Devoir et liberté de pensée
K∴ A∴
Rite Ecossais Ancien et Accepté
Ordo ab Chao
Au Nom et sous les Auspices du
Suprême Conseil de l’Afrique de l’Ouest
Liberté – Egalité – Fraternité
Le devoir désigne « un travail donné à quelqu’un » et, dans un sens plus large, « ce que l’on doit faire ». Selon la théorie de KANT dans Fondements de la métaphysique des mœurs, le devoir véritable est une obligation qui ne doit pas impliquer la volonté. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme dispose en son article 18 que « Toute personne a droit à la liberté de pensée ». KANT renchérit que « l’homme ne doit rien accepter sans examen ; il ne doit tenir compte d’aucune autorité quelle qu’elle soit et il doit regarder tout de ses propres yeux et examiner tout jusqu’au fond ».
Pour permettre à l’initié de reconnaître son devoir pour mieux l’assumer, la franc-maçonnerie se propose de le former. Cette formation est progressive et, parvenu au 9è Degré symbolique, son bijou lui enseigne qu’il doit toujours et partout venger les vices. On retrouve ce symbolisme dans le VITRIOL du catéchisme du 1er Degré, ou dans la recherche de la Vérité et de la Parole perdue quel que soit le prix, du catéchisme du 4è Degré.
Face aux tribulations de la vie actuelle, le franc-maçon a-t’il une marge de détachement pour analyser ses devoirs ? La liberté de pensée a-t-elle une place au sein des devoirs du franc-maçon ? Pour répondre à ces questions, la planche intitulée Devoir et Liberté de pensée nous a été attribuée. Le plan que nous avons suivi pour notre tracé s’articule comme suit :
I- Le franc-maçon,
homme de Devoir ;
II- Le franc-maçon et la liberté de
pensée.
I. Le franc-maçon, homme de Devoir
Le statut de franc-maçon comporte des devoirs et obligations. Pour parvenir à les reconnaître, l’initié franc-maçon a, à sa disposition, des outils symboliques destinés à l’aider à dégrossir la Pierre Brute qu’il était en tant que Profane, « afin de la dépouiller de ses aspérités et la rapprocher d’une forme en rapport avec sa destination » ; celle d’une pierre bien polie qui trouvera sa place dans l’édifice commun qu’est le Temple. Ces outils et leur symbolisme l’éclairent sur lui-même, sur son devenir et sur les autres. Dans sa démarche initiatique, il doit être capable de mettre en œuvre l’intuition, l’imagination et la création continue dont il est dépositaire.
L’apprenti franc-maçon a pour devoir de base de méditer les enseignements du rituel afin d’y conformer sa conduite. Pour ce faire, il doit se former et se cultiver par le travail. Selon Emile Littré, « le principal devoir de l’homme envers lui-même est de s’instruire ». En tant que Compagnon, il doit rendre gloire au Travail. L’homme franc-maçon doit travailler à son perfectionnement et ce serait une erreur de croire qu’il est parfait parce qu’il est franc-maçon. A la Maîtrise, il prend conscience qu’il doit accomplir son Devoir, voire jusqu’au sacrifice suprême (la Mort). C’est ainsi que parvenu au grade de Maître Secret, le catéchisme lui apprend qu’il doit rechercher avant toute chose, la Vérité et la Parole Perdue. Le devoir pour le franc-maçon est aussi vital que l’air qu’il respire. La connaissance du Devoir complet des anciens Initiés l’amène au Chapitre. Dans cette salle d’audience du Roi Salomon, il apprend que le devoir du Maître Élu des Neuf est de Venger l’injustice. Pour ce faire, il doit maîtriser le cercle et sa quadrature mais également posséder une saine curiosité des choses et des situations.
Passer de la Pierre Brute à la Pierre Cubique, de l’Equerre au Compas, tel est l’œuvre alchimique permettant d’obtenir la Pierre Philosophale dont le symbole est un Arbre portant des soleils comme des fruits. Le franc-maçon étant un éternel Apprenant, travaille dans la liberté, la ferveur et la joie, ayant ainsi l’occasion rêvée de bien remplir la vie, sans frénésie et sans fatalisme. Ainsi, il peut prétendre être un homme libre et de bonnes mœurs et, dans cet état, reconnaître ses devoirs et les accomplir pleinement sans contraintes.
Si l’homme (tout court) a des devoirs, comment un initié franc-maçon qui connaît bien l’Art Royal peut-il s’y dérober ? La seule difficulté est d’arriver à reconnaître ce devoir pour mieux l’accomplir. Pour ce faire, il lui suffit de retrouver et suivre la Voie qu’indique l’Ordre depuis sa création. Cette voie passe par le travail sur la pierre brute, dans l’axe du Niveau puis sur celui de la perpendiculaire, en pratiquant les vertus et en renonçant aux vices ; le tout dans le silence.
La récompense de tout ceci ne se trouve que dans la découverte d’un sens à notre existence. Selon le Baghavad Gîta : « ne fais pas l’œuvre pour le fruit qu’elle procure mais ne cherche pas à éviter l’œuvre ». Le rituel du 3è Degré enseigne : « ainsi périt l’homme juste, fidèle au devoir jusqu’à la mort ». Celui du 4è Degré, insiste sur le caractère sacré du devoir en ces termes « le Devoir est la grande Loi de la franc-maçonnerie, inflexible comme la Fatalité, exigeant comme la Nécessité, impératif comme la Destinée ». Pour cela, la recherche de la Vérité et de la Parole perdue s’impose au franc-maçon en Loge de Perfection. Et pour connaître, il faut être libre de sa conscience mais surtout de sa pensée. Comme le demandait à l’Eternel le Roi Salomon « Accorde donc à ton serviteur un cœur intelligent pour juger ton peuple, pour discerner le Bien du Mal ». Ainsi pouvons-nous nous conformer, en toute circonstance, au Bien, sans complaisance pour nos préjugés et nos intérêts. Souvenons-nous que les nobles pensées viennent du cœur et que l’accomplissement du devoir exige souvent un sacrifice.
Si l’on doit se soumettre à l’exercice du devoir, c’est qu’il est parfois plus facile de faire son devoir que de le reconnaître. Par ailleurs, l’exercice du devoir ne peut-il pas être une entrave à ma propre liberté de pensée ?
II. Le franc-maçon et la liberté de pensée
La franc-maçonnerie libère l’Initié – homme de devoir – de l’ignorance, de la servitude et de l’erreur. Dans le rituel d’initiation au Grade de Maître Secret et dans le catéchisme d’instruction du même degré, le franc-maçon est exhorté à ne point se forger d’idoles humaines pour agir aveuglement sous leur impulsion, mais il décidera de lui-même de ses opinions et de ses actions ; à ne pas prendre les mots pour des idées en s’efforçant toujours de découvrir l’Idée sous le symbole ; à n’accepter aucune idée qu’il ne comprenne ou ne juge vraie. Dostoïevski a écrit : « Si Dieu n’existait pas, tout serait permis ». C’est là le point de départ de l’existentialisme : « je pense donc je suis ».
La liberté est l’état d’une personne qui n’est liée par aucun engagement et qui se gouverne selon sa raison, en l’absence de tout déterminisme. L’homme libre est celui qui se fie à sa propre raison dans ses prises de décisions, dans un système qui régirait ses actes par des lois. Penser, c’est contrôler ses pulsions. Selon Descartes, la Pensée est « la faculté de douter, de concevoir, d’affirmer, de nier, de vouloir, d’imaginer (…) et de sentir ». La liberté de pensée est donc la possibilité pour chacun d’avoir ses propres opinions sur tout sujet. Elle est un droit fondamental et une garantie d’un bon exercice de la volonté. Quand elle est libre, la pensée est créative et moteur de progrès pour l’esprit humain et de développement.
La privation de la
liberté de pensée ne peut conduire
qu’à la violence. Les exemples les plus
remarquables sont ceux de la Révolution française
de 1789 et de la révolte de la Place Tian An Men de Beijing
(Chine). Dans les régimes totalitaires, la
liberté de pensée est
réprimée sous l’appellation
délit d’opinion. Or, selon l’article 18
de la Déclaration des Droits de l’Homme et du
Citoyen du 26 Août 1789, fondatrice de la
République en France, « nul ne doit
être inquiété pour ses opinions, pourvu
que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public
établi par la loi ».
Dans le catéchisme d’instruction du 1er
Degré déjà, l’Apprenti fait
une profession de foi vis-à-vis de sa propre
liberté de pensée par son signe
d’ordre. Il dit être en possession de
lui-même et s’attache à tout juger avec
impartialité. Etre en possession de soi-même,
c’est être libre de sa propre pensée.
Dans cet état, le devoir du franc-maçon
dès l’apprentissage est de défendre la
liberté de pensée pour lui-même, dans
sa famille, dans son pays et au sein de
l’humanité. Quel que soit ce qu’il lui
en coûte ? Oui, le devoir du franc-maçon face
à la liberté de pensée est comme sa
pratique de la fraternité.
Selon Alain-Noël DUBART, « la méthode de la franc-maçonnerie, c’est la confrontation des opinions à travers le dialogue. La liberté de pensée s’inscrit dans un cadre rituélique bien précis ». Beaucoup de francs-maçons sont impliqués dans la vie de leur société car il s’agit de poursuivre au-dehors l’action initiée dans la loge en respectant la liberté de pensée de l’autre. Néanmoins, l’exercice du devoir peut-il être une entrave à ma propre liberté de pensée ? Non car, chaque société a sa conception morale du Devoir, chaque âge a la sienne correspondant à son sens moral. Mais il faut se rappeler que nous sommes tous soumis à la grande Loi universelle du Grand Architecte. Selon Maud BELICCHI, l’homme a fixé des limites à sa propre liberté notamment à travers les lois, la morale et sa propre volonté. Celles-ci influencent l’homme à ne pas agir à sa guise car, il sait qu’il est jugé pour ses actes. Du reste, la pensée évolue avec la civilisation et les circonstances de la vie et en définitive, nous pouvons être en accord avec KANT, dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), qui dit : « agis selon des maximes qui puissent en même temps se prendre elles-mêmes pour objet comme lois universelles de la nature ».
Conclusion
La liberté de pensée du franc-maçon est le fruit de sa propre liberté. Elle n’est pas octroyée et le franc-maçon de REAA n’est pas dans une bulle merveilleuse au sein d’un univers de contraintes philosophiques, religieuses, politiques ou morales. Tel est l’élément constitutif originel et original de la pensée maçonnique sans lequel la franc-maçonnerie serait dépourvue de sens. Le devoir de défendre la liberté de pensée est l’essence même de l’engagement maçonnique.
L’histoire recèle beaucoup d’exemples de personnages vertueux maçons ou non. Plusieurs sont restés très célèbres. Ils se sont tous comportés comme ces médecins très consciencieux et méthodiques qui s’appliquent tout d’abord à discerner le mal, en notant les symptômes alarmants. Remontant ensuite à la cause, ils se font une idée du désordre et appliquent les remèdes appropriés. Ces femmes et hommes de toutes races, s’inspirant de la lumière du passé, ont su faire des projections qui ont éclairé l’avenir de l’humanité. Leur engagement et leurs sacrifices ont permis aux générations actuelles et futures d’éviter l’oppression et la mauvaise gouvernance. Mais bien d’autres contrées sont encore de nos jours sous des régimes de pensée unique et inique qui conduit inexorablement à des peines et souffrances pour des populations entières. La force de la franc-maçonnerie, c’est aussi l’espérance et puis, comme le dit VOLTAIRE dans ses Poèmes sur les désastres de Lisbonne, « Un jour, tout sera bien, voilà notre espérance. Tout est bien aujourd’hui, voilà notre illusion ».
Très Souverain Maître, Très Illustres Frères et vous tous mes Frères en vos grades et qualités.
J’ai dit.