12° #409012

Je veux et je construis

Auteur:

J∴ P∴ R∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Sublime grand maître, et vous autres mes sœurs et mes frères Grands Maîtres architectes, et au-delà, pour être Grand Maître architecte, cela suppose être capable de construire… C’est du moins la déduction que j’en tire. Maçons, nous le sommes…maître maçon aussi… J’en conclue, qu’être maître maçon, ne suffit donc pas… Et cela ne suffit pas, parce qu’il faut au Maître maçon, acquérir la plénitude de sa maîtrise… Il lui faut continuer à cheminer… Grand Maître architecte, ce n’est donc pas devenir « Maître plus », ce qui n’aurait aucun sens, puisque Maître, nous le sommes déjà, mais « Maître autrement », et accéder ainsi, à une autre dimension d’intériorité et d’affinement de la conscience.

Ici, nous le savons, tout est symbole. Ici, nous savons que tout ce qui a forme porte un sens. Ici, nous travaillons pour que les choses livrent leurs sens, jusqu’à ce que ces sens nous mènent à l’essentiel. Nous sommes les bâtisseurs du sens, et les apparences sont notre matériau. Le symbole contient la plénitude d’un sens, et la plénitude implique la totalité des oppositions, l’unité des contraires, et permet ainsi de relier les significations diversifiées. Le symbole se contemple, et la signification se dit. Le premier est de l’ordre du visible et le second de l’ordre de l’audible, et c’est le langage qui permet le passage de l’un à l’autre.

A ce degré, le Maître maçon est donc devenu concepteur, pour achever de bâtir le temple qu’il a commencé à ériger…naturellement, il ne s’agit pas d’un temple de pierre, qui peut s’écrouler ou être détruit par n’importe quelle catastrophe naturelle, ou par l’effet de quelconques prédateurs. Ce dont il s’agit, c’est bien d’un temple spirituel. Pour chaque maçon, c’est de son temple intérieur, dont il est question, mais notre temple intérieur est notre moi, notre vérité, notre monde…et notre temple intérieur est une promesse, que nous nous faisons, pas un fait accompli. Il s’agit bien là, d’une démarche initiatique, qui appelle à une marche en avant, à un mouvement, à une action, qui dans la durée nous donne de l’altitude. Chaque avancée est balisée par la succession des grades maçonniques, qui marquent des étapes, des seuils à franchir, où des clefs sont données…

Il ne s’agit pas seulement d’un univers mythique, ou d’un quelconque peplum, mais bel et bien de scenario à caractères théâtraux, qui permettent de réfléchir et de se positionner sur des questions à caractères philosophiques, et éthiques essentielles, auxquelles chacun est confronté, au cours de sa vie.

La lumière, comme chaque étage d’une construction, en l’occurrence, d’un temple, se dévoile par palier d’ouverture de la conscience.

Maître de lui, avant toute chose, le maître maçon a une vocation de constructeur. Dans l’Archie-loge, on ne lui demande plus de bâtir des cathédrales, mais de faire œuvre de bâtisseur, en se construisant lui-même, et seulement ensuite, en rassemblant ce qui est épars, dans la recherche du beau, du bien, du vrai et de la vérité, il pourra commencer à transmettre des repères et des valeurs, à un monde et à une société, qui en ont perdu beaucoup.

Je veux, et je construis. On remarque, bien sûr, que le « je construis », est en dépendance de la volonté… Pour le grand maître architecte, tout est donc maintenant, du ressort de sa volonté à lui tout seul. De sa volonté créatrice, qui s’exerce partout, et sur tous les plans. Alors, il se met à l’ouvrage, dans la liberté absolue, aussi illimitée que l’espace dans lequel il évolue, ou qu’il s’accorde. Nous touchons là, à la symbolique du cercle et du compas, mais j’y reviendrai plus loin. Nous le voyons, le maître Architecte, est devenu son seul maître, le seul responsable de lui-même, et tout se passe désormais, à l’intérieur de lui-même. C’est d’ailleurs pourquoi il ne travaille plus à couvert, ne craignant plus que ses desseins soient percés à jour par quiconque, puisque tout est à couvert dans son temple intérieur. De plus, partager, aimer, autrement dit, vivre ensemble, pour, d’une certaine façon, nous survivre, c’est d’abord se regarder l’un l’autre, dans la mortalité du temps de nos vies, et non s’oublier en regardant dans la même direction, mais tout cela exige, bien sûr que nous comprenions notre responsabilité les uns envers les autres, dans le respect de nos relations mutuelles.

Le 12ème degré, c’est donc l’affirmation d’une volonté. Celle de poursuivre sur sa trajectoire. « Je veux et je construis », mais avec des connaissances et une perception qui se sont affinées. En fait, le mythe d’Hiram raconté au 3ème degré, ne se résout qu’au 11ème. En effet, jusqu’au 11ème degré, d’autres tâches ont absorbé le maître : Organisation des obsèques, remplacement d’Hiram dans les tâches matérielles du chantier, recherche et arrestation de ses meurtriers, jugement, condamnation et exécution… A y regarder d’un peu plus près, du 4ème au 8ème degré, on se préoccupe avant tout de la construction du temple de soi-même. Et tout d’un coup, au 9ème, on se souvient qu’on n’a pas été au bout de l’idée de justice, qui nous animait… On voulait venger Hiram, et puis on n’a rien fait…pourtant, Salomon Tire 9 maîtres au sort, parmi 90, et les charge de punir les meurtriers… On nous dit alors, que les 9 en question rejoignent un des meurtriers, le tuent, lui coupent la tête et ramènent ce trophée à Salomon… Seulement, voilà, Salomon avait ordonné qu’on les ramène vivant, la vengeance n’ayant rien à voir avec la justice. Du coup, il renvoie cette fois, quinze maîtres, chargés de ramener les deux autres fuyards…15 maîtres, c’est-à-dire les 9 du départ plus 6 autres… On remarquera que le graphisme du 9 fait penser à la germination intérieure, qui s’apparente au travail intérieur de chaque maçon, et que le 6 s’apparente quand à lui, à la germination vers le haut, vers la spiritualité…

C’est bon, nous avons compris qu’il ne s’agit en aucune façon de vengeance, toute cette allégorie, est claire : il s’agit d’aller extraire au plus profond de soi-même, le mauvais compagnon…alors, revenons à notre mythe… C’est bien joli, tout ça, n’empêche qu’Hiram n’est plus, et que depuis, nous manquons d’un guide. Il faut continuer, poursuivre l’œuvre interrompue par sa disparition, extraire le subtil de l’épais, organiser, créer, construire des ponts entre le visible et l’invisible…retrouver la parole perdue…que nous ne connaissons évidemment pas, puisque nous l’avons perdu… A la parole perdue nous avons donc substitué le nom d’Hiram, et cette substitution ne fait que matérialiser l’absence et d’Hiram et de cette fameuse parole…nous savons donc, que la substitution, est la matérialisation de quelque chose d’invisible, et prend son sens, autrement que par la réalité du visible, d’autant que le culte de l’immédiatement perceptible fige et arrête la pensée.

Mais la parole perdue, c’est aussi la parole libre, autrement dit, le pouvoir de tout dire, avant que les contraintes de la vie sociale l’aient étouffée et mutilée. Il s’agit bien sûr d’une signification d’un désir refoulé, de la parole perdue, une signification parmi d’autres mais cela fait sens car il s’agit d’une parole « calculée » qui lui a été substituée. Elle permet de survivre et d’être reconnu comme membre du groupe social. Cette parole est donc issue d’une compromission, et pour certain, d’un pourrissement de la conscience. Retrouver la parole perdue, devient donc alors : libérer la parole…

Les trois mauvais compagnons étant châtiés, à ce stade, nous l’avons vu, je suis donc censé avoir tué les trois mauvais compagnons, qu’on appelle le plus souvent ignorance, fanatisme, et ambition, comme nous tous, dans cette assemblée… Je relève la tête, et je m’interroge…le maître, à ce degré, je le disais au début de cette réflexion, est devenu un Maître autrement. A ce niveau, il quitte son état opérationnel, pour atteindre le domaine spéculatif. La continuité du travail du Maître ne change pas seulement de niveau, elle change de nature… La théorie se substitue à la pratique, ainsi, nous passons de l’opératif au spéculatif et nous passons donc à ce degré, du savoir faire au savoir penser. Nous passons de la construction du temple, à la construction du savoir, voilà d’ailleurs, peut-être, comment nous mutons un peu plus vers la spiritualité.

Le compas, et en l’occurrence, le compas à dessin, est l’outil du créateur, en ce sens que le centre du cercle représente l’esprit humain, la conscience, le lieu de la connaissance qui projette la lumière et réfléchit dans tous les sens du terme, l’image ou l’idée, d’ailleurs, ne parle-t-on pas d’ouvrir le compas, comme on ouvre son mental ?

La circonférence, c’est l’ensemble des connaissances que possède le Grand Maître architecte, au moment où il agit… Mais aussi l’ensemble de l’univers, qui lui est perceptible… Et peut-être même au-delà… Notre savoir sur le réel, ne peut-être d’ailleurs qu’approximatif, puisque la quête que nous avons tous ici entamée, la perfection n’étant pas de ce monde, ne sera jamais totalement aboutie…maîtriser le langage, c’est donc aussi maîtriser l’approximation, ne serait-ce que par l’idée de ne pas prendre les mots pour les idées. Tout peut être dit, et tout ne sera jamais totalement dit, et l’espace infini du possible ne peut se concevoir sans un espace limité qui lui procure les moyens de se déployer. Le fini autorise l’infini et même le fonde. La durée est ce qui fonde le temps, le déterminé ce qui fonde l’imprévisible. L’Homme ne grandit que s’il assume en lui, le mariage des deux opposés. L’accompli et l’inaccompli, la lumière et les ténèbres.

Depuis que nous avons été élevé à la maîtrise, nous sommes censés être autonomes…mais devenir autonome, ne consiste pas seulement à « penser », mais à pratiquer la reconstruction réfléchie : j’appellerai cela la repensée, afin de ne pas se retrouver piégé dans des modèles de reconstruction automates. De ce fait l’approximation devient une liberté créatrice, et c’est là que réside la nécessité de donner du sens…cela, n’est bien sûr possible, qu’à condition de se détacher, voire même de se séparer de toute signification substituée à la nôtre, par le fait même de l’éducation donc d’un « systématisme » sociale, qui nous incite à la régression personnelle. Il n’y a pas d’autres solutions, pour jouer d’un écart, puis d’ouvrir dans cet écart, à la mesure de chacun, l’espace où là, seulement, nous pouvons nous élaborer… Je veux et je construis…c’est vouloir se construire.

J’ai récemment vu un film : Prometheus, de Ridley Scott, qui a trouvé une assez large audience, et à l’intérieur duquel il est au moins affirmé deux fois ceci. L’un des protagonistes demande à l’autre : « Comment le sais-tu ? » et l’autre, de lui répondre : « Je ne sais pas, mais j’ai choisi de croire en cela ». Le personnage de ce film, adhérait à l’idée d’un ailleurs, d’un au-delà supposé meilleur, par une conviction intime fondée sur l’intuition et la confiance, et cela s’explique par ce que cela procure de l’espoir aux personnes qui ont du mal à vivre dans le monde actuel. Le mal de vivre, acquiert alors du sens et de la dignité. Qui a du mal à accepter la réalité, entend une musique inaudible des autres. Ainsi, le désir se fait sens.

Aujourd’hui, dans nos sociétés, le désir de croire prime sur le désir de savoir…on va chercher sur internet de quoi nourrir nos névroses et nos obsessions, et Internet répond à cette demande. Pour autant, Prométhée vole le feu aux Dieux et enseigne aux hommes l’art de le faire, et les Dieux sont contrariés, Prométhée le paiera enchaîné à son rocher, comme Adam et Eve furent chassés de l’Eden, pour eux aussi avoir voulu goûter à la connaissance. L’un et l’autre voulaient s’attribuer quelque chose qu’ils avaient attribué à leur divinité. Ils voulaient en eux, quelque chose d’incommensurable, qui échappe à la fatalité, qui soit un terrain infini d’exploration pour la raison, sans risque que la raison ne l’épuise. Au fond,  il s’agit là, d’un conflit entre les privilégiés et ceux qui tentent de partager les privilèges, c’est aussi l’histoire de l’Homme qui veut augmenter ses pouvoirs, c’est l’histoire de l’accomplissement des désirs. C’est tout simplement l’histoire de la vie qui n’aspire qu’à la croissance, et à la maîtrise de la nature, pour créer à son image, selon son modèle : un dieu tout-puissant. Ainsi, inconsciemment ou non, l’Homme veut être divin, et bien que cela lui soit difficile, cela lui semble possible… Et tout cela se condense en une seule formule : l’art de construire. L’âge de la plénitude dont nous parlons à ce degré, c’est reconnaître symboliquement, dans sa plénitude, le pouvoir de devenir Dieu, ou un Dieu. Réunir ce qui est épars, c’est devenir un Dieu, et la part divine de l’Homme est attestée par son désir de créer et par toutes les facultés mises en œuvre pour accomplir ce désir : la curiosité, la raison, l’imagination, l’intuition, et l’appétit de liberté.

Se construire, c’est donc forcément être aux aguets de la moindre petite avancée, de la plus petite sensation d’intuition, de compréhension et de progrès, en tournant le dos à l’épate et à la vitrine. Toute chose a ses mystères, ses zones d’ombre. Elle montre des sens, des significations, des perceptions différentes, souvent cachés à nos sens premiers. C’est pourquoi il nous faut acquérir l’intuition de ces sens différents, avec lesquels le Maître architecte tente d’aller au-delà de ce que cette chose peut nous suggérer. C’est ainsi que l’on passe du monde sensible au monde des idées, de la matière à l’esprit. Il s’agit là d’une perception intime telle qu’elle est, et qu’elle se trouve être par rapport à notre personnalité et notre sensibilité. Victor Hugo disait : « Le talent c’est lorsque la mémoire entre en conflit avec l’imagination, et que c’est l’imagination qui l’emporte ». Mais être créatif, ce n’est pas simplement produire des poèmes, des statues des enfants, du sens… C’est se mettre dans un état où la vérité peut entrer en existence…mais qu’est-ce que la vérité ? Oui, elle est multiple, nous le savons, autant d’individu, autant de vérité, pourtant elle est toujours le contact immédiat entre la matière vivante et la vie qui est perçue, et l’expérience de la vérité, chez chacun, est d’autant plus complète, que le contact est étroit. Ainsi, la vérité n’est pas une chose qui réside quelque part, c’est une fonction. Elle est la fonction naturelle entre le vivant et le vécu. C’est donc un outil qui agit de concert avec tous les autres outils donnés ou formés par les sens.Aller au-delà de l’immédiatement perceptible, c’est cela que nous devons faire. D’ailleurs, avons-nous le choix ? Ce n’est qu’en affrontant l’expérience qu’elle vient à nous, sans chercher à fuir ce qu’elle a de troublant, voir de déstabilisant, que nous pouvons réussir à maintenir l’intelligence sur le qui-vive…et cette intelligence hautement éveillée, c’est l’intuition, qui au final est un guide assez fiable.

Je veux et je construis, affirmé dans notre rituel, c’est la marche vers la maîtrise spirituelle de l’Homme, qui peut s’il le veut, en travaillant sur lui-même, espérer entrevoir la connaissance morale et spirituelle, et plus symboliquement, l’acquisition de la lumière et le passage à une vie ou pour le moins, à une conscience nouvelle. Je parle du passage du matériel à l’éthéré, et même du carré au cercle, autrement dit à la quadrature du cercle… Je ne parle évidemment pas d’un absolu numérique, dont je ne suis d’ailleurs pas sûr qu’il soit possible, mais, autant que faire se peut, de l’unité de la créature et du créateur, ce qui est une autre façon de dire que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas… Vaste programme, comme dirait un certain, car dès que l’on pense au nombre Pi, cela évoque le calcul infinitésimal, ce qui ouvre des perspectives sans limites.

J’ai dit.

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