La Chaîne d’union
P∴ C∴
Ce début de siècle et de millénaire ne semble pas augurer d’une amélioration notoire des rapports humains. L’égoïsme, l’avidité de pouvoir et le désir hégémonique de dominer priment sur la Liberté. L’appât du gain, le désir exacerbé de posséder et le besoin malsain de paraître font fi de l’Egalité. L’affairisme, l’indifférence et l’individualisme ignorent la Fraternité.
Que sont devenus ces trois grands principes édictés au lendemain de la révolution et mis au service d’un nouveau concept pour l’humanité, la Démocratie ?
Mis en sommeil voire écartés par une partie des hommes, on constate que les mots, qui les véhiculent, sont galvaudés ; si bien qu’ils en perdent sens et valeur.
La Chaîne d’union, rite qui nous vient de la maçonnerie opérative et que l’on retrouve dans le compagnonnage, sous l’appellation « Chaîne d’alliance », est assurément l’acte le plus significatif de l’attachement que nous portons à notre engagement, guidé par les grands principes de cette devise que nous avons faite nôtre :
« Liberté, Egalité, Fraternité »
Point d’orgue de notre rituel, la Chaîne d’union est le symbole des symboles. Représentée en loge par la corde à lacs d’amour, à la fois sur le tapis de loge et sur les murs du temple, elle est, par sa position, le lien essentiel qui permet le passage du matériel au spirituel.
Le fait que la Chaîne d’union soit formée en fin de tenue par tous les frères, revêt une grande importance. Il est en effet nécessaire, pour pratiquer ce rituel de façon à ce qu’il soit significatif et bénéfique, que tous les participants soient en grande concentration.
Le terme « chaîne », fut-elle d’Union, peut paraître réducteur, voire en conflit avec le terme « Liberté».
Ce n’est pas mon sentiment car on parle ici de La Chaîne et non des chaînes représentant la captivité. Chaque maillon est venu librement s’intégrer dans ce dispositif et rien ni personne ne l’obligera à y rester.
Quant à la Liberté, c’est un principe qui ne se « conjugue » jamais au singulier. Il n’aurait aucun sens !
Où se trouve cette Liberté ? Liberté au sens le plus large !
Si on admet son existence, elle ne peut être qu’en nous. Pour la côtoyer, nous devons plonger au plus profond de notre être. C’est là que nous faisons en toute liberté, les choix essentiels de notre vie, que nous décidons entre le bon et le moins bon, le bien et le mal, le blanc et le noir.
Mais nous savons que l’homme ne peut laisser exploser son moi profond parce qu’il vit en société. Utilisons au mieux cet espace de pure liberté pour trouver, peut-être, une voie médiane qui pourra, par la suite, être exprimée à l’extérieur dans l’espace de liberté qui nous est dévolu. Ainsi, par cette capacité à formuler des réponses personnelles, nous échapperons à toute dépendance matérielle ou spirituelle qui tenterait de nous réduire au rang d’esclave.
La Liberté peut-elle exister sans la Tolérance et la Tolérance peut-elle exister sans la Connaissance ?
Il m’apparaît évident que ces principes sont interdépendants et n’existent que les uns par rapport aux autres.
Il ne suffit pas de répéter inlassablement à qui veut bien l’entendre «soyez tolérant – vous devez être tolérant ». Il serait préférable de guider l’homme vers plus de raison, plus de compréhension, plus de connaissance de l’autre et de ce qui l’entoure. En fait, l’apprendre à aimer. L’amour est la synthèse d’une tolérance active issue du savoir et de la connaissance qui s’oppose à une pseudo tolérance, acceptation passive, ou pire, à l’ignorance, terreau de l’intolérance.
La Tolérance ne peut être que l’aboutissement d’un travail, d’une ouverture d’esprit, d’une meilleure compréhension des autres. En somme, un combat sur l’ignorance montrant la voie d’un humanisme garant du partage de la Liberté.
Ce grand concept, la Liberté, n’est pas « je suis, je fais, je veux» mais «j’appartiens, je participe, je donne».
La Liberté n’est autre qu’une chaîne consentie et acceptée. Si elle n’induit pas l’Egalité, elle en est un préalable indispensable.
L’Egalité est parfois contestée, et paraît inappropriée lorsqu’elle est perçue et analysée en profane.
Un philosophe propose que le mot «Egalité » soit remplacé par le mot « Equité» et il écrit :
«S’il peut paraître, à première vue, incontestable que nous sommes tous égaux devant la mort, ce qui reste encore à prouver d’ailleurs – car toute philosophie réelle et digne d’être énoncée n’est que la constatation de notre humble et très imparfaite connaissance des choses – L’égalité, dit-je, n’existe ni en puissance, ni en valeur, ni en dimension, ni en durée. Dans la forêt, le brin d’herbe ne peut prétendre aux mêmes privilèges et à la même importance que le chêne centenaire…».
Cette citation démontre bien, par les termes même employés « puissance, valeur, dimension, durée», la vision étroite et profane du principe de l’Egalité appliqué au règne animal.
Si on se place sur le plan humain, c’est à dire l’être créé par Dieu à son image, il ne peut y avoir de différence entre eux.
Bien sûr, chaque frère apporte sa pierre à l’édifice mais ces pierres ne sont pas forcément semblables ; ce qui amène à parler d’égalité et non d’égalitarisme. Ce principe n’est atteint, dans le rituel, qu’au moment de la formation de la « Chaîne d’union» lorsque tous les frères sont en communion et flirtent avec l’Egrégore au-delà de l’espace et du temps.
De ce moment si fort et si intense, se nourrit la Fraternité.
Si, au sens propre, la fraternité est un lien de parenté entre frères, au sens ésotérique, c’est une union étroite entre des hommes ou des groupes humains qui se considèrent comme frères.
Etre frères signifie avoir une même origine, une même ascendance, sans qu’il y ait de contestation possible.
Ce point commun, en Franc-maçonnerie, c’est d’abord notre condition d’être humain, d’homme libre et de bonnes mœurs. Mais il s’agit aussi et surtout de l’initiation, par laquelle nous sommes tous Frères. Comme nous le rappelle le manuel de l’apprenti, l’initiation nous a fait renaître à une vie nouvelle après être morts aux préjugés du vulgaire.
La Fraternité, au sens maçonnique, dépasse, bien heureusement, certains clichés qui voudraient y voir une amitié de connivence, alors qu’il nous appartient de chercher à connaître l’autre, de surmonter ce qui peut nous séparer mais aussi et surtout de se laisser connaître. Ainsi pourra vraiment se concrétiser la Fraternité comme l’expriment les constitutions d’Anderson :
«La Maçonnerie devient le centre de l’union et le moyen de nouer une amitié sincère entre des hommes qui n’auraient pu que rester perpétuellement étrangers.»
Chaque Frère est un maillon de cette Chaîne, membre individuel d’un ensemble fraternel, concrétisation de la solidarité humaine, nous rappelant ainsi que nous sommes liés les uns aux autres par les voies de la Franc-maçonnerie.
Cette fraternité préfigure, pour nombre de Maçons, la Fraternité universelle appelée de tous nos vœux.
La Cène, dernier repas de Jésus-Christ avec ses apôtres durant lequel il institue l’eucharistie, est chargée de symboles. Elle représente bien cette chaîne d’union que souhaitait le christ pour tous les hommes.
On peut entrevoir l’importance de ce rite depuis que l’homme a cherché à unir sa force spirituelle à celle de ceux qui marchent librement vers un même idéal.
Quel est cet idéal qui nous réunit ?
Y
retrouvons-nous l’essence de la chaîne d’union si nécessaire au
rapprochement des êtres ?
Ce qui nous réunit, c’est la franc-maçonnerie.
« Qu’est ce que la franc-maçonnerie?».
«C’est une alliance universelle d’hommes éclairés, groupés pour travailler en commun au perfectionnement intellectuel et moral de l’humanité» nous dit encore le manuel de l’apprenti.
Cette réponse est à mon sens une illustration de la Chaîne d’union. En effet, ces hommes éclairés, maillons solidaires les uns des autres, animés du même espoir, réalisent ainsi cette chaîne, l’alliance universelle. Universelle parce que riche de la différence et du mélange de culture de ces hommes, comme nous le rappelle Saint Exupéry :
«Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis».
Ce rituel est indispensable à la matérialisation de l’union des forces de chaque frère dans une communion spirituelle. Il symbolise aussi l’idéal vers lequel nous tendons : une véritable Humanité.
La Chaîne est le symbole des liens de communication, de coordination, d’union, de la nécessaire adaptation à la vie collective et de la capacité d’intégration au groupe.
Si la façon de former et de matérialiser la Chaîne d’union est importante dans la pratique du rituel et revêt un aspect symbolique fort, celui de l’esprit, de la puissance spirituelle de tous les participants est bien plus important et significatif à mes yeux.
Sans cela, la Chaîne d’union ne peut exister et produire l’énergie recherchée ; elle ne serait plus qu’un écrin vide.
Dirigée par le Vénérable, elle est le support d’un thème repris et enrichi individuellement mais différemment selon la personnalité de chacun avant d’être transmis, contribuant ainsi à sa sublimation.
Lors de ce rituel il faut que l’esprit de chaque Frère participant soit imprégné de la présence parmi nous, non seulement des autres Frères des différentes obédiences de ce monde, mais aussi, de tous ceux qui nous ont précédés dans cette construction du temple de la fraternité et qui ont rejoint l’orient éternel. Nous pouvons avoir également une pensée pour ceux qui viendront nous rejoindre. Tout ceci contribue à décupler cette efficience, cette puissance occulte tournée vers le bien de l’humanité.
Rite qui apparaît comme le plus important, le plus significatif et le plus chargé de symboles pour le nouvel initié au moment où, pour la première fois, il participe à la Chaîne d’union, formant ainsi un nouveau maillon.
Il prend conscience et ressent fortement ce rayonnement spirituel spécialement créé pour lui, qui ne laisse planer aucun doute quant à son intégration.
Ce moment privilégié marque le début de son initiation. Ainsi, à chaque fois, tout au long de sa quête, de son élévation spirituelle, il retrouvera dans la pratique de ce rituel la force et les ressources nécessaires au polissage de sa pierre dans le souci et le respect de notre devise « Liberté, Egalité, Fraternité».
La Chaîne d’union est symbolisée par la corde à nœuds ou houppe dentelée représentée sur les murs de l’atelier ainsi que sur le tableau du grade d’apprenti. Elle compte douze nœuds représentant les douze signes du zodiaque.
Si les signes du zodiaque délimitent le cosmos, la corde à lacs d’amour trace les limites de l’espace sacré rappelant ainsi le cordeau qui a servi à poser les fondations du temple. Ce temple n’est autre que la matérialisation d’un travail de recherche, d’une quête spirituelle et de l’union consensuelle d’hommes à la recherche d’un idéal.
Ce qui me paraît intéressant dans la symbolique de la houppe dentelée est sa forme ouverte. Chaque nouvel initié vient la prolonger à l’infini en formant un nouveau lac d’amour.
L’infini, dont chaque nœud en est une représentation symbolique, est l’image de la profondeur, de l’importance de la force de chaque Frère, de cette capacité spirituelle sans limite qu’il faut apprendre à maîtriser, à canaliser et à mettre en commun.
Le rituel de la Chaîne d’union, effectué en général en fin de tenue, clôt les travaux.
Il est le véritable symbole du travail accompli en loge et, bien accompli, il est le résumé de la tenue.
C’est un moment privilégié où tous tournés vers un même but, vers un même idéal, nous entrons physiquement en contact les uns avec les autres intensifiant, ainsi, l’égrégore.
Plus encore, nous formons par l’esprit des présents mais aussi de ceux qui constituent la Fraternité ( je dirais même la Fraternité Universelle ), le vœu d’y associer l’humanité tout entière.
En quelque sorte, ce vieux rêve de maçon : «Unir ceux qui sont épars».
Rappelons-nous que l’Amour anime et sous-tend l’ensemble de nos principes. Il est le moteur de notre action, la grande et unique règle de notre vie.
Vénérable Maître et vous tous mes frères, je laisse à votre appréciation la façon dont j’ai traité le sujet sur le plan symbolique. Mais j’ai voulu, plus particulièrement, au-delà du symbolisme pur, rechercher l’essence des principes qui découlent directement de notre tradition et desquels procède ce symbolisme. L’essentiel réside dans la transmission et le vécu de ces principes par le rituel.
J’ai dit