14° #411012

En Sof

Auteur:

R∴ D∴ L∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Le mythe tel qu’il est vécu par trois initiés nous raconte qu’au fond d’un puits les trois envoyés du Roi Salomon sont arrivés devant une porte qui s’est ouverte lorsqu’ils ont prononcé le nom de « Malkouth ». Ils ont ensuite poursuivi leur chemin de porte en porte jusqu’à ouvrir la dixième porte « Kether ». Trop curieux, deux d’entre eux entreprirent d’ouvrir la onzième porte contrairement à l’avertissement de Guibulum qui leur dit : « Non il ne faut pas ouvrir cette porte, elle s’ouvre certainement sur un monde qui ne nous est pas accessible ». Bien qu’elle soit porteuse de l’image d’un vase brisé, ils vont aller jusqu’à la transgression. Après plusieurs tentatives, la porte s’ouvrit lorsque l’un d’eux dit : « Nous ne pouvons pas cependant continuer à l’infini ». En Sof, l’infini, libéra un vent violent qu’ils ne purent contenir et qui les plongea dans les plus profondes ténèbres.

L’En Sof était là et s’imposait à eux. Une fois la porte refermée, étant en grand danger ils entreprirent de retrouver le puits dans lequel ils étaient descendus en longeant les parois et en franchissant en sens inverse les escaliers et les neuf voûtes. Au pied du puits, Guibulum leur montra le ciel et leur dit : les dix cercles que nous avons vus en descendant symbolisent l’escalier et les neuf Voûtes. La onzième porte, elle, s’ouvre sur l’inaccessible. Ensuite ils retournèrent vers le palais, revenant à leur point de depart, enrichis de leur découverte.

Cette démarche de porte en porte, de sephira en sephira est le symbole même de notre démarche initiatique : la montée vers le Principe brutalement suivi de la redescente vers notre monde quotidien, allant du surnaturel au monde manifesté.

L’Infini est au centre de la kabbale, l’En Sof en est l’Alpha et l’Omega. Intéressons-nous donc à la kabbale et aux concepts que l’on peut y trouver.

Revenons sur les sources originelles de la kabbale.

La kabbale n’est autre que l’acceptation de la tradition juive, c’est du moins ce que l’on peut déduire de l’étymologie du mot en hébreu en associant les deux termes kabbale et kibbel. Il s’agit donc de la pratique mystique et ésotérique de la Torah. Dans les premiers temps, cette transmission de la tradition est orale et l’on peut la situer au début de notre ère vers le IIème siècle. Cette acceptation de la tradition va évoluer dans le temps vers une interprétation plus mystique des textes en dépassant leur aspect purement religieux. D’ailleurs les premiers mystiques sont dits acceptés de Dieu.

La kabbale se construit au fil des temps comme un système métaphysique et mystique par lequel l’initié s’approche de la connaissance de Dieu. Ainsi la kabbale juive nous enseigne qu’au-delà du divin il existerait un vide illimité qui permit à Dieu de donner une place à l’Univers. Pour cela Dieu fit abstraction de lui-même. C’est cette idée d’abstraction, de retrait qui aboutit à En Sof, l’infini, inconcevable pour l’homme.

C’est vers le XIIème siècle que parurent les deux ouvrages qui ont constitué la base écrite de la kabbale, le Sepher Yesirat ou livre de la création et le Zohar, livre de la splendeur. Les fondements de l’acceptation de la tradition étaient posés et écrits.

La kabbale nous propose une approche méditative de Dieu qui ne peut être connu. Dieu n’a pas de représentation physique. « Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et quidans les eaux plus bas que terre » (EX20,4-5 Le deuxième Commandement). Comme le dit également Ernest Namenyi (ancien conservateur du musée de Bucarest) « …toute image devant avoir un original, on ne peut pas faire une image de Dieu car, par sa transcendance même, il n’est prototype de rien, il ne peut donc pas être le modèle d’une image ».

Dieu va se manifester par étape, spéculativement mais aussi pratiquement, afin de révéler l’Adam Kadmon (l’homme primordial) qui est enfermé dans chacun d’entre-nous. Cette démarche spéculative de la manifestation divine est très proche de notre approche maçonnique ou de l’alchimie si présente durant cette période.

Au XVIème siècle, l’Ecole de Safed va poursuivre et compléter cette idée en affirmant que Dieu existant même si inconnaissable, projette sa force créatrice hors de lui-même. Cette émanation créatrice va s’inscrire dans quatre aspects du monde différents, le dernier étant le plus proche de nous, c’est celui du monde matériel où se trouve l’homme, à l’opposé du monde surnaturel.

Cette projection divine implique que tout ce qui existe dans ce monde matériel (l’Olham assiah) reste avec une origine divine. Notre monde de l’action, celui où nous agissons est donc divin. De là l’idée que les bonnes actions (Mitsva), c’est-à-dire le respect des commandements, vont consacrer la venue des anges. Les anges vont nous guider et nous permettre de nous élever d’un cran pour accéder au monde de la formation (l’olham yetsirah). C’est le monde des sentiments et des émotions. Les anges, ces malkhim vont nous permettre de continuer notre progression spirituelle pour acceder au monde de la création (Olham ha beriah). Pourtant cette progression n’est possible qu’en suivant une formation religieuse ou maçonnique. Il s’agit d’un plan impalpable, un monde qui est habité par les anges supérieurs ou séraphins. C’est le monde que l’on peut considérer comme charnière entre les mondes d’en bas, ceux des hommes, et les mondes d’en haut ceux des purs esprits. Au delà du monde de la création, seule l’intuition peut permettre de tenter d’avoir accès au monde supérieur, nous sommes alors dans le monde de l’émanation (l’Olham ha aziluth), qui n’est autre que le monde de l’esprit divin, de l’intelligence divine. Le monde de l’émanation est celui de la clarté divine ; ce n’est plus véritablement un monde, mais un plan de pur esprit.

Au-delà de ces quatre mondes, règne, selon la kabbale, la réalité non fini d’En Sof. Nous retrouvons un chemin initiatique qui va du monde de l’action au monde de l’émanation et qui s’ouvre au-delà. Ce mouvement ascendant, cette anagogé décrite dans le « Zohar » qui nous conduit pour les plus persévérants jusqu’à pouvoir approcher l’idée d’En Sof sans pouvoir pour autant le rencontre comme les trois compagnons devant la onzième porte. Cette anagogé sera suivi d’une redescente qui partant d’En Sof nous ramènera jusqu’au monde de l’action, notre monde commun.

L’approche lourianique de la création du monde et le vide créateur.

Isaac Ashkenazi Louria vécu au 16ème siècle. Il est le descendant et le disciple d’Isaac l’Aveugle à l’origine d’une analyse cosmique de la création du monde par la main de Dieu. Il mettra par écrit cette nouvelle conception cosmique du monde et développera la notion de divin infini. C’est un des aspects les plus importants de la kabbale mystique de cette époque qui soit parvenu jusqu’à nous. En effet les écrits des premiers siècles restent rares et il est difficile de savoir qui a pu écrire les premiers textes de la kabbale juive.

Dans l’esprit de Louria, la cosmogénèse se compose de trois phases ou mouvements essentiels qui sont la contraction (Tsimtsum), le bris des vases (Shebirat Kelim) et la restauration (Tiqqum).

La Contraction.

Louria pose un principe : Antérieurement à tout n’existe que l’En Sof, l’Etre unique, infini, indescriptible une des expressions de Dieu. Ce Dieu au sein duquel coexiste rigueur et miséricorde, celle-ci dominant celle-là.

Mais alors de ce principe même se pose la question : si antérieurement à tout il n’y a que le En Sof, comment est-il possible qu’un monde autre que Lui puisse exister ? Lui qui est Unique et Infini. Tout autre monde que Lui existant remettrait en cause son unicité et son infinité. D’ou l’idée de contraction qui va permettre à Louria d’expliquer la création du monde matériel.

Ainsi pour permettre l’existence du monde physique qui, rappelons-le, n’a pas de place si En Sof est infini, En Sof, autrement dit le Dieu infini, se contracte sur lui-même et de ce fait, laisse en son centre un espace vide, un espace libre qui permet de recevoir la création en son sein des mondes physiques. Nous nous retrouvons là proches des nouvelles théories de la création de l’Univers qui veulent qu’avant le « BigBang » il existait quelque chose qui en se contractant a permis le « BigBang » et la création de l’Univers tel que nous en avons connaissance.

Cette contraction de Dieu (Tsimtsum) peut être vue comme negative, mais ceci reste sous le contrôle de Dieu puisque les mondes physiques se trouvent en son centre, là ou il a créé le vide pour leur permettre d’exister. Aussi l’on peut penser que le monde n’est pas créé, mais révélé par la réalisation du vide dont l’existence même lui fait une place de choix au centre du divin. On peut donc accepter ce que Louria nous laisse croire, que l’intervention d’En Sof n’est pas une création, mais un moyen de communication ; grâce à sa propre limitation, Il permet la révélation d’un monde préexistant.

Cette volonté d’En Sof, ces émanations divines s’organisent de façon concentrique pour construire les dix sphères célestes, les dix sephirot, mais également de manière verticale pour créer l’homme primordial, l’Adam Kadmon.

Nous retrouvons dans l’arbre séphirotique ces différents plans. Les sephirot vont permettre à notre esprit de se construire depuis un monde concret, pour tenter d’aborder une notion de l’En Sof incogniscible. La première sphère, la première sephira « Kether » sera le Dieu créateur, celui de la Bible, donc distinct d’En Sof.

Au monde de l’émanation correspond les sephirot Kether, Binah et Hochmah. A celui de la création, Din, Chesed et Tephiret. A celui de la formation Hod, Netzach et Yesod, enfin Malkuth est la seule sephira à appartenir au monde de l’action.

C’est au niveau du monde de l’émanation que la lumière divine va être versée dans des vases (kelim) pour être ensuite transmise vers d’autres kelim appartenant aux autres mondes etvrattachés aux sephirot. Cependant d’après Louria, la force et la concentration de cette lumière va immédiatement briser les vases des sept sephirot. La conséquence immédiate de cette brisure des vases n’est autre qu’un retour de la plus grande part de cette lumière vers son origine En Sof. Cependant, quelques étincelles vont rester attachées aux débris des vases. Les débris et ces étincelles vont se retrouver dans les autres mondes et vont participer à leur aboutissement.

Après cette brisure des vases et cet éparpillement de la lumière restante, Louria aperçoit une troisième phase cosmogonique dans la restauration du monde ou Tiqqun. Louria nous explique alors qu’il s’agit de ce que l’on peut assimiler à un appel de détresse des sphères inférieures. Cet appel sera entendu par l’homme primordial qui réalise que l’action de la lumière restant dans les vases doit permettre une organisation des différents mondes. Cette lumière va créer une cohésion des sephirot les unes avec les autres. Le Tiqqun vient de réorganiser ce que le bris des vases avait désorganisé. Cette organisation est avant tout celle des sephirot, véritables entremetteuses ou médiatrices entre En Sof et les mondes inférieurs.

L’arbre séphirotique est représenté le plus souvent verticalement. A droite Binah, Din et Hod, à gauche Hochmah, Tephiret et Yesod enfin, la colonne centrale composée de quatre sephirot, Kether, Chesed, Netzach et Malkuth. On peut rapprocher cette aspect visuel des sephirot des
colonnes B et J de nos temples avec l’initié entre ces deux colonnes. Alors, ce n’est qu’en allant au-delà de « Kether » que l’on atteint la conception infinie de l’esprit. Nous sommes dans le domaine d’En Sof.

En conclusion, je citerai Rabbi Simeon Bar Yochai : « La plus haute connaissance est ce que l’on ne peut pas connaître, l’interrogation qui représente les bornes supérieures de la compréhension humaine… C’est le deus absconditus que seules peuvent définir la négation et la négation de la négation ». Ou encore : « L’En Sof est Dieu pensé par Dieu. Tous les autres noms désignent Dieu pensé par l’homme et se rapportent donc à l’Eternel qui s’est manifesté en créant, s’est révélé à Moïse sur le mont Sinaï,… Il existe donc deux mondes divins qui en réalité ne font qu’un, unis comme le charbon et la flamme. Le premier, inintelligible et au dessus de tout connaître, ne peut être imaginé qu’à travers un mot : En Sof. Le second par lequel il est possible d’approcher une compréhension de Dieu est le monde des Sephirot ».

Effectivement nous nous trouvons au-delà du concevable, au-delà de tout ce que l’homme peut imaginer (même ce qui est le plus inimaginable), concevoir, envisager. Au-delà de tout ce qu’il peut voir comme Bien ou concevoir en tant que Mal, il existe encore quelque chose. Cet impossible est encore plus abstrait que ce que notre esprit conçoit comme impossible. C’est l’illimité du vide sans lumière ; c’est ce que Dieu n’est pas. Conception qu’il nous est impossible d’atteindre.

L’En Sof, c’est ce qui ne peut être pensé, c’est la dimension transcendante de la divinité que l’homme est incapable d’atteindre car il est trop limité.

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