Trois visions de la reconstruction du temple
M∴ D∴ C∴
Au 12ème degré, avec le grade de Gd M Arch., le F M prend conscience de sa liberté intellectuelle, dit-on. Bien sûr cette liberté ne prend sens que si on a connu, travaillé et pratiqué par soi même toutes les fonctions du chantier, tous les grades qui ont précédés.
Pour rassembler les divers points de vue expérimentés au cours de cette progression, il y a une histoire qu’on raconte sur les maçons, sur les F M, et qui est très simple.
C’est l’histoire bien connue de vous du voyageur, passant près du chantier de reconstruction d’un temple, et qui pose des questions. Imaginons : un temple au soleil de la Grèce, il y a quelques siècles, une île avec tout autour, la lumière dorée du soleil, les oliviers, les amandiers, la mer sur le site, des hommes, oeuvrant sur des pierres blanches, les taillant, les assemblant, d’autres circulant parmi les pierres, d’autres encore semblant ne rien faire.
Le voyageur s’adresse à l’un d’eux :Quel est ton travail ? Je taille une pierre, tu vois elle est brute.
Pour en faire quoi ? Je ne sais pas. Les autres, là-bas, savent peut-être ?
Le voyageur s’approche alors d’un autre ouvrier :
Et toi, que fais-tu ? Je construis un mur.
Comment as-tu appris à travailler aussi bien ? J’ai été initié à la composition d’une paroi, droite, par mes maîtres.
Le voyageur s’adresse alors à un ouvrier qui manie l’équerre :
Bonjour, qu’est-ce que tu fais sur ce chantier ? Je construis un temple.
A qui est-il dédié ? N’y avait-il pas déjà un temple ici auparavant ? Peu importe pour moi. J’ai surtout à cœur que la construction tienne debout, et qu’il n’y ait pas de conflit entre les ouvriers.
C’est une histoire bien connue ! …et ma planche pourrait s’arrêter là, si ce n’est qu’alors, les trois visions de la reconstruction du temple seraient bien maigres.
Comme, au 1er degré on entend déjà la phrase : « que la sagesse préside à la construction de notre édifice », et comme notre progression initiatique, au R.E.A.A.,va du 1er au 33ème degré, il suffit peut-être de prendre la liberté de trouver dans nos rituels comment raconter cette histoire à des F M du 12ème degré.
Alors, reprenons cette histoire simple, pour tenter de la prolonger jusqu’au voyageur qui rencontre un Gd M Arch, celui qui construit ce que nous appelons à ce degré philosophique « notre temple intérieur ».
Le voyageur s’adresse au premier :Quel est ton travail ? Je taille une pierre brute.
Pour en faire quoi ? Je ne sais pas. Les autres là-bas savent peut-être. Moi je suis un pauvre illettré.
Mais, tu travailles sur ce chantier, tu es donc tailleur de pierre ou maçon ; tu sais forcément quelque chose ?
C’est ce que les autres disent. Ils me reconnaissent comme l’un des leurs. Tout ce que je sais, c’est que je suis mon plus grand ennemi et que j’ai à combattre encore beaucoup d’erreurs, de préjugés, de passions. Je dois persévérer dans le Bien qui rend la vie douce et calme comme était doux le dernier breuvage qu’ils m’ont fait boire l’autre soir. Je ne peux t’en dire plus et je préfèrerais avoir la gorge tranchée plutôt que de manquer à mon serment.
Le voyageur s’approche du 2ème ouvrier :Et toi, que fais-tu ? Je construis un mur.
Ca a l’air facile pour toi ; comment as-tu appris à travailler aussi bien ?
J’ai travaillé à dominer mes sens et mes passions. J’ai été initié aux arts et aux sciences par mes maîtres. Au cours de mes voyages, ces dernières années, mes connaissances se sont parfaites grâce à de nombreux échanges avec mes compagnons de route. J’ai découvert les sciences, les arts, et la glorification du travail.
Le travail, Il n’y a que cela de vrai pour les bienfaiteurs de l’humanité que nous sommes. Je ne peux t’en dire d’avantage sur mon métier, car j’ai fait serment d’avoir le coeur arraché pour qu’il ne soit plus question de moi parmi les maçons si je devenais parjure. Peut-être le maître là-bas pourra-t-il te donner d’autres explications.
Le voyageur s’adresse alors au maître : Bonjour, que fais-tu sur ce chantier ? Je construis un temple.
A qui est-il dédié ? N’y avait-il pas déjà un temple ici auparavant ?
Peu importe. J’ai un chantier à mener à bien. J’ai surtout à cœur que la construction tienne debout et qu’il n’y ait pas de conflit entre les ouvriers. Je cherche en priorité l’égalité des droits et la justice pour tous. Faire régner la tolérance, gérer les ressources humaines tout en gardant un œil sur le contrôle technique et le suivi de la production, c’est ce à quoi je me suis engagé. Je dois retourner à mon travail, mais l’homme assis là-bas dans son coin aura sans doute d’autres choses à te dire, quoiqu’il soit habituellement bien peu loquace.
Le voyageur s’adresse alors à celui qui semble ne rien faire, mais il tombe sur un M secret : Bonjour, peux-tu me parler de ton rôle sur ce chantier ?
Je suis un maître, mais j’ai plutôt ici une fonction d’expert et de conseiller technique. Le temple que nous construisons doit être livré sans aucun défaut. Je poursuis inflexiblement la route du devoir, mon souci est la perfection en toute chose, mais je ne suis pas sûr d’être parvenu à mon but : ce que j’ai appris n’est rien à côté de ce qui me reste à apprendre. Cela ne se voit pas mais je travaille beaucoup : je me lève à l’heure où l’éclat du jour chasse les ténèbres, mais je ne peux en parler d’avantage : je travaille sous le sceau du silence et du secret. Va plutôt voir le Gd Maître architecte là bas. Et il se retire, plongé dans ses réflexions.
Continuant sa quête, le voyageur s’adresse alors à un homme dont l’allure décontractée le déconcerte un peu : Salut, j’aurais aimé voir le grand maître architecte. (L’homme rit.)
C’est sûrement quelqu’un d’inaccessible, avec ce titre ? (l’homme en souriant parle alors) Tu sais, ne te fie pas aux apparences. Il est possible d’être sérieux,sans se prendre au sérieux. Oui, Je suis un Gd maître architecte. J’ai – intégré l’école d’architecture du maître Hiram et – j’ai commencé tout en bas de l’échelle, apprenant : à tailler les pierres, à les polir, puis à les assembler. Et puis, j’ai eu envie de faire autre chose que du travail manuel ou technique, sur les chantiers, j’ai décidé d’être concepteur et d’apprendre l’art du trait… Mais, il m’a fallu : commencer par balayer la chambre des dessins, délayer l’encre de chine, coller les papiers sur les planches. Ce fut une sacrée leçon,pour se prendre moins au sérieux. Notre école, c’est une grande école d’architecture, créée par Salomon, à la mort d’Hiram, et, mes condisciples se retrouvent partout dans le monde.
Je vois, là, que tu as d’autres outils, pourquoi ?
Cette règle ? Ce compas ? L’usage de la règle et du compas m’a enseigné à écarter tout ce qui crée la confusion. J’ai aussi un étui complet de mathématiques, et, je sais distinguer les cinq ordres de l’architecture. Avec tout cela, la simplicité du raisonnement, et sa justesse, sont devenues aussi claires pour moi qu’un tracé sur une feuille blanche. J’ai appris, ici, à saisir le bon moment pour travailler : quand l’inspiration est là, quand les idées jaillissent pures et claires. Tu sais, l’activisme des cadres, si prôné à notre époque, est aussi nocif que la paresse ! Si je suis tranquille et apparemment décontracté, c’est que je connais très exactement mes compétences et leurs limites. Maintenant, je veux et je construis. Je travaille quand le génie parle en moi, et finis quand il se tait. Grâce au compas, mon esprit coordonne ses connaissances, construit des systèmes. Reconstruire ce temple, par exemple, est un bienfait pour l’humanité et participe de son progrès. Mais, nous sommes très peu à le comprendre, sauf mes compagnons architectes, qu’on appelle aussi Intendants des Bâtiments. Il y a douze architectes, nommés par chacune des 12 tribus de mon pays. Nous sommes des délégués du peuple qui nous a élu pour les représenter. Cela te semble un peu politique, mais tu vois, je peux t’en parler à découvert : la garantie de notre secret réside dans notre science même. Il ne suffit pas de l’entendre, il faut la comprendre. Je ne sais pas, voyageur, si tu as saisi ce que nous faisons ici, mais j’ai répondu à tes questions.
En conclusion
Quant à nous, mes FF et mes SS Gd M Arch, qui avons rassemblé, avec l’aide du rituel, les divers points de vue expérimentés au cours de cette progression, nous savions qu’Il y a des niveaux de compréhension différents aux trois premiers degrés, et nous savions qu’il y a une réelle nouvelle table des valeurs dès les ateliers de perfection.
En loge bleue, on a une vision, en At de Perf on en a une autre. Au 1er degré il s’agissait de comprendre le geste juste, au 2ème degré de comprendre comment l’activité de l’un s’articule avec celle de l’autre, et au 3ème degré de coordonner l’activité des autres pour une réalisation concrète qui relève d’une intelligence opérative. C’est ce que j’appelle la première vision de la reconstruction du temple.
L’At de Perf, c’est ce que j’appellerai la 2ème vision de la reconstruction du temple, parce qu’elle s’élève au dessus du contingent. Quand il connait ses limites, au 12ème, un Gd M Architecte, qui a pris conscience de sa liberté intellectuelle, peut décider éventuellement de ne pas respecter les normes établies, s’il a la capacité de juger qu’elles ne sont pas adaptées.
La légende du 12ème degré cherche des successeurs à Hiram, des architectes donc, qui ont acquis la maîtrise de soi et savent que le temple est dédié à un dieu, une conception de la puissance suprême. (quel que soit le nom qu’on donne à ce « grand architecte »). Leur compas sert à tracer le cercle, où se trouvent le centre, et la circonférence. – et je cite BAYARD : Le Centre représente à ce degré « l’esprit humain, foyer de la connaissance qui, à la fois, projette la Lumière sur les choses, et réfléchit l’image ou l’idée. – Quant à la circonférence, c’est le champ des connaissances humaines ». (J.P. Bayard)
Le 12ème degré est une nouvelle naissance, mais on nous laisse à nos réflexions. Au 12ème. Nous abordons le travail du « chercheur en cabinet », celui de la recherche fondamentale, qui a une fonction créative. Aborder les fonctions créatives, c’est un perfectionnement, une prise de distance par rapport à l’opératif, sans jamais le perdre de vue. C’est se positionner dans un contexte plus vaste que celui d’une construction immédiate. C’est la recherche du sens.
Le chemin est encore long pour arriver à l’éveil, mais nous prenons déjà conscience que la beauté, la chaleur humaine, l’amour, sont nécessaires pour réaliser le sublime édifice. C’est ce qui sera, peut-être, une 3ème vision de la reconstruction du temple.
Alors, ces trois visions de la reconstruction du temple ? La première que je vous propose, on l’a en loge bleue, la deuxième en atelier de perfection, et la troisième, sans doute est-elle à découvrir plus tard, en chapitre.
J’ai dit.