26° #423012

Quel avantage résultera-t-il si je ne le satisfais pas ?

Auteur:

A∴ S∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

« A propos de chaque désir, il faut se poser cette question »  Epicure


Pour Epicure il y a trois types de désirs :

Les désirs naturels et nécessaires : la nourriture sobre, la boisson désaltérante…
Les désirs naturels non nécessaires : la nourriture raffinée, la boisson rare…
Les désirs non naturels et non nécessaires : le luxe, la conquête du monde…

Dans la vie, tout est choix.

Depuis de nombreuses années, je n’arrête pas de répéter cette petite phrase, non seulement à mon entourage, et particulièrement aux plus jeunes, mais aussi à moi-même ; je dirai que j’en ai en quelque sorte fait une devise, un leitmotiv.

Alors, si on peut envisager que la non satisfaction d’un désir entraînerait un avantage, on ne peut nier que la satisfaction d’un autre peut en entraîner un aussi.

Tout est donc affaire de choix.

Comment la non satisfaction d’un désir pourrait-elle entraîner un avantage ?

L’affirmer, dans notre société de consommation, tient de la provocation, et pourrait être considéré par certains comme de l’ascétisme déplacé  voire  de l’intégrisme religieux ou idéologique.

Pourtant, en y réfléchissant, et en revenant à « dans la vie tout est choix », on pourra dire que la non satisfaction d’un désir permet la satisfaction d’un autre, et qu’en cela, si le choix est bon, il ne peut résulter qu’un avantage. Mais on peut aussi considérer que la non satisfaction d’un désir permet à l’individu de conserver ce désir, et qu’en cela il en retire un avantage, car le moteur de l’existence, c’est le désir, satisfaire un désir tue le désir, tuer le désir tue donc la vie.

La non satisfaction des désirs entretiendrait donc cette soif d’exister, de vivre, sans laquelle l’existence devient vide, vaine, ennuyeuse, voire fardeau, ainsi que le jeûne entretient l’appétit.

On peut aussi voir dans la phrase d’Epicure une volonté d’analyse des désirs et de leurs effets, afin de bien voir si leur satisfaction entraînerait plus d’avantages que de désavantages ou l’inverse ; en effet, le désir modifie la perception et fausse l’analyse, et ne nous permet généralement pas, dans un premier temps, d’envisager les aspects positifs et négatifs de la conséquence de leur réalisation avec la même impartialité.

Quand nous désirons, nous avons tendance à ne considérer, du moins dans un premier temps, que l’aspect positif des choses, l’aspect gratifiant ; l’analyse du seul aspect négatif nous permettra de mieux juger par la suite du poids relatif de celui-ci dans les conséquences de nos actes sans se laisser influencer par l’aspect positif, qui lui nous saute aux yeux, au point de nous éblouir, voire de nous aveugler, et nous empêcher ainsi de voir le premier, en partie ou en tout.

Le désir est manque, « Celui qui désire, désire une chose qui lui manque et ne désire pas ce qui ne lui manque pas ». (Platon, le banquet)

Pour Schopenhauer, l’homme est désir et le désir est manque. C’est pourquoi, pour Schopenhauer comme pour le Bouddha, la vie est souffrance. Donc si nous voulons éliminer ou diminuer nos souffrances, nous devons éliminer ou diminuer nos désirs, nos manques ; seul est heureux celui qui ne désire rien…, mais alors, sommes-nous encore réellement vivants, puisque tout être est désir… ?

Le mieux n’est-il pas d’apprendre à faire la part des choses en analysant nos désirs ; l’être de raison pure n’existe pas, et ne doivent être l’objet de toutes ces précautions que les désirs de la deuxième et troisième catégorie du classement d’Epicure. Mais si l’être de raison pure n’existe pas, nous devons néanmoins nous efforcer de tendre vers la raison, qui seule nous permettra le bonheur. Tout cela ne paraît pas bien joyeux à première vue, mais le bonheur réside-t-il dans l’instant présent, dans l’immédiateté, ou dans la continuité, dans la persistance. C’est bien le malheur (ou plutôt un des malheurs) de notre époque, du moins dans notre société de consommation, non seulement elle nous crée des désirs inutiles et futiles, mais en plus, elle nous incite à les assouvir le plus rapidement possible, sans aucune précaution, quitte à handicaper, à consommer aujourd’hui l’avenir.

Les anciens disaient : « il ne faut pas manger son pain blanc avant le pain gris », mais jamais, au grand jamais ils n’auraient imaginé que l’on puisse en manger et surtout en gaspiller en telle quantité.

On nous pousse à consommer de plus en plus, au mépris des conséquences environnementales et sociales, et ce au nom de la sacro-sainte économie ; on encourage, par des crédits faciles, à s’endetter outre mesure pour parfois réaliser les désirs les plus futiles, comme si le bonheur résidait dans la consommation, la possession ou la fuite.

Le sage différera la satisfaction de ses désirs tant que peut, non seulement par ascétisme, mais aussi pour mieux les analyser, sans précipitation ni euphorie, et ainsi vérifier leur bien fondé et en mesurer l’incidence sur l’harmonie, qui seule lui apportera le bonheur. Mais, de toutes façons, la satisfaction des désirs mène-t-elle de facto au bonheur ?

Epicure ne veut-il pas tout simplement dire que le désir non assouvi, le rêve, en ce qu’il comporte de magique, idéalise l’objet du désir, et qu’en cela, la réalisation du désir ne nous apportera jamais autant de bonheur qu’espéré, et que de plus, ce désir, en s’accomplissant, se tue, disparaît, en laissant un vide, un sensation amère, que ne pourra combler qu’un autre désir, et ainsi de suite, de sorte que des désirs à peine assouvis, on en oublie jusqu’à l’existence et donc le bonheur de les avoir connus. Le non assouvissement de son désir devient alors une sorte de jouissance, qui risque de disparaître avec sa réalisation.

Si le manque est souffrance, la satisfaction est plaisir, mais cela constitue-t-il le bonheur, ou alors le vide de son absence abolie, l’ennui, le vide du désir disparu.
Quand nous désirons, nous souffrons, du manque de bonheur, et dès que nous ne désirons plus, nous souffrons encore, du manque de désir, d’ennui… La souffrance est le manque du bonheur, l’ennui son absence.

« La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui… » « …Le désir, en effet, la privation, est la condition préliminaire de toute jouissance. Or avec la satisfaction cesse le désir, et par conséquent la jouissance aussi » (Schopenhauer).

Le plus grand bénéfice que nous puissions retirer de la non-satisfaction de nos désirs est à mes yeux la conservation de ce désir. Le bonheur n’est pas une chose matérielle, il ne se possède pas, il est espérance, vivons donc d’espoirs, et réalisons nos désirs au compte gouttes, réalisons que chaque réalisation est un peu de bonheur perdu.

Le bonheur, cela se mérite ; comment ? Par la prise de conscience qu’il est autour de nous, et que si nous ne le voyons pas, c’est parce que nous sommes aveuglés, obnubilés par nos désirs. Apprenons donc à faire le tri de nos désirs, à tempérer les uns, à en éliminer d’autres, et encore à entretenir ceux qui sont le moteur et le plaisir de notre existence. Plutôt que de désirer, agissons, construisons notre bonheur.

Faisons-le, notamment en évacuant tout désir inutile ou irréalisable qui ne nous amène que désillusions et frustrations. Faisons-le en ayant garde de conserver intact, voire en intensifiant cette soif de vivre, et vivre, ce n’est pas avoir, c’est être.

Soyons donc, et soyons ensemble en égalité et en fraternité, et la liberté en sera la naturelle conséquence.

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