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#928012
La Justice
Non communiqué
Introduction
Lorsque
j’ai
vécu cette lumineuse cérémonie
d’élévation au 31ème
grade,
avec mes jumelles Claire et Lydie, j’étais
étonnée de me retrouver devant un
tribunal. J’ai cru un instant que nous allions être
accusées d’avoir été
ambitieuses, voire d’avoir prétendu à un grade
pour lequel j’étais loin, en
tout cas personnellement, d’être prête.
Mais il n’en fut rien ; et je ne fus
pas surprise lorsque le Très Parfait Président me
proposa de travailler sur la
Justice.
C’est
un
thème très vaste, et cette planche ne pourra
être que très partielle. La
justice peut être considérée
à plusieurs niveaux, et je la placerais en tout
premier lieu au niveau de l’éthique en tant que faisant
partie d’un
héritage symbolique, c’est-à-dire
l’ensemble de prescriptions et de commandements
qui nous fondent en tant qu’être humain. Sans
l’exigence éthique, dont la
justice avec un grand J fait partie et qui structure l’être
humain, ce dernier
perd son humanité. Si notre pierre reste brute, si
personne ne prend à
cœur de la polir, si les hommes jugent inutile de la polir,
c’est promesse de
barbarie…
La
justice
peut aussi être considérée au niveau de
valeur morale, permettant une vie en
société, s’appuyant sur un ensemble de
textes juridiques visant à assurer une
égalité de traitement entre les
justiciable ;
la
justice
est aussi institutionnelle : la justice mise en pratique : le
tribunal en
fait partie.
Je
vais
articuler cette planche autour de trois mouvements :
– des Érinyes
aux Euménides
– de l’équité
à la justice ou de la justice à
l’équité
– de la
justice à la médiation
des
Érinyes
aux Euménides
Dans
sa
planche d’accueil, notre S Orateur a mentionné le mythe des
Érinyes qui m’a
toujours particulièrement intéressé.
En effet, ces déesses infernales ou
furies, dont la mission est de poursuivre les criminels, en particulier
ceux
qui ont transgressé les valeurs de la famille ou de
l’hospitalité, ont pu se
transformer, pour devenir des divinités protectrices dont la
mission est de
garder la justice. Nous connaissons tous le mythe d’Oreste poursuivi
par les
Érinyes persécutrices. Et tout se
dénoue au tribunal : les Érinyes arrivent
à
la suite d’Oreste à l’acropole d’Athènes
où Athéna obtient qu’elles
reconnaissent son autorité pour instruire l’affaire et
prononcer un jugement.
Cependant Athéna estime l’affaire trop grave pour la juger
seule. Surtout, il
s’agit d’un arbitrage entre deux générations de
Dieux : celle ancienne, dont
font partie les Érinyes et celle, moderne, de Apollon. C’est
ainsi qu’Oreste
est présenté devant un tribunal
composé de 11 citoyens et de Athéna. Cet
Aréopage donne raison à Oreste. Mais comment
résoudre la question de la
vocation des Érinyes : que peuvent-elles devenir si un fils
matricide leur
échappe, quand le poursuivre pour ce crime de sang est toute
leur raison d’être
? Athéna leur propose de changer de vocation et de devenir
des Semnai (1),
où Vénérables, c’est-à-dire
les gardiennes de la justice. C’est Euripide qui
plus tard les appellera les Euménides,
c’est-à-dire les bienveillantes. C’est
ainsi que cette triade de Mania (celles qui rendent fou) verront leur
culte
associé à celui des Charités, ou
déesses de la rémission. C’est dans un
sanctuaire qu’elles vont purifier Oreste, vêtues de blanc. Il
leur offrira
après sa guérison un sacrifice expiatoire.
Je
pourrais
déduire de cette évolution des
éléments divers, tout dépend de
l’éclairage que
l’on y porte :
L’élément
pertinent que j’aimerais souligner me semble
être ce passage d’une
justice ancienne, fondée sur « la loi du talion
», d’ailleurs encore pratiquée
aujourd’hui dans certaines parties du monde, et qui met en relief en
particulier l’aspect vengeance, son implacabilité,
dénuée de toute
considération autre, excluant ainsi toute circonstance
atténuante, toute
compréhension globale du crime, vers une justice qui sait
tenir compte de la
culture et de ses valeurs, de la nature de l’homme, et des
circonstances
particulières qui ont prévalu à un
moment donné. Cette « loi du
talion », « œil pour
œil, dent pour dent », gomme toute
soumission à un tiers, à une valeur tierce,
nécessaire : celle de la justice.
C’est à la justice que devrait revenir le pouvoir de juger.
Nous
savons
que le neuvième grade du REAA est axé sur la
vengeance, qui se fonde sur la
logique de l’affect et l’anarchie passionnelle, le laisser-aller aux
excès de
colère.
C’est
là
l’origine de l’Aréopage, qui était en
Grèce antique un conseil des sages très
influent, puis qui fut limité à une fonction de
tribunal dès le cinquième
siècle avant Jésus-Christ, et qui pratiquait le
contradictoire. Lors de mes
recherches, j’ai appris que l’on n’y
autorisait aucun artifice oratoire
pour attendrir ou émouvoir les juges. Sans doute que cela
aurait été considéré
comme une injure faite à l’intelligence des magistrats.
Cela
dit, je
devrais éviter d’être injuste à mon
tour : se venger, chez les Grecs,
consistait à rétablir l’honneur perdu d’un homme
et de son clan, en obtenant
réparation du groupe auquel appartient l’offenseur, cela
dans le respect d’une
stricte codification et sous le regard de la communauté
à laquelle se rattache
les deux clans, celui de l’offenseur et celui de l’offensé.
C’était une pratique
de justice directe, et non une justice indirecte
médiatisée par une
institution. Certes, l’ordre vindicatoire s’oppose bien à
l’ordre judiciaire,
mais il n’était pas pour autant un désordre
vindicatif, il était fondé sur la
vengeance, mais non enclin à la vengeance par goût
du sang, ou par non maîtrise
d’une pulsion comme dans notre 9ème
Grade.
De
l’équité
à la justice ou de la justice à
l’équité
Sans
doute
serez-vous surpris de l’ordre dans lequel j’ai placé ces
deux premiers termes
et je m’en explique : pour moi l’équité me semble
représenter la justice
idéale, quasi inabordable pour l’être humain qui
ne peut qu’essayer de s’en
approcher. En effet, qui d’autre que Dieu serait à
même de disposer de
l’omniscience, lui permettant de juger en connaissant le
passé et l’avenir,
tout en sondant les cœurs jusqu’au fond de chaque
interstice. N’est-il pas le
seul à disposer de La Vérité ? La
justice transcendante impose La Loi avec un
grand L, qui fait partie de l’éthique qui nous fonde en tant
qu’homme, qui prescrit
par exemple l’interdit de l’inceste parmi les autres commandements que
nous
connaissons tous ; l’éthique est une exigence
universelle, elle s’impose
d’abord comme une exigence intérieure à travers
laquelle s’élabore ce que
Protagoras, dans les dialogues socratiques, appelait
« l’excellence
humaine » ; il est d’ailleurs intéressant
de savoir que l’Aréopage tire
son origine d’un viol incestueux commis et jugé sur le mont
Ares.
Mais
nous ne
sommes que des êtres humains : notre justice humaine s’appuie
sur des vertus
morales, inscrites dans des lois, qui évoluent
elles-mêmes avec la culture.
Dans notre voie maçonnique, la justice est une vertu
cardinale, une des quatre
vertus humaines, au 4ème Grade
courant à ; puis au 18e grade, nous
découvrons les trois vertus théologales, ces
trois vertus divines qui
gouvernent nos relations avec Dieu et qui fondent les vertus
cardinales.
N’est-ce pas dans la charité que
s’origine l’équité ? Mais nous y
reviendrons.
«
Nul
n’est censé ignorer la loi »…
C’est-à-dire que nul ne saurait invoquer son
ignorance pour y échapper. Néanmoins, il est pour
moi remarquable que même dans
la justice antique, si je me réfère au code
d’Hammurabi (2),
les juges avaient non seulement la charge de juger, mais aussi de
s’assurer que
leurs décisions étaient
exécutées, et d’assurer la protection des plus
démunis
suivant l’idéal d’équité
présenté dans le prologue et
l’épilogue du code.
Et
nous
pouvons peut-être entrevoir l’origine de
l’équité dans la prière de Salomon
demandant, pour juger les hommes, un cœur bienveillant
plutôt que la
connaissance du droit (3).
Plus tard, Aristote précisera que
l’équité est la justice
adaptée aux cas
particuliers : « elle est un
amendement à la loi, dans la mesure
où sa généralité la rend
insuffisante » (4)
Ainsi,
la
justice, celle rendue par les juges dans un tribunal, est
très loin de n’être
qu’une question technique, rigoureuse et scientifique. Bien
sûr, elle suppose
une maîtrise des arcanes du Droit. Toutefois bien juger
n’est pas qu’une
affaire de principes ou de normes. C’est aussi, et
peut-être surtout, une
affaire d’attention, d’entendement et de
discernement de ce qui rend singulière
chaque affaire jugée. C’est la
compréhension et la prise en compte des
émotions, comme part explicative de
l’irrationalité présente dans beaucoup
d’affaires singulières. C’est prendre le
temps de l‘attention à l’autre,
l’apprentissage de la capacité de juger se faisant
également par ce travail de
regard sur autrui.
Rechercher
une pertinence dans la justice, c’est tenter
d’atteindre
une certaine justesse
dans l’appréciation des sentiments humains.
Justesse est
à entendre là dans la
même acception que pour la musique ou le chant. La fausse
note
dégrade ou
détruit l’œuvre. De la même
manière,
l’évaluation erronée des motivations
peut
donner un jugement inique et participer d’une injustice. La
justice véritable
advient en effet à partir du moment où elle
devient
profonde sagesse,
c’est-à-dire prise en compte de la
légitimité du
ressentiment et des passions,
permettant un assouplissement de la conviction par la persuasion.
De
la
justice à la médiation
Je
me dis
parfois que j’aurais aimé être magistrat ; et si
j’essaie d’analyser le
pourquoi, je me dois bien de reconnaître que cela est
certainement lié à un
désir de pouvoir. Il me semble qu’il existe un lien intime
entre loi et
pouvoir. Heureusement, au Grand Tribunal, nous disposons pour juger de
différents instruments : une balance qui permet de
rechercher un
équilibre, en pesant les divers
éléments à prendre en compte, et pour
rendre à
chacun ce qui lui est dû ; d’une
épée pour trancher en force et en
équité
; de deux poignards, pour punir le traître ou
défendre le vulnérable ; d’une
croix pour que nous demeurions dans l’amour du Beau, du Vrai, du Juste
; et
surtout du Delta pointe en bas, comme un appel à la
Lumière de la Connaissance
et de la Vérité, pour qu’elle nous
éclaire dans nos actes. S’il s’agit bien de
pouvoir associé à la fonction de magistrat, il
s’agit surtout d’une immense
responsabilité : ces outils ne sont pas faciles à
manier, ils exigent aussi
d’avoir réussi à faire le ménage en
soi afin de pouvoir juger en toute
conscience, en toute impartialité, sans se laisser
influencer par notre vécu,
et le faire avec la juste mesure.
Et
malgré
tout ce travail, que résulte-t-il d’un jugement aussi
équitable que possible ?
Très souvent deux parties insatisfaites, s’estimant
lésées par la décision
imposée.
C’est
pourquoi il y a une voie qui me paraît aujourd’hui
intéressante d’étudier par
notre société, voire de mettre en pratique, c’est
la médiation. En effet, on
peut dire que « plus le régime politique est
autoritaire, plus grande est la
part d’ordre imposé. Plus les principes
démocratiques sont effectifs et plus
l’ordre social est négocié. » (5)
Les nombreux programmes de médiation qui existent
aujourd’hui semblent bien
indiquer que notre société cherche une nouvelle
façon de gouverner la cité, de
fabriquer la cohésion à travers d’autres
modèles d’action, et de trouver des
moyens alternatifs au tribunal pour la résolution des
conflits. Cela
sous-entend une posture différente pour le
médiateur, une posture d’humilité et
d’abandon de pouvoir. En effet, la qualité du
médiateur se reconnaît à ce qu’il
facilite la communication entre les opposants, les entraînant
vers un processus
de construction, de création d’une solution qui leur
convienne à tous deux. Il
est un outil ! Cela nécessite aussi que les parties
qui s’opposent
puissent purger en quelque sorte leurs affects, c’est-à-dire
qu’elles se
sentent reconnues mutuellement dans leur souffrance, ce qui permet
ensuite de
bâtir une solution. Et c’est pourquoi je remarquais plus haut
qu’il était
intéressant qu’aucune envolée lyrique
n’était admise dans les Aréopages, pour
garantir l’impartialité et la mesure de la
décision.
Comment
conclure ?
La
Torah dit
que le monde se maintient sur trois principes : la justice, la
vérité et la
paix. Seules la justice, la vérité et la paix
garantissent la pérennité du
monde, faute de quoi la barbarie humaine finirait par prendre le dessus. Seules la justice et la
vérité peuvent ensemble assurer la
Paix. Dans Proverbes, (21, 15), il est dit :
« Pratiquer la justice
est une joie pour l’homme de bien, et un supplice pour les
artisans
d’iniquité » ou dans la
traduction de CHOURAQUI « Rendre le jugement,
joie du juste, effarement des ouvriers de la
fraude ».
N’est-ce
pas ce qui est attendu de nous par la pratique de l’Art Royal au
REAA ? Une pratique des vertus et une droiture d’esprit dès
le 4ème
, une ouverture du cœur au 18ème
, un ancrage et une défense de ces
vertus cardinales et théologales que l’on retrouve
avec plus de recul sur
l’échelle au 30ème
, et enfin au 31ème une
mise en
pratique de ces vertus dans une éventuelle fonction de juge.
Nous sommes sur le
chemin de notre perfectionnement, et notre justice, dans sa
quête humanisante
d’équité, cherchera à se rapprocher de
cette justice transcendantale, cette
justice « divine » que nous nous
sommes fixés comme idéal.
L’esprit humaniste doit se développer
sans cesse ! N’est-ce pas
finalement chercher à compléter notre
idéal de raison par un autre idéal, celui
du cœur. La charité ou, en termes laïcs,
la fraternité, est l’Amour. Si l’idéal
de justice s’inscrit dans une logique d’équité,
d’accorder à chacun ce qui lui
est dû, voire de réparation, la charité
ou la fraternité ne s’inscrivent-elles
pas dans une autre logique, celle du don, du don d’Amour
à l’autre, à nos FF
et SS. Si
nous
devons veiller à nous entendre, à favoriser la
paix entre les hommes, à apaiser
les tensions entre nous, tâchons de rester juste avec
nous-mêmes et avec ceux
qui nous entourent. Cela nécessite une
généreuse droiture et une courageuse
fidélité à notre
idéal !
A B
A B
Bibliographie :
ARISTOTE
« Ethique à Nicomaque »
VRIN 2009
La
Bible traduite par André CHOURAQUI
Desclée de Brouwer 2003
ESCHYLE
« L’Orestie »
458 avant JC, traduction Daniel LOAYZA ,
poche 2001
Jacques
FAGET « Médiations :
les ateliers silencieux de la
démocratie »
érès 2010
Christian
GODIN « la philosophie pour les
nuls » First 2006
Claude
GUERILLOT « Trois pas vers
l’infini : L’initiation
écossaise »
Dervy 2012
Internet :
Wikipedia, pages Erinyes et Euménides
[1] ESCHYLE« Les Euménides »(troisième pièce de « L’Orestie »458 av. J.-C
[2] Code d’Hammurabi, roi de Babylone, Suze, Iran, 1792-1750 av. J.-C
[3] Premier Livre des Rois, 3. 9 : « donne donc à ton serviteur un cœur qui comprenne pour juger ton peuple en discernant le bien et le mal : car qui pourrait juger ton peuple, qui est si grand ? »
[4] Ethique à Nicomaque, livre V, chapitre 14.
[5] Jacques FAGER« Médiations »page 22
[1] ESCHYLE« Les Euménides »(troisième pièce de « L’Orestie »458 av. J.-C
[2] Code d’Hammurabi, roi de Babylone, Suze, Iran, 1792-1750 av. J.-C
[3] Premier Livre des Rois, 3. 9 : « donne donc à ton serviteur un cœur qui comprenne pour juger ton peuple en discernant le bien et le mal : car qui pourrait juger ton peuple, qui est si grand ? »
[4] Ethique à Nicomaque, livre V, chapitre 14.
[5] Jacques FAGER« Médiations »page 22