Existe-t-il vraiment des valeurs universelles ?
D∴ H∴
Quand on parle valeur, on parle de quelque chose qui a un prix. Ce qui fait l’objet d’une préférence, ce qui est estimé, préféré ou désiré par un groupe de sujets déterminés.
La question est donc : y a-t-il des valeurs qui valent pour tous les hommes en tous lieux, et éventuellement en tous temps ?
La valeur, le prix est toujours défini comme un rapport entre plusieurs choses, une comparaison, une évaluation, et est donc par essence très liée à la culture locale et temporelle. Comment pourrait-elle être universelle ?
La conscience humaine elle-même s’est forgée peu à peu tout au long de l’histoire de l’humanité : comment peut-on espérer un étalon qui nous soit commun avec l’homme des cavernes ?
Actuellement nous pouvons assister à une interactivité et à des interactions entre les hommes que d’aucuns appellent la mondialisation. Personne ne peut agir sans que la planète le sache grâce aux médias. Nous sommes donc amenés petit à petit à nous insérer dans ce nouvel ordre mondial, à nous intégrer dans cette nouvelle entité pluri- culturelle où toutes sortes de valeurs existent et que nous allons devoir harmoniser. Dans ce contexte, certaines valeurs auraient-elles plus de facilité à être admises par tous parce que existant déjà partout en réalité ou en potentialité ?
En premier lieu vient à l’esprit la liberté car seule, elle nous permet d’établir ces valeurs. Mais les valeurs sont fluctuantes selon la personne, le groupe, la société et les buts à atteindre. Elles sont à la fois stables et dynamiques.
Elles correspondent à des besoins :
– biologique : besoin sexuel qui
entrainent des valeurs comme l’intimité ou
l’amour.
– Besoin d’une interaction sociale coordonnée :
honnêteté, égalité,
solidarité.
– Besoin de survie et de bien – être des groupes :
paix, la sécurité.
Détaillons ces besoins et les valeurs qui en découlent :
Tout d’abord les besoins d’autonomie : qui impliquent les valeurs de liberté de conscience et de créativité.
Le besoin de stimulation pour créer, progresser en valorisant la foi, la volonté. La satisfaction des besoins vitaux de chacun et donc valorisation du plaisir qui en découle. Le besoin de réussir et la valeur de la reconnaissance sociale au niveau personnel et au niveau du groupe par rapport aux normes culturelles dominantes.
La recherche du pouvoir qui se veut valeur visant la reconnaissance sociale. Mais aussi pouvoir sur soi, maîtrise, autorité, pouvoir social (on n’est pas tout à fait sur le même plan que la réussite qui demande la démonstration d’une compétence effective).
Le besoin de sécurité : recherche d’harmonie, stabilité entre les groupes, entre individus et en soi ; recherche de l’ordre social, de la sécurité familiale, du sentiment d’appartenance.
Le besoin d’être comme les autres, de se fondre dans le groupe qui développe des valeurs de tolérance, d’obéissance, de loyauté, de responsabilité, encore que (clin d’œil à Krishnamurti qui dit : « Ce n’est pas un signe de bonne santé mentale d’être bien adapté à une société malade »).
Le besoin de conserver la tradition, c’est-à-dire faire accepter les coutumes et les idées, les croyances auxquelles on se rattache, auxquelles un groupe se rattache et qui représentent son destin et contribue à sa survie.
Une nécessaire bienveillance qui contribue aux valeurs de sentiment d’appartenance, à la recherche du sens, à la responsabilité vis-à-vis des autres et la tolérance. Pour que le groupe fonctionne de façon harmonieuse (amour).
Un besoin d’universalisme, d’être reconnu partout. Besoin de survie des individus et des groupes. Mais aussi conscience au contact d’autres groupes des limites de sa pensée, de l’acceptation des différences, de l’ouverture nécessaire vers les autres, de traiter ceux-ci de manière juste. Conscience d’avoir les mêmes besoins, de vivre sur la même planète, d’utiliser les mêmes ressources naturelles. Ce besoin développe des idéaux de justice, d’égalité, de paix, de sagesse.
Dans toutes les cultures on peut recenser ces besoins.
Au chapitre 1 de sa Constitution, la GLDF rappelle que la Franc-Maçonnerie a pour but le perfectionnement de l’humanité et que les Francs- Maçons travaillent à l’amélioration constante de la condition humaine, tant sur le plan spirituel et intellectuel que sur le plan du bien-être matériel.
Comment concilier tous les besoins susnommés et déterminer les valeurs correspondantes à mettre en avant pour réaliser ce plan à l’échelle planétaire ?
Contrairement à ce qu’avancent certains sociologues, je pense qu’une réelle intégration ne peut être efficace, si cela implique la renonciation à la culture d’origine, la mise au pas de la personnalité et l’atomisation au sein de la société qui absorbe.
Il est intéressant de conserver certains traits caractéristiques et, en même temps, de jouer un rôle nouveau au sein de la société nouvelle qui nous accueille, tout en s’identifiant de plus en plus avec elle.
Le candidat à l‘intégration doit apprendre un rôle inédit, les valeurs des groupes élémentaires doivent subir une mutation, ces groupes doivent élargir leur participation aux activités essentielles de la société qui les reçoit. Si le processus se déroule de façon harmonieuse, les conceptions que le candidat a de lui-même, de son image et de son système de valeurs se structurent en un système cohérent qui lui permet de devenir membre à part entière de la société nouvelle.
Il n’est que trop connu, malheureusement, que ce processus ne se déroule pas toujours harmonieusement. Car certaines de ces valeurs peuvent être antagonistes : tolérance, par exemple, peut rentrer en conflit avec la volonté de réussite et le pouvoir. La créativité peut être retenue par une pratique radicale de la Tradition. Les hommes ne suivent pas les mêmes valeurs en même temps bien qu’elles soient en eux. Ils privilégient certaines en fonction de :
– leur état
psychologique : ainsi les anxieux seront portés vers la
sécurité, la tradition, la conformité
ou, au contraire rechercheront la réussite sociale et le
pouvoir tandis que les autres seront plus créatifs, iront
vers les autres.
– de leur intérêt : intérêt
de sa propre personne ou du groupe suivant des pulsions comme
acquérir, relier, apprendre ou défendre.
– de la pression qui s’exerce sur eux : certaines valeurs
sont imposées pour la cohésion d’un
groupe comme aux États Unis qui prônaient un
système de valeurs articulé sur la
réussite sociale.
Au regard de l’Histoire nous pouvons voir une apparition progressive puis une convergence des valeurs prônées par les sociétés. La prise de conscience est progressive et contagieuse. La colonisation ou l’extermination de la Shoah basés sur la domination de « sous-hommes » sont des positions devenues intenables pour la grande majorité des humains.
C’est, sans coercition, que se répandent les valeurs de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : la seule pression est morale et s’exerce sur les gouvernements qui les violent systématiquement (même s’ils en sont signataires) aussi bien que sur les personnes. Heureusement, les images diffusées par les médias concourent à développer dans le monde l’aspiration à la liberté.
Parmi les valeurs du monde moderne se trouve un respect croissant pour les autres cultures, au point qu’en 2005 l’Unesco a approuvé une Charte de la Diversité Culturelle. Il ne s’agit plus d’exporter ses valeurs en les imposant, mais de les laisser diffuser librement. À travers des expressions culturelles variées peuvent se retrouver une éthique commune, un patrimoine moral qui signe l’appartenance à l’espèce humaine. Ce patrimoine de valeurs n’est pas statique mais s’enrichit de génération en génération. La solidarité, qui s’exprimait initialement de façon étroite, s’est étendue peu à peu jusqu’à n’avoir aujourd’hui plus de frontières (sauf exceptions dont vous avez certainement les images en tête) : la dernière nouveauté est l’apparition d’une solidarité encore timide avec les générations futures dans la prise de conscience de la fragilité de la planète face au changement climatique et à la dégradation de l’environnement.
Nous pouvons dire que le caractère universel des valeurs est une aspiration en développement.
Le contenu, pour être universel, doit concerner l’espèce humaine tout entière : seul l’Homme lui-même peut constituer l’étalon des valeurs universelles. C’est d’ailleurs l’essence de notre procédé maçonnique : construire notre Temple intérieur pour, ensuite, construire le Temple de l’humanité. Ce sont d’abord les valeurs qui permettent de faire société, de vivre ensemble harmonieusement ; donc au départ solidarité, compassion, respect, confiance etc.
Elles doivent être
constamment négociées et
élaborées en commun. Cela s’est fait
d’abord à l’échelle du clan
et de la tribu puis de la nation, désormais au plan
supranational comme l’Europe et de façon
embryonnaire à l’échelle de la
planète. On sent bien le besoin d’aller plus loin.
Un peu de solidarité s’exprime ainsi dans les
programmes mondiaux par exemple contre la faim, ou lors des grandes
catastrophes naturelles.
Mais ce sont aussi les valeurs de l’individu qui
évoluent au cours de sa propre histoire : partant des
valeurs qui lui sont transmises par ses parents, sa conscience lui
permet de les faire siennes ou de les contester,
d’approfondir sa quête, de cheminer.
Ces valeurs sont universelles dans leur essence, en tant qu’idéal à construire, elles font partie du propre de l’homme. L’universalité de leur mise en pratique est un horizon pour l’humanité.
Accompagnons ce cheminement en luttant sans cesse pour défendre la cause de la justice et des droits de l’homme afin que celui-ci conserve toujours sa dignité. Nous devons rechercher un équilibre harmonieux dans l’action par une maîtrise et un dépassement de soi et une stimulation des ardeurs en les rassemblant et en les faisant converger vers le but assigné représenté par une humanité en paix mettant en pratique des valeurs communes.
Ordo ab Chao ne sera possible que si chacun d’entre nous ainsi que le groupe auquel on appartient accepte d’élargir sa participation sociale, de renforcer ses dispositions au changement, d’apprendre de nouveaux modes de vie, de transformer ses structures pour jouer un rôle universel tout en poursuivant son rôle traditionnel.
J’ai dit.