Je suis celui qui suis – Je suis ce que je suis – Je suis
Non communiqué
Voici les paroles que prononce Guibulum après avoir été fait chevalier de Royal Arche.
Paroles étranges, s’il en est, dont le symbolisme m’avait beaucoup frappé lors de mon initiation à ce grade, et qui m’ont amené à tenter une approche d’interprétation.
Mes premières recherches m’ont mené vers la Bible où l’on trouve en Exode 3,12 la révélation du nom divin : « Dieu appelle en effet Moïse sur le mont Horeb, du milieu d’un buisson ardent, qui brûle sans se consumer ». Dieu dit à Moïse : « Je suis le Dieu de tes pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob ». Et Moïse dit à Dieu : « Voici, je vais trouver les israélites et je leur dis : le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous ». Mais s’ils me disent : quel est son nom ? Que leur dirai-je ? Dieu répondit à Moïse. « Je suis ce que je suis » …voici ce que tu diras aux israélites : « Je suis » m’a envoyé vers vous (…) C’est mon nom pour toujours, c’est ainsi que l’on m’invoquera de génération en génération.
En révélant son nom mystérieux de YHWH, « Je suis celui qui est » ou « Je suis celui qui suis » ou aussi « Je suis qui je suis », Dieu dit qui il est et de quel nom on doit l’appeler. Le nom divin est mystérieux comme Dieu est mystère. Il est tout à la fois un nom révélé et comme le refus d’un nom ; il est infiniment au-dessus de tout ce que nous pouvons comprendre ou dire. Il est le Dieu caché (Is 45,15) son nom est ineffable (Jg 13,18) il est le Dieu qui se fait proche des hommes. En révélant son nom, Dieu révèle en même temps sa fidélité qui est de toujours et pour toujours, valable pour le passé (Je suis le Dieu de tes pères) comme pour l’avenir (Je serai avec toi). Dieu qui révèle son nom comme « Je suis » se révèle comme le Dieu qui est et sera toujours présent auprès de son peuple pour le sauver.
« Je suis celui qui suis » est la révélation des révélations. Cette expression symbolique semble signifier : ne doute pas de mon innommable existence, car je suis plus qu’existant… Éprouve-moi jusque dans le tréfonds de ton être. Effraie-toi de l’insondable mystère de ton existence… Je suis l’Être et la source de l’Être.
On le voit, le « Je suis » est une expression de l’essence divine.
Jésus porte en lui le nom divin.
Pour se faire reconnaître, Jésus va s’attribuer par deux fois le nom sacré : la première fois au jardin des oliviers, lors de son arrestation : Qui cherchez-vous ? Jésus le nazaréen ! « Je suis ! »… A ces mots, les gardes reculent et tombent à terre, nul ne peut rester debout devant le nom, c’est pourquoi, à la deuxième interrogation, Jésus utilise une périphrase : « Je vous ai dit : c’est moi ». Ils peuvent alors l’arrêter.
La deuxième fois est plus importante, elle est devant le Grand Prêtre : « c’est toi le Christ, le fils du béni ? » « Je suis, et vous verrez le fils de l’homme venir assis à la droite de la Puissance et venant avec les nuées du ciel ». Devant le blasphème, le Grand Prêtre, le seul à connaître la prononciation du Nom, déchire ses vêtements alors que le sanhédrin ne semble pas réaliser ce que Jésus a dit.
Voilà les références à la bible qui m’ont mis sur le chemin de la compréhension du « Je suis ».
Pourquoi ces paroles apparaissent-elles au 14ème degré ? Peut-être-comme nous le verrons- parce qu’il faut laisser à l’initié en progression, le temps de réaliser qu’il est une parcelle du cosmos et qu’il lui appartient de se déterminer.
« Mon nom est Guibulum et ma qualité celle de chevalier de Royal Arche ». Prononcer le nom de la personne est un acte fascinant car il doit agir sur les valeurs enfermées dans l’homme ; le nom dévoile la constitution de l’être, son individualité, son essence.
Guibulum, parce qu’il a choisi la voie initiatique, parce qu’il a médité sur les mystères de l’être, est prêt désormais à aspirer à l’ultime initiation. En attendant, j’ai un nom et un titre, je sais qui je suis, et cette identification, l’affirmation de mon ego est la condition nécessaire pour parvenir à mon but. J’ai approché l’indicible, je suis désormais détenteur d’un secret incommunicable parce que totalement intériorisé. Qu’est ce secret sinon un véritable trésor ? Prodigieuse possession ! Je comprends que désormais ma voie est la construction du temple de mon esprit en harmonie avec le temple universel, tout en restant conscient que je n’ai pas encore eu accès au cœur du mystère. Je l’ai seulement approché.
Guibulum est un pur initié, pareil à Enoch qui avait caché la pierre d’agate sous la neuvième voûte.
Enoch signifie homme. Curieusement il y a en hébreu trois mots pour dire cela :
– le premier est Adam : c’est
l’homme d’argile, l’homme en tant que forme matérielle :
serait-ce le « je suis ce que je suis ?
»
– le second est ICHE : c’est l’homme en qualité de personne
individuelle et unique : serait-ce le « je suis
qui je suis ? »
– le troisième est ENOCH : c’est l’homme qui existe
intellectuellement et spirituellement : serait-ce le « je
suis ? »
Une première interprétation pourrait se résumer ainsi :
En tant que maçon, au fur et à mesure de ma progression initiatique, je peux dire : je suis qui je suis. Le résultat de ma progression représenterait le « je suis ce que je suis », sous entendu : je suis ce que je suis devenu et ce que je deviendrai en allant plus loin. Le « je suis » est ce qui me rapproche le plus de mon essence, du fond de mon être.
Le rituel du 14ème degré de 1983, plus explicite et plus complet que celui que nous venons de vivre : éclaire notre compréhension de ces trois affirmations :
- « Je suis celui qui suis » :
L’initié découvre qu’il fait partie d’un tout, l’univers, et je cite le rituel : « sa conscience est immergée dans l’immense flot de toutes les consciences, et par là il est immanent à tout l’univers » : cette identité d’être avec l’univers affirme donc une disposition à se faire conscience universelle.
- « Je suis ce que je suis »
Le rituel dit : « lorsque je dis : je suis ce que je suis, c’est que je me sépare du tout et qu’alors j’acquiers un ego et m’intègre dans le monde manifesté ». Nous pouvons ainsi nous situer grâce à une identité, à des attributs que l’on pense se donner. Je suis l’être entier.
- « Je suis »
Le rituel dit : « …et si je dis simplement « Je suis », c’est qu’abandonnant noms, formes et distinctions, j’entre dans l’intemporel et m’approche de l’ultime initiation » ; ce qui semble signifier que je ne suis plus conditionné par mon ego, mais mon être est un moi pur, dépouillé. Le rituel précise le sens de l’ultime initiation : « ce serait une illumination où l’être cesse d’être conditionné, accède à la liberté absolue et découvre qu’il est connaissance et vérité ».
Ce dépouillement qui nous amène à une prise de conscience aiguë nous fait entrevoir notre destin. Je pense que l’homme construit sa propre destinée. Oui, la page n’est jamais totalement blanche…nous sommes ici pour écrire le plus de choses dessus. Écrire cette page, c’est découvrir qui je suis et ce que je suis. Mais, paradoxalement, surgit une nouvelle question : construire sa destinée, n’est-ce pas en même temps se guérir de l’illusion de la liberté absolue ?
Dans le rituel d’habillement du 13ème degré de Guillaume, Guibulum représente le Grand Trésorier. Il porte au cou un cordon blanc auquel est suspendu une clé en or ; sur ce cordon sont brodées les lettres IV I O L dont la signification est : « Inveni verbum in ore leonis » qui peut être traduit par : j’ai trouvé le mot (ou la vérité) dans la gueule du lion. Le lion évoque la force, la domination et le courage, mais aussi le christ, peut-être en vertu de son prétendu pouvoir à ressusciter de son souffle ses petits morts-nés. Par ailleurs le lion pour les alchimistes est le symbole de la substance originelle (le soufre) ; il symbolise aussi le vitriol ou « lion vert », l’une des clés de la transmutation alchimique. Michel Cazenave dans son encyclopédie des symboles, nous dit que le lion est considéré comme le facteur du but à atteindre, et on lui a donné le nom « d’émeraude des sages ».
Nous entrevoyons le symbole à travers les lettres I V I O L à rapprocher du VITRIOL que nous connaissons bien : Guibulum est descendu dans les profondeurs de la terre pour y découvrir un inestimable trésor-nous comprenons le plus précieux trésor étant la connaissance de soi-après avoir traversé de dangereuses épreuves dont le symbolisme est suggéré par le lion, signifiant les dangers que doit surmonter le franc-maçon courageux en quête de la parole perdue. Souvenons-nous symboliquement du passage du pont de l’épée par le chevalier Lancelot : avant de s’y engager, Lancelot aperçoit deux lions sur l’autre rive, mais une fois arrivé, il ne voit plus qu’un lézard : le danger disparaît du fait même que l’épreuve initiatique est vaincue.
Et ma quête de cette parole perdue me ramène constamment à notre « Je suis qui je suis », malgré tout ce qui nous détermine et semble nous définir, je peux trouver en moi la véritable identité de ce que suis. A travers ma progression initiatique, j’ai découvert mon ego, mais je sais que je devrai m’en séparer pour approcher l’essence de l’être, inaccessible pour l’instant. Je suis sur la voie par la recherche de ma propre essence.
Après l’effrayante expérience de la onzième porte et la difficile remontée à la surface de la terre, le Chevalier de Royal Arche a acquis une dimension nouvelle. Désormais c’est d’une autre façon qu’il contemple la voûte du ciel avec les étoiles innombrables, cette voûte sacrée évoquant la puissance infinie qui vient de provoquer en lui un ébranlement traumatisant et une douloureuse mise en cause. C’est pourquoi le deuxième Grand Surveillant, lors de l’ouverture des travaux déclare « j’ai à me perfectionner », prenant conscience de la témérité de son action et de la nécessité de progresser.
De toute façon, le Grand Élu remontant du puits, va rencontrer d’autres obstacles, d’autres interrogations et d’autres épreuves…la quête est loin d’être achevée. La onzième porte a de quoi calmer les impatients !
Que me reste-t-il, moi, Guibulum, après avoir reçu le titre de Grand Élu de la voûte sacrée ? Souvenons-nous : la légende nous rapporte que le temple une fois détruit, les Grands Élus Parfaits et Sublimes Maçons martelèrent le nom sacré, le rendant illisible pour ne pas courir le risque de le voir découvert par les impies. Puis ils placèrent la plaque d’or dans l’arche d’alliance et brisèrent la pierre d’agate qu’ils ne pouvaient emporter… L’initié cherchant au plus profond de lui, a-t-il enfin trouvé la mystérieuse pierre cachée promise par VITRIOL ?
Voilà : ce qui reste au Grand Élu, c’est ce qu’il a placé dans son cœur, il garde définitivement le trésor de sa découverte : il en est le seul détenteur : « Je suis celui qui suis » …avec toute la force du secret que je possède.
Job, dans la bible, accepte que Dieu reprenne tout ce qu’il lui avait donné. Dieu permet à Satan de l’éprouver en le plaçant dans une totale infortune…mais en lui laissant le souffle de la vie. « Je suis ».
Le Grand Élu a perdu son temple. A son tour il va être le temple.
Au quatrième degré, je gardais le secret sans le connaître.
Au quatorzième degré, je connais le secret, et j’en suis dans mon cœur le gardien.
J’ai dit, T F P M
J’ai dit me frères G E P et S M
21/04/2014