L’évocation de l’ego dans le grade de chevalier de royal arch et dans le grade de grand élu de la voûte sacrée
B∴ C∴
Dans mon cheminement maçonnique, trois initiations m’ont paru particulièrement marquantes dans leur évocation de l’Ego :
l’initiation au grade d’Apprenti, bien sûr, où le néophyte sort brutalement du monde profane pour entrer dans celui du sacré, en étant purifié par les quatre éléments, l’exaltation au grade de Maitre, qui nous guide, à travers la légende d’Hiram, sur le chemin de la recherche de la sagesse, (L’admission en Loge de perfection prolonge le 3ème degré par l’ascèse du Maitre secret.)
le passage au grade de Chevalier de Royal Arch., 13ème degré du REAA, qui nous met brutalement face aux mystères « du nom ineffable, et à ceux, redoutables, de l’infini ».
Dans ces trois initiations (Apprenti, Maître, Chevalier de Royal Arch), le retour sur soi est permanent et progressif ; relisons attentivement les différents rituels de ces divers grades :
Le futur Apprenti passe un long moment dans le Cabinet de réflexion dont l’atmosphère de deuil, le deuil du Maitre, lui fait prendre conscience que c’est en lui qu’il trouvera la ressource nécessaire pour prendre le chemin de la recherche de la vérité.
En fouillant dans les ruines du Temple, le Grand Maitre Architecte trouvera une trappe qui débouche sur un univers inconnu formé de voûtes successives dont la 1ère, Malkuth, signifie le Royaume : cet univers est un voyage au centre du Moi.
Et c’est Guibulum, le 1er mage, Chevalier de Royal Arch., qui descend dans la voûte ; elle est un symbole semblable à celui que l’on trouve dans le Cabinet de réflexion où est introduit le profane : il ressemble à une grotte pythagoricienne.
Le Chevalier entre dans ce lieu royal par le sommet ; la voûte fermée par la trappe, cette dernière devient la clé de voûte, elle-même coiffée de la Voûte étoilée.
Selon certains, l’Initié relie ainsi plusieurs voûtes anatomiques superposées ; la voûte plantaire, la voûte crânienne, la voûte à trois piliers, la voûte palatine…qui constituent le microcosme.
Se tenir dans l’axe de ces différentes voûtes permet de prendre conscience du microcosme pour pouvoir mieux sortir du Moi, c’est-à-dire de relier le Fini à l’Infini (Malkuth à l’En Soph).
Mais Guibulum sait que la recherche dans les profondeurs de son ego sera facilitée s’il est aidé par ses frères. Par ailleurs, s’il trouve le trésor, il doit le partager ; c’est pour cette raison qu’il remonte chercher ses compagnons de voyage.
Le Franc- maçon sait en
effet qu’il doit prendre conscience de son Moi intime
(« Connais- toi, toi- même »)
; mais s’il a choisi la voie symbolique
maçonnique, c’est parce qu’il sait
qu’il doit se faire aider des autres, et qu’il doit
lui- même aider les autres pour qu’ensemble, peut-
être, ils trouvent la vérité.
Guibulum trouve le bijou d’Hiram dans cette 1ère
voûte, le pend à son cou avec la face
gravée du nom de l’ineffable contre sa poitrine.
Il conserve ce secret et n’avertie pas ses compagnons.
En prononçant le mot « Malkuth », Guibulum a accès à une galerie avec un escalier avec trois marches, puis un palier triangulaire sur la gauche avec cinq marches, un nouveau palier triangulaire sur la droite avec sept marches et un dernier palier triangulaire sur la gauche avec neuf marches à la suite.
Cette descente progressive, dont le nombre de marches successives évoque la batterie du Grand Elu de la Voûte Sacrée, est une descente vers le centre de la matrice. Elle s’effectue dans une courbe progressive ; cela signifie que cette quête sur soi- même est loin d’être évidente. L’historien Jacques Fontaine estime qu’il s’agit en même temps « d’une récapitulation à rebours dont la psychologie des profondeurs assimile le premier palier à la conscience claire du Moi, le second à l’appropriation du Soi collectif, le troisième à la fusion du Soi collectif et l’arrivée à la syzygie (1) primordiale, explorée dans les neuf voûtes successives ».
Nous y retrouvons les trois marches de l’Apprenti, les cinq du Compagnon (avec le palier qui tourne à droite), les sept du Maitre et enfin, neuf marches, le nombre neuf se retrouvant par ailleurs dans certains grades des ateliers de perfection ( Maître Elu des Neuf par ex.…).
Ainsi Malkuth, le Royaume, ouvre le chemin de notre Moi profond : particulièrement au 13ème degré, il s’enfonce avec détermination dans l’exploration de son Ego, espérant y découvrir l’énergie créatrice.
Mais la part de l’homme qui peut découvrir cette énergie n’est pas l’homme intérieur mais celui qui reconnaît sa source, celui qui s’est éveillé en chacun de nous en entrant en loge de perfection ; ainsi, l’Apprenti, qui se méfie de son Ego, devient initié en « Parfait et Sublime Maçon » en ayant exploré cet Ego.
Malkuth contrôle les autres Sephiras comme la première porte contrôle l’accès aux neuf voûtes successives ; en franchissant la première porte, Guibulum affirme : « Je suis ce que je suis : une part de moi- même se sépare de tout et affirme son ego ». Malkuth, la dixième Sephira, découvre un royaume dont il faut chercher le sens qui se cache derrière les apparences.
Iesod, qui ouvre la deuxième porte, c’est la base, le fondement de toute objectivité ; pierre angulaire du jugement, cette recherche dans son Moi intime doit être faite en toute objectivité, sinon le fantasme et la passion reprennent le dessus.
Hod, qui ouvre la troisième porte, signifie la gloire ; elle a pour racine Nahad qui signifie beauté éclatante.
Netsah ouvre la quatrième porte et signifie victoire ou triomphe. Hod et Netsah ajoutent à Iesod la conviction que la beauté véritable est intérieure : les trois Sephiras réunies l’affirment : « Si tu regardes en toi avec objectivité, tu trouveras la beauté ».
Cette beauté est elle- même symbolisée par Tipheret qui ouvre la cinquième porte ; elle est indissociable des deux Sephiras suivantes Gheburah (rigueur et force) et Messed (grâce et miséricorde) et ces trois associées reprennent l’idée d’objectivité.
Ces deux triades séphirothiques sont similaires et évoquent la sentence que le Profane retrouve dans le Cabinet de réflexion : « Visita interiora terrae rectificandoque, invenies occultumlapidem », VITRIOL, « Visite l’intérieur de la terre et, en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée ».
La disposition des deux triades similaires est inversée tout en symbolisant le même message : on y retrouve la syzygie primordiale de Jacques Fontaine telle qu’elle est représentée dans le sceau de Salomon : Cette pierre cachée est supposée être le trésor indiqué par la présence du bijou d’Enoch (2) que trouve Guibulum.
Cette indication est renforcée par les trois Sephiras suivantes : Binah, Hochma et Kether. Binah ouvre la huitième porte, elle est le discernement.
Hochma, la sagesse, ouvre la neuvième porte. C’est grâce à Binah, l’œil de l’intelligence , que la sagesse (Hochma) surgit et nous fait découvrir Kether, la couronne suprême, qui ouvre la dixième et dernière porte.
Kether, c’est l’être en soi, le principe des principes, la potentialité humaine inconnue. C’est là que le Moi est cerné et recouvert par le Soi. C’est dans le Soi que réside l’initié initiant, l’homme sage, la mémoire d’Enoch, celui qui a intégré tous les symboles se situant dans la neuvième voûte, la Voûte sacrée.
Le Soi, c’est l’autel, le piédestal cubique dont l’intérieur est le Moi et dont quatre faces apparentes représentent l’initiation : les outils de la Franc maçonnerie, les figures géométriques, les cubes des nombres 3 à 13 et l’Acacia symbolique. C’est là que se trouve le centre de l’idée, et le trésor, c’est la Pierre d’Agathe. Sur la face apparente de cette dernière est inscrit « Adonaï », le Seigneur, nom substitué remplaçant la parole perdue, et dont le vrai nom est encore caché et est ineffable.
L’initié trouve dans cette descente en soi, dans son ego, le chemin du centre spirituel : il est à la fois le centre de toutes les idées : le Bien, le Beau, le Vrai, le Bon, ce vers quoi tend l’initié.
Mais ce centre est ineffable, difficile à conceptualiser ; on peut tout au plus l’approcher en utilisant un nom de substitution, Adonaï, ou en épeler les lettres : Iod, He, Vav, He (« Je ne sais ni lire ni écrire, je ne sais qu’épeler »).
L’initié est invité à méditer sur le verbe, puisqu’il a cerné la connaissance qui est ineffable.
Saint Jean disait : « Au commencement était le verbe », Victor Hugo a dit : « Le verbe, c’est Dieu », et Lamartine disait, au contraire : « Dieu n’est qu’un mot pour expliquer le Monde ». Peu importe son niveau de croyance, l’essentiel est que l’initié se rende compte qu’en chacun d’entre nous réside une parcelle de ce que certains pourront qualifier de divine, et que celle- ci n’est pas cernable. L’ascèse initiatique permet d’approcher les portes de la connaissance, tout comme la vérité ne peut qu’être approchée. Elle n’est jamais possédée ni détenue par quiconque ; c’est un but qu’aucun être humain ne peut atteindre mais dont la recherche est le devoir de l’initié.
C’est en cherchant encore que les deux mages accompagnant Guibulum sont confrontés à la puissance de l’Infini (Ensoph) dont la Kabbale dit qu’un rayon de lumière (Ensoph-Aur) a pénétré de la périphérie vers le centre :
« Dès qu’ils ouvrirent la porte symbolisant l’Infini, un vent violent renversa les mages et éteignit toutes les lumières ». Les mages ne pourront rebrousser chemin qu’au prix d’efforts importants.
Dans le mythe du Royal Arch., l’approche de l’Infini éteint la lumière des flambeaux ; nous pouvons y voir la mort symbolique que subit chacun d’entre nous avant de renaître et la marche à reculons puisque les mages rebroussent chemin et repartent par où ils sont arrivés. Cette image est avant tout une leçon de modestie : nous pouvons approcher la vérité sans jamais la posséder.
La confrontation à l’Infini nous fait prendre conscience que nous ne sommes, comme l’écrit Pascal dans son discours sur les deux infinis, que « Des cirons (3) à l’échelle de l’Univers ».
Dans l’initiation au grade de Chevalier de Royal Arch., il est dit : « Inconnaissables sont les origines. Insondable la finalité de l’Univers. Inexprimable la conscience du Moi qui réside en chacun de nous. Insaisissables les puissances qui habitent l’Homme ».
Au cours de l’initiation au 14ème degré, on découvre que l’homme ordinaire en quête de sa spiritualité est prisonnier d’énergies disparates qui provoquent en lui un conflit intérieur.
L’homme équilibré que devient l’Initié sait que pour devenir parfait maçon, il doit explorer les profondeurs de son Moi intime, son Ego. Cela lui permet de parvenir enfin au centre de l’idée : « Je suis qui je suis » ; ce qui veut dire que ma conscience participe à la conscience universelle et se fond dans le flot de toutes les autres consciences. « Je suis ce que je suis » : une part de moi-même se sépare du tout et affirme son Ego. « Je suis » mais j’aspire à l’ultime initiation qui me permettra d’aller au- delà de cette dualité et de travailler à relier le Fini à l’Infini, Malkuth et Ensoph, en tant que Grand Elu de la Voûte Sacrée.
(1) syzygie : réunion
de couples de contraires : homme/femme, soleil/lune…
(2) Enoch : patriarche biblique, fils de Yared et père de
Mathusalem.
(3) ciron : insecte, tout simplement…
Repères bibliographiques :
Rituels du 1er au 3ème
grade du Rite français moderne rétabli
Rituels du 4ème au 14ème grade du Rite
écossais ancien accepté
Quelques rudiments de la Kabbale
Jacques Fontaine : « Tertullien
» 1966
Pascal : « Discours sur les deux infinis
» 1669.