11° #408012

Promouvoir la justice

Auteur:

B∴ P∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

 A la Gloire du Grand Architecte de L’univers
Ordo Ab Chao, Deus Meumque Jus
Au Nom et sous la Juridiction du Suprême Conseil
Des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du 33ème
et Dernier Degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté pour la France

C’est une belle ambition, et propre à satisfaire notre ego de citoyen vertueux, de maçon exemplaire. Pourquoi d’ailleurs être maçon ? Qui ne souhaiterait pas – parmi ceux que nous jugeons bien-pensants – un partage plus équilibré des richesses, une éradication de la fraude et de la corruption qui oppressent toujours les plus faibles ?

L’ancien avocat que je suis s’imagine très bien, se référant à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, plaider pour inciter chacun d’entre nous à s’engager pour que ceux dont les droits sont bafoués au quotidien retrouvent leur liberté et leur dignité.

Las ! Lorsque le Trois Fois Puissant Maître dit au futur Maître Secret « Ecoutez la voix qui vous dit : ce que la Maçonnerie te demande, c’est de promouvoir la Justice », il ne parle pas de cette justice là. La justice dont il est question ici n’est certainement pas celle qui consiste à concilier des positions diamétralement opposées, à combiner des concepts pour en tirer le moins mauvais parti ; la Justice dont il est question ici ne sort pas des prétoires : nous ne parlons pas de la justice des hommes, issue de codes et de conventions morales.

Puisque cette exhortation est prononcée du haut de la chaire du Roi Salomon, pourrait-on penser alors qu’il s’agit d’une justice royale, conférée par droit divin et pouvant être déléguée à tel ou tel vassal ? Ce serait omettre un point important : « Ecoutez la voix qui vous dit :… ». Ecoutez la voix qui vous dit… ! S’agit-il alors de la Justice divine ? Le Trois Fois Puissant Maître ne dit pas « ce que Dieu te demande » ou « ce que le Grand Architecte de l’Univers te demande »… Cette voix qui nous exhorte à ce devoir, mes Frères Maîtres Secrets, est en nous et il me semble que nous ne pourrons pas nous rapprocher de ce concept de Justice sans avoir compris – sinon intellectuellement, au mois intuitivement – ce qu’est cette Voix. Je me suis par ailleurs demandé, en méditant sur le sujet de cette planche, pourquoi ce devoir sacré n’était confié qu’au Maître Secret, 4ème degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté ? Car après tout, le Maître Maçon, apprenant l’assassinat d’Hiram, n’a-t-il pas soif de justice ? Le mal a été introduit par trois compagnons meurtriers : n’avons-nous pas le devoir, sitôt appelé à la maîtrise, de rendre la justice pour punir ce crime odieux ?

D’ailleurs n’est-ce pas le cas lorsque nous soumettons à une ordalie le Compagnon innocent – ou prétendu tel – aspirant à la maîtrise ? Mais il ne s’agit là que d’une justice humaine donc imparfaite et le Maître Maçon le sait bien puisque se sentant incapable d’être Juge, il se confie – croit se confier – à Dieu. Précisément parce qu’elle est imparfaite et que le Maître Secret est encore si peu expérimenté qu’il pourrait la rendre plus mal encore, le Trois Fois Puissant Maître ne l’incite pas à rendre la justice, mais l’exhorte à seulement la promouvoir. Promouvoir la Justice, nous le savons tous ici, n’est pas la rendre.

Promouvoir signifie « mouvoir en avant », « tendre », et appliqué à un concept – comme celui de Justice – il induit le développement ou le succès de celui-ci. On comprend ainsi qu’il n’est pas demandé, à ce degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté de s’appliquer à bien rendre la justice, mais de travailler à ce que le concept même de Justice se construise en chacun de nous: cette promotion de la Justice, c’est d’abord en nous-mêmes que nous devons l’accomplir avant de la soutenir partout au bénéfice de tous nos Frères humains.

C’est pourquoi je chercherai comment un Maître Secret est à même de promouvoir en lui la Justice, en m’attachant à cerner ce concept. En tentant ensuite d’appréhender la finalité de cette promotion, je réfléchirai à la manière qui me semblera la meilleure pour la soutenir, la faire régner en ce monde.

I – Comment promouvoir la Justice en moi ? Vers qui dois-je me tourner pour accomplir ce devoir ? Et quelle est cette justice que je dois faire mienne ?

Pour tenter d’appréhender ce concept de justice, il me parait nécessaire de dépasser cette apparente opposition que j’évoquais précédemment entre la justice des hommes et celle de Dieu, qu’elle intervienne par le truchement d’un prêtre ou d’un roi ou qu’elle s’impose de façon immanente.

Car après tout, le Dieu de la Bible, le Dieu de l’Exode, est le Dieu libérateur des pauvres et des opprimés sur cette terre, dans ce monde. L’ancienne alliance consacrée entre Dieu et le Peuple Elu est de telle nature que la violation des règles de justice établies dans ce monde a pour effet de rompre cette alliance avec Dieu. La venue du Messie est elle-même annoncée comme une libération à venir, une justice rendue aux affligés. Le Chrétien que je tente d’être ne peut d’ailleurs opposer la justice de Dieu et celle des hommes puisque le Christ a lui-même indiqué comment je serai finalement jugé : « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ».

Ce qui veut dire, à mon sens, que c’est sur l’amour porté aux autres que je serai jugé, et cela enrichit particulièrement ce concept de justice. Si l’amour n’est pas suffisant pour que s’installe la justice, il y contribue de façon essentielle. Ce qui signifie que la justice, telle que nous la cherchons, ne peut-être impersonnelle, à l’image de ce que notre civilisation occidentale l’a représentée : une statue au visage aveugle, tenant d’une main une balance rigoureusement équilibrée et de l’autre une épée dont on devine – et redoute – le tranchant.

Je disais que l’amour contribuait très fortement à la justice ; je devrais écrire qu’il ne peut y avoir de justice sans amour, ni d’amour sans justice. On ne peut prétendre aimer quelqu’un si on ne lui reconnait pas le droit à être lui-même sans restriction, si on ne lui rend pas justice de ce qu’il est. On ne peut aimer Dieu si on n’aime pas les hommes, et on ne peut aimer autrui si cet amour n’est porteur de justice.

J’aime bien cette phrase ; mais si j’en reste là, je demeurerai dans l’affectif et l’émotionnel, et l’effort accompli n’entrainera qu’une joie superficielle incapable de me faire progresser vers la Lumière. Cette fameuse Voix est heureusement là pour me rappeler que « seule est réellement admirable la Loi unique et multiple qui régit toutes les choses dans leur ensemble et chaque chose dans son détail » et de ne jamais rattacher la notion de Vérité à la chose humaine.

Et parce qu’un juge a pour principale obligation de connaître la loi, le Maître Secret a pour Devoir de rechercher les chemins qui mènent à la Vérité pour connaître cette Loi unique. Et cette approche de la Vérité est si lointaine du Vrai que nous ne pouvons être encore que dans la justesse qui ne rend justice que d’une partie de ce qui est jugé : ce qui est dit est exact mais n’est pas tout; c’est parce que nous arrivons à un moment de notre voyage où nous commençons à perdre des certitudes acquises dans nos loges symboliques, que nous hésitons à reconnaître la barrière ténue entre le bien et le mal, que notre perception du monde semble déformée comme si nous le regardions à travers un voile, que notre quête de Vérité se manifeste à cet instant.

Cette Vérité, c’est la mise en œuvre de la Connaissance suprême appliquée au Cosmos pris tant dans son unicité que dans chacune de ses composantes. Ainsi, promouvoir la Justice c’est rechercher la Vérité en continuant notre propre chemin vers la Connaissance pour retrouver la Parole Perdue.

Nos voyages sont bien différents les uns des autres, mes Frères, et j’ai souvent été ému en écoutant certaines planches ou commentaires, ici dans cette loge de perfection ou dans ma loge à David d’Angers ; j’y ai deviné des chemins souvent semés d’embuches mais toujours dirigés vers cette recherche de la Vérité ; mon chemin à moi…eh bien c’est mon chemin. Mais n’est-il pas extraordinaire que ces chemins si différents soient censés mener à la même et seule Vérité ? Pas vraiment si nous songeons que nous cherchons tous dans nos propres voyages la Vérité et la Parole Perdue.

Alors cette Voix, sur la nature de laquelle je m’interrogeais tout à l’heure, cette Voix qui me souffle que promouvoir la Justice c’est approcher la Vérité, que promouvoir la Justice c’est appréhender la Loi, c’est s’approcher de la Connaissance, cette Voix n’est-elle pas précisément l’écho lointain et ténu, perdu dans l’infinité du Cosmos, de cette Parole que nous avons perdue mais dont l’essence imprègne encore nos êtres ? Entendre cette Voix est certainement le signe que je suis sur le bon chemin.

II – Mais pourquoi et à quelle fin ce devoir de promotion de la Justice est-il exigé de moi ? Et comment puis-je l’accomplir ?

La promotion en nous de la Justice est tout simplement la condition nécessaire, mais non suffisante, pour que règne en ce monde la Loi de Dieu, pour que règne l’ordre divin. « Ordo ab chao », mes Frères Maîtres Secrets ; aucun ordre respectueux de l’être humain – pris autant dans sa dimension corporelle que spirituelle – et s’appuyant sur la Loi de Dieu ne pourra s’imposer si nous ne mettons pas au cœur de nous-mêmes une volonté de justice faite d’amour pour les autres.

Et ce n’est pas une option ! « Vous entendez mes Frères : la Maçonnerie est un Devoir ». A partir du moment où j’ai fait le libre choix de vouloir devenir Maçon j’ai, en cette qualité et parvenu à ce degré d’instruction, mission de contribuer à faire apparaitre l’ordre à partir du chaos apparent.

Et comment ? Mais là aussi cela m’est indiqué : en m’appuyant sur les deux plus formidables alliés qui puissent être. « Deus meumque jus » ; Dieu et mon Droit. Dieu, parce que c’est la Loi incontournable, la Loi « unique et multiple qui régit toutes les choses dans leur ensemble et toute chose dans son détail » ; et mon Droit qui est la possibilité d’user à bon escient de la justice qui est en moi ! Je note d’ailleurs qu’en latin « jus » peut signifier aussi bien « droit » que « justice ». Je préfère cependant donner, pour la locution « meumque jus » la traduction de « et mon Droit » car pour dire le Droit de façon efficiente en vue d’établir l’harmonie dans ce monde, il faut d’abord être habité par un profond sentiment de justice. C’est là que je mesure toute l’étendue du chemin à parcourir et cela me ramène toujours au même point : comment ?

Pour me permettre de surmonter mes peurs au quotidien, et non pas les fuir, je n’ai en fait d’autre choix que de mettre ma confiance en celui qui est dépositaire de la Connaissance et tenter de percer les secrets de sa Loi dont je sais, par un instinct presque primaire qu’elle est juste. J’ai l‘humilité de reconnaitre que je pose là un acte de foi, en espérant être un jour en mesure de justifier ce choix par d’autres moyens.

La promotion de la justice passe par la nécessaire conversion qui doit s’opérer en chacun de nous pour en ôter les aspects négatifs – les péchés dirait-on dans une autre enceinte – non pas parce qu’ils sont néfastes en eux-mêmes, mais parce qu’ils conduisent à la dégradation de notre être ; l’ignorance n’est pas coupable en elle-même ; elle l’est parce qu’elle est le refus d’apprendre des autres et qu’elle conduit aux préjugés et à la superstition.

Renoncer à cette lutte pour la justice, c’est renoncer à l’amour des hommes et donc à l’amour de Dieu, c’est manquer au Devoir que nous nous sommes imposés, c’est accepter que jamais l’ordre puisse succéder au chaos. Renoncer à cette lutte pour la justice, c’est renoncer à rechercher la Parole Perdue.

Conclusion

Je voudrais dire pour conclure que je n’entends pas tomber dans l’angélisme le plus béat. La conversion que j’évoquais ne saurait suffire à elle seule à promouvoir en moi la Justice. Si je veux éliminer en moi toute idée ou sentiment qui ne soit pas conforme à la Loi, celle de Dieu, je dois aussi m’attaquer aux systèmes et aux structures qui génèrent en moi des idées contraires à cette Loi.

Je veux signifier par là que nous pouvons – et nous devons – poursuivre cette conversion intérieure, que nous devons travailler pour être totalement soumis à la Loi de Dieu qui est d’abord l’amour des autres, comme nous le commande la Maçonnerie ! Mais si nous ne nous attaquons pas aux racines des désordres qui nous contraignent à cette conversion, si nous ne tentons pas de changer les structures qui en sont à l’origine et qui ne sont que des constructions humaines, alors nous perdons notre temps et notre énergie.

Un Maçon ne peut se satisfaire à se contempler le nombril en se félicitant sur les progrès qu’il a accompli dans sa quête de la Connaissance, en échafaudant des univers où tout serait paix et harmonie et en ignorant les responsabilités qui sont les siennes, ici, dans ce monde profane et à cet instant. L’abstention en ce domaine n’est pas une option et crier « Fraternité, Fraternité » ne fera pas reculer l’obscurité d’un pouce. Si nous voulons que nos embrassades fraternelles soient les prémisses d’une fraternité universelle, si nous voulons donner un sens à notre démarche maçonnique, si réellement nous avons soif de justice, alors les travaux que nous poursuivons dans ce Temple doivent nécessairement avoir une résonance à l’extérieur de celui-ci.

Notre responsabilité de Maçon est d’être dans le monde profane un homme exemplaire pour combattre tout ce qui peut contribuer à enchainer l’être humain à l’autel de ses passions et le priver de toute spiritualité.

C’est dans cette perspective d’action que nous devons engranger la sagesse et nous laisser habiter par cette Justice pour pouvoir un jour être en pleine capacité de l’exercer. Alors c’est vrai que je ne verrai pas la fin ; c’est vrai qu’en m’engageant à promouvoir la justice je prends le risque d’être mis à mal et meurtri. Mais après tout qu’est-ce que je risque ? Je suis porté par l’amour de mes Frères et je ne suis pas seul : « Deus meumque jus ».

J’ai dit, T F P M

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