième des cinq piliers. Elle est non seulement recommandée, mais également obligatoire, pour tout musulman financièrement stable. L’Apôtre Paul a donné un incomparable tableau de la Charité : « La Charité prend patience, la Charité rend service, elle ne se jalouse pas, elle ne plastronne pas, elle ne s’enfle pas d’orgueil, ne fait rien de laid, elle ne cherche pas son intérêt, elle ne s’irrite pas, elle n’entretiens pas de rancune, elle ne se réjouit pas de l’injustice, elle endure tout. Sans la Charité, je ne suis rien, elle est supérieure à toute les vertus. La Charité à pour fruits la joie, la paix et la miséricorde, elle exige la bienfaisance et la correction fraternelle, elle suscite la réciprocité, demeure désintéressée et libérale, elle est nature ». Et Saint Augustin d’ajouter : « L’achèvement de toutes nos œuvres, c’est la dilection. Là est la fin. C’est pour l’obtenir que nous courons, c’est vers elle que nous courons une fois arrivés, c’est en elle que nous nous reposerons ». La Charité, c’est l’Agapé, c’est à dire l’Amour de l’autre, qui est, citée plus haut comme une des trois vertus théologales directement inspirées de la religion chrétienne.
Mais, me direz-vous, que viennent faire ces vertus théologales dans un rituel maçonnique du GODF, fut-il Chevalier R+C ?. Quelle explication pouvons nous tirer ?. Au cours de son épopée, l’homme éprouve le besoin de repères pour répondre aux nécessités de règles communes au groupe dont il fait partie. Ainsi naîtront des codes divers. Mais, les lois ne satisfont pas le besoin personnel de valeurs, qui s’impose à chacun en complément du législatif dans une finalité transcendantale. Naîtront donc, dès lors que le Bien et le Mal auront été définis et acceptés comme tels, des valeurs séculières codifiant le comportement individuel, ce sont les vertus dites cardinales : la prudence, la justice, la force, la tempérance.
Le dogme chrétien, considérant que les dispositions spirituelles humaines sont en accord avec la Loi Divine, et se fondant sur la nature de l’être humain distinguera d’ entre ces vertus cardinales, des vertus surnaturelles qui sont données par Dieu par le dynamisme de la Grâce. Ces dernières sont les vertus dites théologales : la Foi, l’ Espérance et la Charité. Elles adaptent les facultés de l’homme à la participation de la nature divine par la conséquence de la Grâce. Si l’on considère que l’ordre d’énumération détermine un rang de valeur, la Foi prime, suivie de l’Espérance et de la Charité. L’explication que donne Saint Paul de cet ordre énumératif, est, qu’à la fin des temps, la Foi n’aura plus de raison d’être pour constater l’existence de Dieu qui se sera enfin révélé, l’Espérance ne sera plus de mise, tout étant accompli, et plus rien ne restant donc à espérer, la seule des trois vertus qui subsistera sera donc la Charité, c’est-à-dire, l’Amour universel, l’ Agapé.
C’est la
charpente du Dogme, qui s’entend comme un ensemble de règles à suivre,
pour une finalité utopique et tragique : la fin des temps, où
la Foi et l’Espérance forment le socle de ce concept et priment parce
qu’elles sont la base du rapport à Dieu, et que la Charité en
matérialise l’application temporelle.
Tel n’est pas le sens dans lequel l’ Ecossisme les considère. Il nous
est susurré en effet, qu’elles sont susceptibles d’une interprétation
initiatique, parce qu’ici notre quête est celle de l’homme vivant parmi
ses Frères, cherchant sa voie spirituelle, et pour ce faire, libéré de
tout formalisme étroit et de tout dogmatisme. Nos finalités sont
différentes du Dogme, parce qu’il s’agit pour nous d’une autre gestion
temporelle, non pas celle de la finalité éternelle dans un temps limité
à notre brève existence. Comme l’indique le rituel, si la Foi reste le
moteur de notre énergie vers la poursuite des plus hautes réalisations
spirituelles, l’Espérance issue de la conscience du temps nous invite
au perfectionnement spirituel et à notre dépassement, et la Charité est
la flamme où s’allumera notre Foi que réchauffe notre Espérance.
La Charité est, dans toute sa force et sa beauté, l’Amour dans ce qu’il a de plus noble. L’enseignement maçonnique met également au centre de ses préoccupations, la pratique de la vertu et en particulier celle de la Charité qui est l’un des précepte majeur que s’engage à respecter le Franc-maçon.
Dès ses premiers pas en loge, l’apprenti est imprégné du credo maçonnique : « Élever des temples à la Vertu, et creuser des cachots pour les Vices ». Molière lui-même le disait : « La naissance n’est rien où la vertu n’est pas ». Naissance en apprenti, cela va sans dire. D’après Socrate : « La vertu demande une implication active de soi en faisant des efforts constants pour réaliser le bien ». Pour Platon : « L’homme vertueux est celui qui librement pratique le bien. Les vertus dites humaines devraient conduire à l’harmonie ici et maintenant ». On le voit donc, la vertu est l’un des précepte majeur que s’engage à respecter le Franc-maçon, et déjà, la Charité a pris une autre dimension aux yeux de l’initié, qui s’efforçant de comprendre et d’appliquer tout au long des loges bleues, puis des degrés de perfections ce qu’engendre les vertus théologales. Tous les degrés ont été nécessaires pour que la pierre brute, progressivement se transforme, pour que l’homme nouveau apparaisse, conscient maintenant de toute la spiritualité qu’il porte en lui, et qui, désormais le fera œuvrer sur un plan plus spirituel.
Au 18ième degré, la Charité ne sera plus perçue et interprétée au sens commun du terme, mais au sens d’Amour, qui, si il est étymologiquement le même, prendra pour le Chevalier R+C sa vraie signification et sa vraie valeur, en renforçant d’ailleurs son action à l’égard de la Charité telle que perçue dans son interprétation commune. Mais, s’il peut être aisé de s’engager formellement quant à l’observation de principe, quant à l’obligation de travail, s’engager à aimer est beaucoup plus difficile, car il s’agit là d’un sentiment que la seule volonté ne suffit pas activer, même si fondamentalement l’amour, cette pulsion naturelle de l’être, doit le conduire à la recherche de la joie et du bonheur dans la découverte d’autres êtres.
La notion de charité ne sera donc souvent perçue, au départ, qu’à travers l’interprétation commune qu’on peut lui donner. Faire le pas qui sépare d’Autrui, nécessite d’abord de faire celui qui sépare de soi-même. Car, avant d’aimer l’Autre, il faut commencer par s’aimer soi-même. « Charité bien ordonnée commence par soi-même », dit l’adage. Contrairement aux idées reçues, ce dicton, n’est pas un signe d’égoïsme, qui permet de combler ses désirs et ses envies avant de se préoccuper du bien-être de voisin. Nous devons commencer par nous connaître nous-même. C’est donc armé de son courage et de sa détermination que le Chevalier R+C va de nouveau utiliser la perpendiculaire, pour faire son introspection, descendre au fond de lui-même et identifier les maux qui inhibent son amour. Par son autocritique, il doit se défaire de son vieux Moi, pour renaître de ses cendres. Le même, mais différent avec un peu plus d’amour. Ainsi, le Chevalier R+C qui a renforcé son sens du partage, et qui se connaît « soi-même », est désormais enclin à aimer les autres, quelque soit leurs origines, leurs rangs social, car, aller vers l’autre, c’est aller vers lui-même.
Maintenant, qu’en est-il de la faiblesse ?
Lorsque pour la énième fois je passe devant la petite Roumaine assise au coin de la porte cochère, qui tend sa sébile dans l’espoir d’un geste de ma part, est-ce par faiblesse ou par charité que je dépose mon obole. Cruel dilemme qui se présente : fuite rapide ou piécette déposée ? Non que ce geste risquerait de me ruiner, le fisc s’en charge, mais, geste suspendu lorsque je pense au réseau qui met cette fillette sur le trottoir par tous les temps ?, ou geste accompli quand j’imagine sa sébile remplie, lui évitant les coups ?. Alors, cette obole est-elle une faiblesse ou un acte de charité, ou bien est-ce de la compassion ou encore de la pitié ?
De même depuis de nombreux mois, je parraine un enfant au Bénin, afin de lui faciliter l’accession aux études, et à travers cette action, améliorer sa qualité de vie, ainsi que celle de son village. Alors, là-encore, pourquoi celui-ci et pas un autre ? Et quid des milliers d’enfants qui sont dans le même cas, et qui n ‘auront aucun espoir de s’en sortir. Bien sûr, la limite de mes finances s’impose, et je me dois de rester raisonnable. Mais, comme disait Henri de Montherlan : « Ce qu’il y a de difficile dans la Charité, c’est qu’il faut continuer ».
Il est facile d’être le preux Chevalier que nous avons toujours rêvé d’être, quand la charité reste ponctuelle, et que l’Ego se satisfait volontiers de l’exploit minuscule accompli dans un élan spontané de générosité. Quant est-il de ce même chevalier devant toute la misère qui nous entoure ? Y laisserais-je tout ce que je possède, que je n’éradiquerais pas cette misère.
Alors, dans ces moment-là, il me faut revenir aux fondamentaux, à l’essentiel de l’initiation du premier degré, où, dans l’obligation il est dit : « Je promet d’aimer mes Frère set de mettre en pratique et en toutes circonstances, la grande loi de solidarité humaine qui est la doctrine de la Franc-maçonnerie. Je pratiquerai l’assistance envers les faibles, la justice envers tous, le dévouement envers ma famille et envers l’ Humanité, la dignité envers moi-même ». Et le tout, bien sûr, dans la mesure raisonnable de mes moyens.
Après avoir, je pense fait le tour du problème, je me dois de conclure cette planche. Alors, la Charité, vertu ou faiblesse ? Mais, avant de répondre, je poserai la question : « Le Franc-maçon est-il vertueux à temps plein, ou à temps partiel ? ».
Question à laquelle je répondrais simplement : « Le FM, fusse-t-il Chevalier R+C, n’est qu’un homme avec ses qualités et ses défauts, avec peut-être, son parcours faisant, un peu plus de qualités qu’un profane. Pour ce qui est de la faiblesse, ce mot-là, ne faisant pas partie du vocabulaire, ni des qualités maçonniques, je n’en parlerais pas, considérant que, par essence le Maçon n’est pas un être de faiblesse ».
Toutes ces considérations me ramènent donc a mon propos du début : bien sûr, la Charité est une vertu et non une faiblesse. Mais, tout bien considéré, je dirais plutôt : « La Charité doit-être simplement ce qu’elle doit être, c’est-à-dire, l’Amour de l’Autre, dans toute son acception, et ce, sans autres qualificatifs inutiles ».
Et je terminerais par une citation de Teilhard de Chardin qui disait : « L’Autre n’est plus appréhendé comme un être dans sa différence d’état, mais dans sa dimension en devenir, pièce agissante dans la noosphère » (Sphère de la pensée humaine qui entourerait la terre comme une enveloppe transparente).
J’ai dit,