Réflexions sur le Rituel d’Ouverture au 1er Grade
Non communiqué
Qu’est-ce qu’un rituel ?
Un ensemble de règles spirituelles dont tout individu qui
les reconnaît comme telles s’efforce d’ajuster ce qu’il fait
à ce qu’il est.
Tout rituel unit le geste à la parole, la forme au fond, le
concret à l’abstrait, la matière à
l’essence, l’éphémère à
l’éternité. Qu’il soit symbolique ou
sacré, tout rituel est initiatique et, par là
même, échappe entièrement à
la compréhension d’une intelligence profane.
Dans notre monde corrompu,
décomposé par l’esprit d’analyse et le cancer du
« Moi, Je » ce ne sont pourtant
pas les règles qui manquent ; mais ces règles
là portent les couleurs de l’usage individuel ou de
l’habitude collective. Elles pèsent du poids des
choix obligatoires, enferment notre quotidien dans le corset d’une
discipline imposée. Elles servent à distinguer ce
qui est permis de ce qui ne l’est pas. Elles limitent le champ du
possible à l’étroite ouverture d’une existence
sans objet.
Ce sont des règles juridiques, politiques, administratives,
voire de simple moralité. Privées de fondement
spirituel, elles ont une valeur toute relative. Toutes sont
transitoires, susceptibles d’être abolies ou
modifiées au gré des
événements, adaptées aux besoins
locaux comme aux circonstances du moment.
Pour celui qui n’aime rien, ni personne, parce qu’il
n’est occupé que de lui-même, toute
règle semble arbitraire : scandaleuse contrainte ou
dérisoire à priori. Aussi n’est-il pas
étonnant que tant de gens ne voient, ne puis-sent voir dans
un rituel maçonnique que des singeries à travers
lesquelles se perpétuent des superstitions liberticides.
Aux yeux du profane sceptique, le tablier du franc-maçon est
nécessairement aussi ridicule que la chasuble qu’endosse le
prêtre pour dire la messe. Nos gestes symboliques et nos
signes de reconnaissance, aussi dépourvus de
sérieux que l’agenouillement de la prière.
C’est que, ne se sentant relié à rien, si ce n’est à ses préjugés et à ses propres habitudes, le profane ne peut entrer dans l’esprit de nos cérémonies. Son aveuglement ne lui permet d’en apercevoir que l’apparence, que l’enveloppe extérieure, et son ignorance le place dans la position d’un observateur affligé de surdité qui assisterait à un bal. Si les pas des danseurs lui semblent mécaniques, s’il ne voit dans leurs mouvements que de comiques contorsions, c’est qu’il ne perçoit pas le rythme qui les anime, n’entend pas la musique qui confère à leur attitude ou à leur posture la souplesse et la grâce de la vie.
Un rituel n’a de sens que pour autant qu’il est
vécu Nous vivons, à ce qu’il paraît,
dans une société dite de progrès. Mais
combien sont-ils, ceux qui savent encore ce qu’ils y font
? ceux qui peuvent encore dire ce qu’ils savent ?
Pour saisir la signification véritable, éprouver
toute la valeur d’un ensemble ordonné de gestes rituels, il
faut les comparer aux gestes qui se font dans le monde
désordonné d’aujourd’hui. Les comparer
à ceux de l’ouvrier d’usine, par exemple, que la division du
travail et les impératifs du rendement condamnent
à l’enfer des cadences. A ceux des ronds-de-cuir
voués à de machinales besognes,
s’étiolant en de mornes va-et-vient dans la paperasse,
enfermés dans leurs cages de verre comme des poissons dans
un aquarium.
Les comparer aussi à ceux de l’intellectuel
de service, à cette grenouille de la fable, tellement
gonflé d’inutile savoir que le cœur et l’esprit
n’ont plus la moindre place dans sa vie.
Les comparer aux gestes quotidiens de centaines de milliers
de nos contemporains qui ne créeront jamais rien de leurs
mains parce qu’on ne leur a appris qu’à produire et
à consommer.
En d’autres temps, d’autres que nous saurons pourquoi ce
siècle enchaîne l’homme à la
matière…ou l’ont-il peut-être
déjà su.
Nous, nous ne pouvons qu’essayer d’élucider
le sens obscur de l’oracle. Allez, croissez et multipliez, remplissez
toute la terre. Eh bien ! c’est ce qu’on a fait. On en voit aujourd’hui
le résultat. La terre
délivrée des enchantements et des
maléfices de son
créateur, livrée à notre sans
merci, saisie par nous dans son devenir et portée
à notre crédit avec toutes ses
créatures animales, végétales et
minérales, tous ses trésors et toutes ses forces,
c’est notre monde assujetti à la toute-puissance de
l’argent, brisé par l’implacable tyrannie de la
quantité ! Non plus l’œuvre du
Créateur, mais ce qu’il en reste après son
retirement.
Encore n’est-ce là qu’un début. Le sable de notre
berceau n’est pas encore tout à fait sec. Les fissures
originelles ne sont pas toutes aveuglées. Nous n’avons pas
fini d’éponger nos sources.
Nous traînons encore sur nous trop de savanes inutiles, trop
de forêts que nous n’avons pas plantées
nous-mêmes, peuplées de trop d’oiseaux qui n’ont
pas appris à se taire ou que nous n’avons pas encore pu
transformer en perroquets !
D’innombrables troupeaux continuent d’ignorer nos
ménageries. Nos vaches s’obstinent à
paître une herbe anachronique. Nos vents demeurent
capricieux, nos tornades déraisonnables.
Aussi, capturé, domestiqué, divisé,
clôturé qu’il soit, ce monde là n’est
pas encore absolument dénaturé, pas encore tout
à fait, mais cela viendra. Ce n’est plus qu’une question de
temps. Déjà nous avons nos laboratoires
maraîchers et nos vergers pharmaceutiques débitant
le chou-fleur synthétique et la confiture chimique qui
dissipe la mélancolie. Bientôt, les
arbres et les plantes, préférant crever
plutôt que croître selon nos règles et
nos lois, seront remplacés.
Demain, nous aurons des ombrages aseptisés. Nous aurons pour
nos promenades du concentré de fraîcheur sylvestre
en vaporisateur. Nous aurons tous les produits de remplacement qu’il
nous faut pour oublier qui nous sommes.
Quant aux bêtes, elles seront humaines ou ne seront plus. Elles seront propres. Elles seront hygiéniques, comme les serviettes, définitivement débarrassées de leurs puces, de leurs tiques et de leurs poux, guéries de leurs instincts sexuels, de leurs griffes et de leurs crocs. Et nous pourrons alors vivre entre nous, réaliser une humanité enfin souveraine, entièrement conçue et réalisée par l’homme.
Le pire ennemi de l’homme, c’est l’homme… Parole
rituelle.
Quel est donc le sens de nos rituels ? Il est double : tout
à la fois refus et consentement.
Refus de l’horreur promise par des insensés, du monde
stérile, du monde mort qu’ils nous
préparent. Consentement à ce que l’homme
soit modifié, transformé,
régénéré,
libéré et cependant soumis à ce qui le
transcende.
En pratiquant notre rituel, je me relie à la
Vérité : une Vérité qui me
dépasse infiniment, dont je ne suis qu’un grain vivant,
qu’un grain cherchant.
Solidaires…solitaires : tels nous sommes, et telle
est notre fraternité.
Ceci dit, est-il encore nécessaire que nous nous demandions
comment les rituels maçonniques peuvent contribuer
à la formation de la personnalité du
Franc-Maçon et à son rayonnement ?
La Franc-Maçonnerie est liée à ses rituels aussi étroitement que les doigts le sont à la main. Le rituel est aussi nécessaire à un Franc-Maçon, au développe-ment de sa personnalité et à son rayonnement que la boussole au pilote, que la monture au chevalier. En pratiquant notre rituel, je comprends tout à coup la joie immédiate, merveilleuse et que je ressens en voyant l’artisan penché sur son ouvrage. L’ébéniste glissant un pouce délicat sur le poli de sa planche, c’est un geste rituel. Le vase d’argile s’élevant et s’épanouissant comme une fleur entre les doigts habiles du potier, c’est un geste rituel, la beauté du coup parfaitement ajusté du tailleur de pierres c’est un geste rituel. Ces gestes rituels par lequel l’homme accomplit sa vie en réalisant son ouvrage, relient ce qu’il fait à ce qu’il est. Et ce sont des gestes d’amour.