14° #411012

Je suis ce que Je suis

Auteur:

E∴ R∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
La Porte du Forez - Orient de

A LA GLOIRE DU GRAND ARCHITECTE DE L’UNIVERS
SUPRÊME CONSEIL POUR LA FRANCE
Ordo ab chao
Deus Meumque Jus
Au nom et sous la juridiction du Suprême Conseil pour la France
Des Souverains Grands Inspecteurs Généraux
Du 33ème et dernier degré du Rite Ecossais Ancien accepté

« Le Maître Secret est un voyageur en quête de la Parole perdue »

« Je suis ce que je suis ». Telle est la réponse donnée à l’Ouverture des Travaux ainsi que dans l’Instruction du grade, à l’interrogation du Trois Fois Puissant Grand Maître : « Etes-vous Chevalier de la Royale Arche ? ».

J’écarte tout de suite, peut-être à tort mais c’est mon choix, l’interprétation consistant à dire : « Je suis tel que suis vraiment, sans faux fuyant, sans hypocrisie, sans paraître. Comme ceux qui me connaissent le mieux me voient dans la vie de tous les jours, vous me voyez aussi ». même si c’est un bel aveu de sincérité, je considère que cette explication, aussi intimiste soit-elle, n’est pas assez profonde à mon goût ; trop empreinte de psychologie et pas assez de spiritualité.

Tournons-nous alors vers le sacré ; plus précisément vers l’épisode biblique du buisson ardent. Dieu apparaît à Moïse dans un buisson qui brûle sans se consumer. Le prophète lui demande alors son Nom et Dieu lui répond par l’affirmation suivante : « Je suis celui qui suis », ou encore « Je serai ce que je serai » selon les interprétations. La présence de la même phrase dans la Bible et dans notre Rituel du 13ème degré relève d’une coïncidence plus qu’intéressante (si c’en est une ?) et c’est donc dans cette direction que je compte vous entrainer.

Cette phrase interroge et pose au moins une question essentielle, fondamentale. Ca veut dire quoi, « Etre » ? Hasardons une comparaison avec la lumière. Peut-on affirmer que l’on voit la lumière ? Nous pouvons la décomposer et voir alors son spectre de couleurs ; nous l’appréhendons par le contraste du jour et de la nuit ; nous en prenons conscience par les objets qu’elle dévoile à nos regards en les rendant visibles mais nous ne la voyons pas ! De la même façon, l’Etre ne se voit pas… Il se manifeste !

Toute interprétation de cette phrase nécessite donc avant toute chose d’éclaircir la notion d’Etre. Bien des philosophes se sont penchés sur cette question : Parménide en premier lieu, Heidegger plus récemment et c’est lui qui va nous intéresser en particulier.

Heidegger distingue trois notions : l’Etre, l’Etant et l’Etre-là.

L’êtreest essentiellement rien; cette vacuité lui permet d’être n’importe quoi, n’importe qui, tout ce qui est possible d’être. Je résumerai en disant que l’être est un formidable potentiel.

L’étantest tout ce qui existe là autour de nous : la table, la pierre, les plantes, les idées sont des étants. Dieu même est l’Etant suprême. L’homme est un étant particulier puisqu’il se distingue de tous les étantsen cela même qu’il est capable de se poser des questions existentielles : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien par exemple ?

Ce faisant, l’homme devient alors un Etre-là qui découvre qu’il est là, dans le monde, en un lieu, à un moment donné dans une situation où il a été jeté et qui le conduit inexorablement vers la mort.

Pour Heidegger, l’Etre relève de la transcendance et à ce titre il est très difficile, voire impossible de vouloir approfondir la compréhension de ce mot. Mais l’homme est le seul animal doué de logos, c’est-à-dire de raison et de langage, et c’est justement grâce au langage que l’homme va pouvoir tenter d’approcher, toucher du doigt, cette notion. Heidegger énonce une magnifique formule pour parler de l’homme et de l’Etre :

« L’Homme est le berger de l’Etre et le langage est sa maison »

Une magnifique formule, certes, mais encore bien énigmatique ! Il m’a fallu beaucoup de temps pour en saisir un petit peu de sa substance. Je vous prie, mes Frères, de bien réfléchir à cette sentence que je pressens comme extrêmement riche pour nous, Chevaliers de la Royale Arche. Essayons de l’analyser au regard de nos rituels. Commençons par la première partie de la phrase…

L’homme est le berger de l’être

Au 4ème degré, il en est seulement le Gardien. Le Maître Secret se trouve devant le Saint des Saints, l’endroit le plus sacré du Temple de Salomon, celui qui abrite la Présence divine. Le Maître Secret a-t-il compris de quoi ou de qui il était le Gardien ? Le Maître Secret a-t-il compris que le Saint des Saints se trouve caché au plus profond de son Temple intérieur ? Le Maître Secret a-t-il saisi la raison d’être de la démarche Ecossaise qui est de percevoir le Divin, transcendant par nature mais également présent au sein de la Création et dans l’Homme ? Autant d’obstacles à surmonter, symbolisés par la présence de la balustrade !

Aux 9ème, 10ème et 11ème degré, le Maître comprend qu’il est en même temps acteur et victime du drame qui se joue en lui. Il finit par rendre la Justice en éradiquant les mauvais compagnons. Il est enfin devenu « homme véritable en toutes circonstances ». A ce titre, il peut maintenant être considéré comme un berger parce qu’il a écarté les loups qu’il portait en lui : l’ignorance, le fanatisme et l’ambition.

Au 12ème degré, Le Grand Maître Architecte fait l’expérience de la vanité des œuvres matérielles. Aucune n’est à l’abri des ravages du temps et de la violence des hommes ; le seul édifice sacré à construire est un Temple intérieur. La porte de la Boulomie peut bien rester ouverte : l’Etre se trouve désormais à l’abri, protégé par un berger qui n’a cependant pas toujours conscience qu’il abrite quelque chose de plus grand que lui. Il lui arrive parfois de l’entendre cet être. Mais cela ne dure jamais bien longtemps et le Génie s’en retourne aussi soudainement qu’il était apparu.

Cet Etre, que nous abritons tous, ne serait-ce pas ce que le Chevalier de Royale Arche a trouvé dans la neuvième voûte, éclairée d’une lumière douce et intense à la fois ? N’est-ce pas le trésor qu’il était censé aller chercher en descendant dans les entrailles de la terre ? Ce triangle d’or à deux faces : l’une portant l’inscription ADONAI, l’autre les lettres du nom de Dieu Iod, Hé, Vav, Hé.

Si l’homme est le berger de l’Etre, le langage est sa maison. Intéressons-nous maintenant à la deuxième partie de cette citation de Heidegger en essayant encore de la rapprocher de nos rituels.

Le langage est la maison de l’Etre. Quelle mystérieuse formule…

Souvenons-nous que l’Etre n’est rien et tout à la fois. Il nous est transcendant au-delà même de l’idée de Dieu. Comprenons bien aussi que l’Etant que nous sommes abrite l’Etre. L’Etre est Etre de toute éternité et de par tout l’espace. Il est l’infini, l’En Sof.

Mais il peut se manifester ici, maintenant, à travers chacun d’entre nous à une double condition : Avoir conscience de sa Présence et l’interroger car seul le langage est à même de permettre à l’Etre de se dévoiler en partie. (Par langage, j’entends aussi bien entendu, langage symbolique).

La prise de conscience de la présence de l’Etre est faite au 13ème degré avec la découverte du Nom Ineffable dans la neuvième voûte, éclairée d’une lumière qui n’est pas une lumière naturelle.

La communication est par contre loin d’être établie. Les mots et les concepts qu’ils véhiculent, restent un des outils de médiation entre le monde tel que nous le percevons et la Réalité.

Les kabbalistes l’ont parfaitement compris qui accordent une extrême importance à l’interprétation toujours renouvelée des textes de la kabbale, à travers la permutation et la combinaison des lettres de l’alphabet hébraïque. Ces 22 lettres de l’alphabet, au même titre que les 10 sephirot, sont considérées comme des transmetteurs de la lumière infinie. Ils constituent autant de sentiers permettant de remonter à la Source. Le kabbaliste est un éternel étudiant, un éternel chercheur de vérité et non un possesseur de vérité. Il est celui qui interroge sans cesse les textes qu’il étudie.

Le GADLU est transcendance, donc inconnaissable et inconcevable pour un esprit humain forcément limité. Il va donc bien falloir qu’Il se manifeste dans le monde d’une façon telle que l’homme puisse l’appréhender avec les moyens qui lui sont propres. Là est la gageure du langage symbolique qui va servir de pont entre l’homme et Dieu, entre son immanence et sa transcendance. Cette rencontre s’opère par le biais de la Parole qui est une Parole créatrice (Souvenons-nous que nos Travaux en Loge symbolique s’ouvre avec le Volume de la Loi Sacrée ouvert au Prologue de Jean). N’est-ce pas ce que laisse supposer le rituel d’ouverture et de fermeture des travaux au 1er degré, à travers la sacralisation puis la désacralisation de l’espace-temps de la loge. Nous assistons à un va et vient de la Parole et des sons portés par le souffle, les paroles et les vibrations des maillets du V M et des deux Surveillants. C’est ainsi qu’à chaque tenue, s’opère une re-création du monde à travers la circulation de la Parole et des sons.

Une grande idée a marqué mon passage au 12ème degré. Elle m’interroge toujours autant : « L’Esprit seul est créateur » ! Nos sens ne nous révèlent que ce que l’Esprit a déjà organisé. Ils ne sont que des avertisseurs pas des découvreurs. Cela revient à dire que le Réel n’est pas simplement un donné comme le laissait croire une conception rationaliste et essentiellement physiologique de la connaissance mais que ce réel peut se construire à l’aide d’autres outils : Les sens oui mais pas seulement ! Appel à l’imagination, à l’intuition, au raisonnement par analogie, au symbolisme et au langage, en un mot à quelque chose qui ne peut être que personnel et profondément intime. Si l’Esprit seul est créateur, alors nommer les choses c’est aussi les créer, les faire exister. Le mythe du Golem illustre bien cette toute puissance de la Parole. Le Golem, mot hébreu signifiant embryon, informe ou inachevé, est dans la mystique juive un être artificiel, humanoïde, fait d’argile, incapable de parole. Il naît de la terre glaise après que l’on ait répété sept fois ce verset des Ecritures saintes : « Et il souffla dans ses narines un souffle de vie, et l’homme devint un être vivant ». A ce moment, le Golem ouvre les yeux, se lève et obéit à tout ce que lui ordonnera son créateur.

Cette faculté de nommer les choses donc de les faire exister est un pouvoir extraordinaire qui est offert à l’homme et nous n’en avons malheureusement qu’une faible conscience. Seuls quelques artistes, mystiques et prophètes échappent à ce conditionnement et sont capables de sortir des sentiers battus pour s’ouvrir à d’autres territoires. Par le langage, par les mots, par les images qu’ils véhiculent, nous possédons la capacité sinon de créer mais de découvrir une autre facette de la Réalité, d’approcher l’Etre, de le dévoiler. Chacun le fera avec ses mots qui ne seront pas les mots des autres et là réside aussi toute la difficulté de la transmission de ce qu’il est convenu d’appeler le secret maçonnique.

J’espère avoir été ce soir suffisamment clair pour faire passer ce que j’avais à dire sur cette notion d’Etre qui me semble fondamentale en Maçonnerie Ecossaise.

Je suis ce que je suis parce que je fais partie des trois Maîtres Elus des quinze n’ayant reçu aucune gratification matérielle au onzième degré (Souvenez-vous des douze tribus d’Israël attribuées à douze Sublimes Chevaliers Elus sur les quinze partis à la recherche des meurtriers d’Hiram). Nous étions destinés à une faveur d’un type plus vertical : la découverte d’un Trésor enfoui au fond d’un puits.

Je suis ce que je suis parce que je suis descendu dans le puits, éclairé par une lumière naturelle, celle des torches et que j’en suis remonté dans l’obscurité mais éclairé d’une lumière intérieure douce et intense.

Dans le livre de la Genèse, Dieu s’adresse à Abraham en lui commandant de quitter son pays et la maison de son père pour aller vers le pays de Canaan. Il lui dit alors : « Va vers Toi ». Peut-être sous entendait-il : « pour devenir ce que tu es vraiment ».

Mes Frères Chevaliers de la Royale Arche, j’ai dit.

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