9°
#606012
La Désobéissance est un effet de son grand zèle
Non communiqué
A.
L. G. D. G. A. D. L’U.
ORDO AB CHAO – DEVS MEVMQUE IVS
AU NOM ET SOUS LA JURIDICTION
DU SUPRÊME CONSEIL
DES SOUVERAINS GRANDS INSPECTEURS GÉNÉRAUX
DU 33e ET DERNIER DEGRÉ
DU RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
POUR LA FRANCE
Très Puissant Maître, T.Ill.F., et vous tous mes Frères Maîtres Élus des Neuf

ORDO AB CHAO – DEVS MEVMQUE IVS
AU NOM ET SOUS LA JURIDICTION
DU SUPRÊME CONSEIL
DES SOUVERAINS GRANDS INSPECTEURS GÉNÉRAUX
DU 33e ET DERNIER DEGRÉ
DU RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ
POUR LA FRANCE
Très Puissant Maître, T.Ill.F., et vous tous mes Frères Maîtres Élus des Neuf

est un extrait de la phrase prononcée par les Maîtres Élus de retour au palais avec Yahoben.
« Très Grand Roi, la désobéissance de Yahoben est un effet de son grand zèle et de son désir de venger la mort de notre Maître Hiram-Abif ».
Arrivé à Jérusalem Yahoben se présenta au roi Salomon qui lui reprocha d’avoir outrepassé ses droits mais qui lui pardonna estimant que son zèle était une forme d’excuse.
Je voudrais dès maintenant, pour les mettre en parallèle, évoquer en quelques courtes lignes un mythe proche de celui relaté dans notre rituel du 9e degré, et concernant un passage de la Torah, qui fait référence à Phinée, petit-fils de Aaron.
Phinée[1] fût principalement loué dans l’Ecriture pour le zèle qu’il fit paraître à venger la gloire de Dieu, lorsque, s’élançant seul au milieu du peuple d’Israël, et alors que les meilleurs hésitaient, il entra auprès d’un Prince d’une des Tribus, qui s’isolait sous une tente avec une moavite, prit une lance, et perça l’homme et la femme tous deux d’un seul coup.
Le Seigneur dit alors à Moïse : « Phinée, fils du grand prêtre Eléazar, a détourné ma colère des enfants d’Israël, parce qu’il a été animé de mon zèle contre eux, et qu’il m’a empêché de les exterminer. C’est pourquoi dites-lui que je lui donne la paix de mon alliance, et que le sacerdoce lui sera donné à lui et à sa race par un pacte éternel, parce qu’il a été zélé pour son Dieu, et qu’il a expié le crime des enfants d’Israël.
Avec cette condition tacite, que vos enfants me demeurent fidèles et obéissants ».
On peut donc supposer que pour Phinée c’est un acte d’amour envers son dieu, un acte de purification pour expier le mal, et peut-être aussi de jalousie, ne pouvant supporter que quiconque établisse des lois autres que celles de son Seigneur. C’est pourquoi, comme Salomon qui pardonne, Dieu « donne la paix de son alliance » au meurtrier du Prince.
On peut supposer également, sur le plan mythique, que le Roi Salomon connaissant le plan du Grand Architecte ne pouvait que pardonner. Et pour montrer que, malgré cet excès la justice a triomphé, la tête du meurtrier est exposée à la porte du Temple, là où a été frappé l’Architecte.
Les mobiles des deux « justiciers » sont également très honorables : pour Phinée le but essentiel consiste à « sanctifier le Nom de Dieu » et pour Yohaben il consiste à ce que « Justice soit faite ».
Voyons maintenant ce que définit exactement le mot zèle et l’expression grand zèle ?
D’après le Littré le mot « zèle » semble avoir plusieurs sens.
Selon sa racine grecque (zêlos) il signifie « ferveur, envie, jalousie ».
Du latin zelus ce serait « l’ardeur, le dévouement, l’enthousiasme ».
De nos jours l’utilisation courante du mot « zèle » a plutôt une connotation négative, comme par exemple « faire du zèle », ou bien « pas d’excès de zèle ». Mais on parle rarement de « beau zèle ».
A noter que dans cette légende on parle de « Grand Zèle » et non pas « d’excès de zèle ». J’y vois le sens du dépassement plutôt que de l’empressement.
Voyons l’aspect éthique et moral de cet acte, qui est édifiant par la pertinence de la démarche éducative. Voilà un homme, Yohaben-Grand Élu des Neuf, curieux par nature, instruit d’humanisme, déjà prévenu des conséquences de ses éventuels errements, qui échoue instantanément, encore emporté par ses passions.
Seul avec sa loi morale encore fragile et sa soif de vengeance, c’est la première fois qu’il se trouve seul devant son devoir. Auparavant il ne s’est qu’engagé à le faire, maintenant il doit l’accomplir.
Et là il oublie l’ordre reçu, ne maîtrise plus l’élan de son zèle (nouvelle transgression)
Parce que le zèle est une ferveur et véhémence d’amour, il a besoin d’être conduit sagement car autrement il viole les termes de l’humilité et de la retenue.
Il peut faire prendre des voies âpres et violentes ; et quand la colère domine la raison, il emporte le cœur dans le désordre, ce qui rend le zèle exercé par ce moyen mauvais et blâmable.
Et c’est dans les yeux de ses compagnons que Yohaben lit la bassesse de son comportement social, découvre que, ses passions ayant asservi son zèle, la sauvagerie de son acte a fait de lui un être aussi méprisable que celui qu’il a châtié.
Prise de conscience tardive par ces mots BEGOHAL-KOL (« dans l’abomination de tous ») de ce qu’il aurait du combattre, de ce qui est caché en lui.
Pour atteindre la vérité, la transgression expérimentale, les erreurs, sont nécessaires, à condition qu’elles soient a posteriori analysées pour se nourrir de leur enseignement et alimenter la morale.
Sensible à l’intercession des autres Elus, à leur commune alliance fraternelle en faveur du pardon d’un acte outrancier, mais réalisé par devoir au nom de la justice, Salomon, réussit lui, le roi, à surmonter une phase d’emportement, pour évoluer vers plus de discernement.
Prévoyant que la faute commise par Yohaben allait servir de leçon à tous et réveiller les consciences de chacun, et également permettre ainsi à Yohaben de franchir par cette expérience un nouveau plan de connaissance.
Comment le zèle de Yohaben peut-il, au plan symbolique, excuser la désobéissance dont il fait preuve ?J’en vois au moins une double interprétation.
La première concerne l’auto-initiation. Rappelons qu’avant de pénétrer dans la caverne Yohaben quitte le groupe : c’est déjà à la fois du zèle et une transgression, puisque le Roi Salomon avait élu un groupe de neufs Maîtres pour accomplir cette tâche.
Yohaben se met à l’écart des autres, il s’isole, sans contact il pense peut-être vivre le fait que « l’on s’initie par soi-même ». Il confond la solitude de l’initiant avec l’isolement.
On se perfectionne individuellement mais au sein d’un collectif : la Loge.
Comme le rappelle, au 3e degré, le Très Vénérable Maître quand il déclare, juste avant de relever le Maître par les Cinq Points Parfait de la Maîtrise : « mes Frères Surveillants, souvenons-nous que l’union fait la force et que sans le secours des autres nous ne pouvons rien ».
Il y a dans ce degré d’Elus la permanence du groupe et de la solidarité. La clémence de Salomon est obtenue, en partie du moins, grâce à une démarche collective des autres Elus
Une autre interprétation est peut-être plus intéressante sur le plan initiatique. Au-delà de l’impression première, nous sommes essentiellement confrontés à la notion de « se faire justice à l’intérieur de soi ». La question se pose alors : est-ce qu’une pulsion meurtrière est inévitable pour fouiller en soi, pour trouver et tuer le mauvais compagnon ?
Le Yohaben, que je suis par identification, se trouve, une fois encore, face à une construction, une expérience et à des choix. Face à moi-même, à l’intérieur de la caverne, presque, comme au premier jour de notre initiation, dans le cabinet de reflexion.
La légende d’Hiram n’aurait pas toute sa portée sans ce second meurtre, après celui du Maître. L’heure de la vengeance sonne. Le meurtre, rendus étymologiquement « sacré » (sacrifice), est donc une étape indispensable à ma libération, me permettant de tuer des pulsions, qui sont des entraves à mon évolution spirituelle ; de me libérer des parties obscures de moi-même, avec comme objectif une descente au plus profond de moi afin de trouver ma propre voie de perfectionnement.
Pour cela il me faut être capable de les découvrir, d’accepter leur réalité, et de les corriger violemment en les ramenant en pleine lumière (en les ramenant au niveau du conscient).
Car il ne faut pas se tromper sur la véritable signification de cette pseudo pulsion vengeresse d’un jeune Maître impétueux, et dépasser la – certes importante – question de la transgression, pour y voir plutôt la renaissance du Maître.
Car c’est là, la destinée à accomplir qui échoit à Yohaben. C’est là, la destinée que lui réserve l’Inconnu sur le chemin de la caverne. C’est là, la destinée que, même Salomon malgré sa grande sagesse, n’a pas devinée, dans son entreprise de vengeance du crime.
Et c’est probablement pour ses raisons que le grand Roi, symbole de l’Ordre en soi, accorde son pardon à Yohaben. Parce qu’il a lu dans son âme, nous dit le Rituel, et qu’il n’y a découvert aucun signe d’ignorance, de vice ou de cruauté, mais, bien qu’une maladroite tension vers la vérité.
La recherche de la Vérité et de la Parole perdue, au même titre que celle de se perfectionner, est une obligation, le Devoir, du Franc-maçon.
L’étincelle divine ne demande qu’à enflammer mon zèle, afin de me construire en « emeth » en « homme vrai » dans toute la rigueur morale pour freiner mon ambition, dépasser mon ignorance, museler mon fanatisme et c’est sur ce terrain que je me dois d’avancer.
Par l’exercice de la justice sans faiblesse, d’un cœur purifié de toute haine ».
L’intelligence du cœur n’est pas dans l’émotion, mais elle est une intuition, un instinct, qui éclaire la raison en apportant l’équilibre…
« Que venez-vous faire en Loge ? » interroge le Rituel.
« Vaincre mes passions, soumettre ma volonté et faire de nouveaux progrès en Maçonnerie ».
Vaincre nos passions ce n’est pas les tuer, mais ne pas nous laisser emporter par elles.
Tout comme nos émotions, qu’il faut contrôler et ne pas laisser nous emporter.
Pourtant, tuer ses émotions ne conduirait-il pas à l’insensibilité, à une existence hors de l’humain ? Car nous sommes des humains, et nous devons contrôler nos émotions négatives bien sûr, mais aussi celles positives, pour ne pas partir dans des excès. Nos agissements doivent toujours être guidés par l’Esprit et non par l’émotion.
En effet le zèle n’est concevable que s’il est sous tendu par un noble but (la volonté de bien faire, la recherche de la perfectibilité dans l’action).
L’action de zèle est le contraire de l’inaction, tandis que l’excès de zèle est négatif.
En fait avec l’action zélée on s’expose, on laisse tomber une partie de ses défenses et de ses protections. On retrouve alors l’opposition classique entre l’être positif et l’excès de confiance en soi, entre l’être et le paraître, le dire et le faire.
C’est sans doute le début de la prise de conscience de l’acte gratuit, l’interrogation pure sans préjuger du résultat, avec, sous-entendue, la maxime du 4e degré : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer »la notion du devoir…
En conclusion : Il est curieux de noter que la légende du Maître Elu, par sa mise en scène, nous montre exactement le contraire de ce qu’il nous faut faire en définitive.
Peut-être est-ce pour mieux faire apparaître la complexité et le paradoxe de la situation et de l’action.
D’une part en effet, sur le plan des écritures, on autorise le zèle à employer la colère et la vengeance contre le mal, afin qu’en détruisant l’injustice et le péché, il sauve, s’il se peut, le pêcheur et l’injuste.
D’autre part, sur le plan initiatique, ce grade, qui exige de la bravoure, nous décrit les dangers d’un courage impulsif. Il montre qu’il ne faut pas prétendre rendre la justice sous le coup de l’émotion parce que celle-ci peut présenter un danger quand elle devient de l’exaltation.
Enfin le Rite nous enseigne que, puisque l’ennemi est en nous, l’esprit humain ne peut chercher la vérité qu’en luttant contre ses propres imperfections et cela jusqu’au sacrifice si nécessaire.
Pour atteindre la sagesse par le zèle, il faut que ce dernier soit mesuré en parfaite connaissance de soi et de ceux qui nous entourent.
Le zèle, comme l’ambition, peut se révéler à la fois une qualité et un défaut.
Celui qui cherche sait qu’il doit parfois s’écarter de la voie du milieu, mais pour n’explorer que ce qui est à sa portée. Les épreuves de la vie enseignent à tout âge.
Enfin, je dois avouer que j’ai tout de même ressenti une gêne en réfléchissant sur ce travail. Celle d’avoir dû trouver à « justifier » d’un tel acte. Car, même symbolique, la réalité d’Aviram et de Yohaben demeure, et par elle, sa force, et donc son caractère injustifiable.
Je suis là dans un paradoxe apparent, qu’il me faudra certainement apprendre à résoudre.
J’ai dit, Très Puissant Maître.
D C