12° #409012

Bien voir, bien comprendre, bien agir

Auteur:

P∴ P∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Iter Durum - Orient d’AMIENS

A la Gloire du Grand Architecte de L’univers
Ordo Ab Chao
Deus Meumque Jus
Au Nom et Sous la Juridiction du Suprême Conseil pour la France
des Souverains Grands Inspecteurs Généraux
du 33° et Dernier Degré du Rite Ecossais Ancien Accepté

C’est bien ce que chaque homme tente de faire tout au long de sa vie d’adulte. Pourquoi donc utiliser cette devise philosophique comme devise du Franc-Maçon au douzième degré de notre rite ? Ou plutôt, quelle différence y-a-t-il entre cette maxime à connotation philosophique et notre devise maçonnique ? Pour répondre à ces questions, nous comparerons le sens profane au sens « maçonnique » de la devise « bien voir, bien comprendre, et bien agir ». Nous tenterons ensuite de comprendre pourquoi cette devise n’est dévoilée qu’au douzième degré de notre rite. Nous pourrons alors faire le point sur notre capacité à mettre en œuvre, de façon concrète et au quotidien, cette devise dans notre vie personnelle.

1 – Sens Profane :

Bien que la démarche soit restrictive, il m’a semblé intéressant d’examiner dans un dictionnaire les définitions des mots composant cette devise : bien : Ce qui est avantageux ou utile à une fin donnée. Ce qui possède une valeur morale, ce qui est juste, honnête, louable. Souverain Bien : norme suprême de l’ordre éthique, que l’homme poursuit en vue de lui-même, et non en vue d’obtenir un autre bien.

Voir : Percevoir l’image des objets par l’organe de la vue. Juger, apprécier : « chacun sa manière de voir ».

Comprendre :

Dans le langage courant, le verbe « comprendre a 4 sens :

Sens 1 Saisir le sens de, concevoir quelque chose par l’esprit. Ex J’ai bien compris votre demande.

Sens 2 Contenir, inclure, faire partie de. Ex La première formule comprend une assurance habitation et une assurance voiture.

Sens 3 Faire entrer dans un tout, dans une classe. Ex La famille des batraciens comprend les grenouilles, les crapauds.

Sens 4 Admettre, concevoir les raisons qui ont conduit quelqu’un à faire quelque chose. Ex Etant passé par là, j’ai compris sa réaction.

agir :Faire, accomplir.

Que puis-je conclure de ce rapide examen du dictionnaire ?

Qu’au plan profane, le « bien voir » consiste donc essentiellement à avoir une bonne perception visuelle des choses. C’est souvent facile : quelques-uns parmi nous ont des lunettes ou des lentilles.

Qu’au plan profane, le bien comprendre consiste essentiellement à bien utiliser son intelligence, constituée d’une capacité d’analyse, d’une capacité de synthèse et d’une capacité de création.

Qu’au plan profane, le bien agir consiste donc essentiellement à choisir ses actions, ou l’absence d’action, en conséquence du bien voir profane et du bien comprendre profane.

Il est évident que le sens initiatique est différent, parce que notre démarche est différente.

2 – Démarche profane et démarche initiatique :

Lors du fonctionnement de nos ateliers, nous bandons les yeux dans certaines circonstances. Lors du passage sous le bandeau, il s’agit essentiellement de veiller au respect du secret de l’appartenance des Frères de la Loge, même si le fait d’avoir les yeux bandés amène le candidat à se concentrer sur l’écoute des autres et de lui-même. Lors de l’initiation, le néophyte prête serment une première fois les yeux bandés, et une seconde fois après qu’il ait reçu la lumière. Naturellement, il ne peut « bien voir » qu’après avoir reçu la lumière. Le premier serment, prêté les yeux bandés, à l’aveugle, a donc moins de valeur que celui qui est prêté après avoir reçu la Lumière, qu’en connaissance de cause et après avoir recouvré la vue.
Le Maître Secret ne voit pas bien. Son regard est obstrué par un obstacle qui n’est autre que lui-même, et qui est symbolisé par le bandeau ajouré dont il est porteur en début de cérémonie de réception au 4ème degré. Cela ne signifie pas pour autant qu’à l’issue du 4° degré, nous avons tous une vue parfaite de nous-même. Ainsi, il nous est arrivé à tous d’assister à la présentation d’un travail de type profane en tenue.

La principale caractéristique d’un travail profane est, pour moi, de privilégier le savoir livresque à la connaissance de soi. Un travail profane est souvent un travail ou un Frère reprend à son compte les arguments d’un auteur sans que ces arguments n’aient été intériorisés.

Le profane dira que si l’on ne voit pas bien, on ne peut pas comprendre ce qui se passe. L’initié, dira, à l’instar de Saint Exupéry, « On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux ». Bien voir consiste principalement, pour moi, à voir la part de Dieu en chaque homme. C’est connaître par l’intelligence, voir le fond des cœurs. Voir le fond des cœurs nécessite au préalable d’avoir vu le fond de notre propre cœur : « Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les Dieux ».

Il n’y a point d’autre connaissance que la connaissance de soi-même. Tout être ne peut réaliser vraiment que sa propre existence, et pas celle d’un élément qui lui est totalement étranger.
C’est seulement lorsque l’on a cette recherche de la connaissance de soi que l’on peut s’améliorer, parce que notre nature ne peut être améliorée qu’en elle-même. La nature d’un arbre ne peut pas être changée par l’arrangement des branches, ni par l’addition d’ornements : ce serait tout à fait artificiel, comme nos arbres de Noël. Il ne peut être amélioré qu’en perfectionnant le sol sur lequel il croît, ou par la greffe.

Rien ne peut passer d’un extrême à l’autre sauf à l’aide d’un moyen. Ce moyen, pour nous, c’est la démarche initiatique symbolique. Comme le dit l’alchimiste, « les métaux ne peuvent se changer en d’autresmétaux » avant d’avoir été réduits à la « prima materia ».

C’est un exercice personnel très difficile. C’est la raison pour laquelle nous travaillons en ateliers au sein desquels les plus avancés aident les Frères qui en ont besoin. Ce qui n’est pas mur doit être aidé par ce qui est parvenu à maturité. Par analogie, c’est un peu comme la fermentation.

C’est en cela que la mise en œuvre du « bien voir » de notre devise, nécessite la connaissance de soi. Il faut savoir d’où on vient et où on est, pour comprendre le chemin que nous devons emprunter.

2.2 – Bien comprendre :

Comprendre vient du latin « comprehendere », formé de cum (« avec ») + prehendere (« saisir »).

Comprendre, c’est pour moi connaître un phénomène de l’intérieur, par son sens, en déchiffrant sa singularité. C’est prendre en soi, s’approprier. Comprendre l’autre, c’est déjà l’aimer. Cela ne signifie pas pour autant l’approuver.

Je crois que dans la démarche initiatique, il vaut mieux comprendre peu que comprendre mal. Le développement de la Foi ne consiste pas à comprendre pour croire, mais à croire pour comprendre. Aucune compréhension ne m’est ouverte sans croire.

C’est peut-être là l’explication de l’acceptation de l’appartenance à un Ordre : on peut avoir Foi en un ordre sans pour autant en comprendre toute son organisation et ses décisions. La compréhension participe à la connaissance.

Aussi, au plan initiatique, la compréhension de la démarche nous amène la connaissance du chemin. Mais la connaissance du chemin ne dispense pas du parcours. C’est en cela que l’intellectualisation n’est pas suffisante en Maçonnerie.

Pierre Corneille fait dire à CINNA : « Apprend à te connaître, et descend en toi-même ». Il avait compris SOCRATE. Introspection n’est pas intellectualisation.

La connaissance de soi est la condition de notre amélioration personnelle. Il ne peut y avoir amour de l’autre sans connaissance de soi et sans amour de soi. Illustrons ce point par un exemple : comment le menteur pourrait-il comprendre qu’une autre personne ne ment pas ? Il la voit comme il se voit lui ; il ne fait pas confiance car il sait qu’on ne peut lui faire confiance. Or, sans confiance, on ne peut ressentir l’amour. Et qui n’a pas d’amour en lui ne peut aller vers Dieu. On voit bien là ce que peut apporter la connaissance de soi à l’action morale, ce qu’elle peut rectifier. Cet exemple profane s’applique naturellement au domaine initiatique. Il me semble également important de ne pas confondre la connaissance de soi avec la conscience de soi, car comme expliqué précédemment, il faut se connaître soi-même pour bien agir.

2.3 – Bien agir :

Si mes actions étaient toutes la conséquence de ma bonne vision et de ma bonne compréhension des choses, j’aurais sans doute terminé mon cheminement initiatique. Or, il est sans fin. Je n’en suis donc pas là.

Pour Kant, une action s’inscrit dans un contexte que nous pouvons percevoir et comprendre jusqu’à un certain point. Comment se nouent dans ce contexte voir, comprendre et agir ? Wittgenstein, dans les Recherches philosophiques, tente de montrer que le sens d’un mot ou d’une proposition se définit par son usage. Mais l’usage n’est pas seulement lexical. Tout langage se construit à la manière d’un jeu dont les règles se définissent en même temps que le jeu est joué.

Autrement dit, c’est en agissant qu’à chaque instant les mots que l’on utilise prennent leur sens. Comprendre le sens d’un mot revient alors à discerner les règles qui régissent son usage. C’est en cela que « voir », « comprendre » et « agir » sont totalement indissociables et s’articulent selon la règle correspondant à tel ou tel contexte. « Bien voir », « bien comprendre » et « bien agir » sont alors respectivement les perceptions, compréhensions et actions conformes à la règle de leur usage dans un contexte donné.

Ce contexte, pour nous, est celui du spirituel, du sacré.

Bien agir, c’est peut-être faire son devoir et l’impératif catégorique suffit : il commande absolument indépendamment de tout intérêt sensible. Mais suis-je certain d’agir par devoir et non pas simplement conformément au devoir, s’il y a une part de moi-même que j’ignore : bien agir revient souvent à satisfaire une pulsion (voir la sublimation selon Freud). Bien agir dans quel but ? Le temps est-il venu, pour le Grand Maître Architecte, de mettre, en action la sentence du dernier voyage du Maître Secret : « Ce que la Maçonnerie te demande, c’est de promouvoir la justice ». Observons que « bien agir » serait relativement vide de sens s’il n’était précédé du « bien voir, bien comprendre ». Il y a interdépendance des 3 sens, les 3 termes sont indissociables et leur harmonie, leur équilibre, sont obtenus en ramenant la pluralité des 3 termes à l’unité de la devise.

3 – Pourquoi cette devise n’est-elle devoilee au 12ème degré ?

Nous avons commencé au 1er degré par l’apprentissage de la taille de la pierre brute. Nous avons poursuivi notre formation au 2ème degré par la maîtrise de l’utilisation des outils. Nous participions ainsi à la construction du temple.

Nous voulions poursuivre au 3ème par le travail sur la planche à tracer dans la chambre du milieu lorsque tout s’est effondré par l’assassinat de l’architecte de nos travaux. Nous y avons, semble-t-il, perdu la Parole que nous recherchons encore. La construction du temple est, semble-t-il, arrêtée. Nous avons poursuivi aux 4ème et 5ème degrés par la prise de conscience du devoir du Maçon, et du secret.
Les degrés d’Elus amènent une sorte de justice primitive avec la vengeance de la mort d’Hiram. Les degrés de Secrétaire intime, Prévôt et Juge nous apporte le sens nécessaire aux pratiques administratives.

Le titre du 12ème degré laisse apparaître que, un architecte étant de retour, les travaux de construction du Temple vont pouvoir reprendre.

En effet, le Grand Maître Architecte dit « Je veux et je construis », la construction du Temple reprend donc sur la volonté de l’architecte. Le Grand Maître Architecte est là au sommet de sa vocation. Mais en a-t-il toujours la vertu ? Peut-il le faire sans mettre en œuvre sa devise ? Est-l en état de respecter sa devise dans la continuité, en permanence ?

Les rédacteurs de notre rituel du 12ème savent bien que non. Tout être est perfectible. C’est sans doute pour cela, et peut être aussi pour y introduire un peu d’humour, qu’un poste est désigné « Empirique » dans un degré de Grand Maître Architecte ou tout est fondé sur les instruments mathématiques et la science.

Tout porte à croire que notre devise est présentée au 12ème parce qu’elle doit nécessairement être mise en pratique pour vouloir et construire.

4 – Conclusion

Bien voir, bien comprendre, bien agir : sans aucun doute, le 12ème degré est un degré de construction : l’agir de l’architecte ne saurait être autres chose que de construire son temple intérieur.

La démarche religieuse est basée sur le principe de la soumission de sa volonté propre à la volonté divine. Dans la démarche initiatique, il est passif de se soumettre à la Loi divine, l’action consiste à y participer, à y collaborer, par nos actes, au quotidien.

Ce n’est pas facile.

Reprenons les propos de l’Alchimiste :

« Nulle substance ne peut être rendue parfaite sans une longue souffrance. Grande est l’erreur de ceux qui s’imaginent que la pierre des philosophes peut être durcie sans avoir été préalablement dissoute ; leur temps et leur travail sont perdus ».

Le triptyque, bien voir, bien comprendre, bien agir, résume parfaitement les étapes essentielles de la démarche de l’adepte, dans son évolution maçonnique. Connaissance de soi, amour, action, en constitue, l’axe fondamental de sa progression initiatique. Il reste cependant à comprendre comment on passe de la devise du Maçon à la devise de l’ordre : ORDO AB CHAO – DEUS MEUMQUE IUS.

J’ai dit, S G M.

Vous devez être abonné pour accéder à ce contenu


S'abonner

Retour à l'accueil