14°
#411012
La Onzième Porte
Non communiqué
Une
approche métaphysique du
rituel maçonnique
« … Que la lumière qui a éclairé nos travaux continue de briller en nous, pour que nous achevions au-dehors l’œuvre commencée dans ce Temple, mais qu’elle ne soit pas exposée aux regards des profanes… ».
« … La 9e salle voûtée comportait une onzième porte. Les disciples demandèrent au Maître de l’ouvrir, mais ils essuyèrent un refus et se rebellèrent. Comme ils prononçaient au hasard quantité de noms, l’un d’eux dit : En Soph (Infini). Aussitôt, la porte s’ouvrit avec fracas, un vent violent renversa les deux imprudents et éteignit toutes les lumières… ».
Voici deux passages distincts du rituel maçonnique, d’une part la clôture des travaux en loge bleue, et d’autre part la ‘chute’ de la légende des trois mages qui évoque les mystères du 14 e degré d’une loge de perfection.
Ces deux passages ne semblent pas correspondre à un message identique. Pourtant, tous deux m’ont interpellé, dans une même période, et m’ont conduit à une même réflexion : celle de la lumière qui éclaire l’au-delà.
La correspondance de l’au-delà avec la cérémonie de clôture vient de la représentation élargie du Temple : il est aussi bien l’image de l’homme que celui du cosmos. La tenue au 1er grade symbolique est elle-même représentative du cycle de la vie de l’homme. Les travaux s’éclairent et se referment selon les lois du cosmos, de la naissance à la mort profane. Cette phrase qui termine le rituel m’a incité à rechercher la nature de cette lumière qui persiste à la fin de nos travaux, c’est-à-dire au-delà du monde physique d’un cycle de la manifestation.
En Soph, l’Infini… Voici le mot clé de la légende des trois mages, qui devront se soumettre à la grandeur de ce symbole, au point de reculer dans leur quête de la vérité.
Le symbole de l’infini
L’infini est couramment représenté par le symbolisme du cercle, semblable au serpent qui se mord la queue, l’Ouroboros, ou par le symbole mathématique formant un chiffre huit incliné horizontalement. Ces deux symboles, le cercle et le huit incliné, nous rapprochent du principe de l’éternité et les perpétuels recommencements, recouvrant le symbole du temps cyclique.
Toutefois, le dessin de l’idée infinie devrait se montrer lui-même indéfini, sans aucune limitation, sans commencement ni fin.
La ligne droite, bien que limitée en étendue lorsqu’elle est représentée sur un graphique, induit cette notion dans la pensée.
La ligne droite, pour symboliser l’infini me paraît mieux appropriée aux cercles évoqués précédemment car une ligne fermée enclôt un espace, déterminant une surface finie. Cette déterminationcirculaire entraîne une infériorité notoire sur le symbole de la ligne droite qui, au fur et à mesure qu’elle se prolonge, tend à se dépersonnaliser, ce qui en donne une image de l’indéfini qui ne détermine, qui n’enserre et qui ne définit rien.
Il est vrai que le domaine de l’infini, quel que soit la manière de l’aborder, laissera un sentiment d’inachevé, d’indéfinissable, et d’indicible… La négation contenue dans le préfixe IN vient en deux lettres apporter la confirmation de ce que l’on ne pourra sans doute jamais atteindre, jamais savoir, mais seulement s’en rapprocher.
La Métaphysique
En poussant les recherches en direction de l’infini, nous entrons dans le domaine de la métaphysique.
C’est aussi une raison pour laquelle il ne faut pas espérer fournir une définition rationnelle de la métaphysique, car définir revient (par essence de ce verbe) à limiter. Par la négative nous pouvonstenter d’approcher une définition, comme certains philosophes l’ont fait, en particulier les nihilistes qui ont utilisé cette méthode en développant le concept du RIEN pour évoquer le TOUT.
Métaphysique : l’étymologie de ce mot d’origine grecque nous indique d’une part la notion de physique, prise dans le sens de la nature, et du préfixe méta qui signifie aussi bien ‘’ au milieu, parmi, avec, entre, après, au-delà …’’.
Pour ne pas faillir au fait évoqué précédemment, c’est-à-dire qu’une définition exacte de l’infini n’est pas envisageable, plusieurs dictionnaires en viennent à définir ce que … la métaphysique n’est pas !
Par exemple l’encyclopédie Wikipédia propose : ”la métaphysique ne s’intéresse pas aux objets étudiés par les disciplines empiriques (biologie, physique, chimie, sociologie, sciences politiques etc.). Cela signifie que ni l’expérimentation ni l’observation des faits ne sont importantes pour le métaphysicien, contrairement aux pratiques et méthodes des sciences naturelles et des sciences exactes”. Autrement dit, les sciences analytiques occidentales ne permettent pas de résoudre, ni même d’aborder la question soulevée par l’au-delà. La réponse se trouve donc être d’un autre ordre, que la raison ne peut ni expérimenter ni vérifier.
Nous nous situons au-delà de la nature, au-delà des sciences de la nature. En se plaçant au-delà du monde fini, c’est-à-dire du monde manifesté, il convient de dépasser nos propres limites car l’objet de la métaphysique est précisément de se situer au-delà des limitations.
Les limitations peuvent s’assimiler à l’ignorance qui en est la racine et la meilleure représentation.
Par opposition, dépasser son ignorance, c’est aller au-devant de la connaissance, c’est se situer au-delà de toute limite.
La vérité de ce qui dépasse la nature est incommensurable et incommunicable.
Faute de définition, nous devons aborder la métaphysique par ce qu’elle conçoit : elle se caractérise par une connaissance des principes universels, domaine des principes éternels et immuables, qui sont inexprimables. La métaphysique n’est pas une connaissance humaine. C’est une approche qui dépasse le raisonnement humain, lui-même étant limité à une faculté humaine. Ce qui se situe au-delà de la raison humaine serait-il véritablement non humain ?
La réalisation métaphysique
La recherche philosophique de la connaissance se limite à une étude de celle-ci. Nombreux sont les philosophes qui ont développé des théories sur la métaphysique, substituant le travail de recherche et analytique à la connaissance elle-même. La recherche de la connaissance ne doit pas se limiter à une étude théorique (philosophique). Elle doit passer du virtuel, la théorie, à une réalisation effective.
Le principe même de la réalisation métaphysique est l’identification par la connaissance. Ceci est exprimé à merveille avec l’axiome d’Aristote : ‘’Un être est tout ce qu’il connaît’’.
N’étant pas une connaissance humaine, ce n’est pas en tant qu’homme que l’on peut appréhender la métaphysique. L’individu n’est qu’une manifestation transitoire et contingente de l’être suprême. Ce qui est au-delà de l’être s’aborde par la prise en conscience effective des différents états de l’être.
Pour parvenir à la réalisation métaphysique, les moyens sont multiples, et se rassemblent autour d’un point commun qui est la concentration. Partant d’une multitude indéfinie des différents états de l’être (partant que l’individu est un état spécifique parmi une multitude indéfinie d’autres états du même être), le dépassement définitif du monde des formes permet d’atteindre au degré d’universalité de l’être pur.
La concentration dirige la recherche à l’intérieur de soi, pour retrouver un état primordial. Ceci passe par un affranchissement du temps, précisément en délaissant la condition temporelle. La succession des événements est remplacée par une simultanéité, donnant un sens de l’éternité. Pour accéder à une connaissance métaphysique, la première étape est de se placer hors du temps et hors de l’espace.
L’étude de notre être intérieur nous rapproche de l’essence et du principe communs de toute manifestation. C’est une étape qui permet de nous acheminer au-delà de notre être, hors de toutes conditions et de toutes limitations.
L’individu qui parvient à s’affranchir de toutes les limitations entre en possession de la plénitude, il devient délivré dans un état absolument inconditionné, en union avec le Principe suprême.
De l’infini au centre
Nous venons d’étudier comment la réalisation métaphysique permet de s’approcher de l’essence et du principe, par la concentration ou par la méditation qui est dirigée vers le centre de soi.
Le monde profane explore les limites de l’infini, tant dans l’espace que dans le temps, avec une approche exotérique, en développant les sciences qu’il a à sa disposition : l’astronomie, la microscopie, la physique et toutes les sciences qui en découlent.
Inversement, l’initié réalise dans ses recherches que la voie de la connaissance est à l’intérieur et au centre de lui-même.
Passer du monde fini à l’infini, c’est passer du particulier à l’absolu, qui englobe dans une plénitude le domaine manifesté et le non-manifesté, jusqu’à tenter d’atteindre l’universel.
Cet universel devient une globalité, une unité qui est symbolisée par le point, lui-même étant l’image de centre.
Ainsi, infini, absolu et unité se rejoignent dans le centre.
Le Centre de l’Idée
Le centre est un symbole qui dépasse la géométrie profane : il n’a pas de volume, pas de surface ni de dimension. C’est un point idéal qui appartient à l’espace sacré.
L’idée du centre et l’unité évoquent un point équidistant de toutes les manifestations. Par rapport à la multiplicité, l’idée centrale contient tout : c’est le centre qui dissout et unit les oppositions, il se situe au-dessus et englobe tous les éléments intelligibles.
L’idée centrale exprime la nécessité de transcender, de faire concilier ou de dépasser les contraires (ce qui revient au même), et de supprimer la polarité qui est une caractéristique de la condition humaine, pour accéder à une forme de délivrance permettant de se rapprocher de la réalité ultime.
La remontée du voyage ‘’au Centre de l’Idée’’ se réalise le long d’une droite verticale. De la caverne, la voûte étoilée qui symbolise la réalisation suprême est rejointe en remontant l’axe du monde, qui relie le microcosme humain au macrocosme stellaire.
L’initié est appelé après la naissance physique, celle de l’initiation et de la maîtrise, à renaître une quatrième fois. La quête initiatique alterne continuellement le sens de la progression et de la régression, le long de l’axe du monde.
Conclusion
Les grades de vengeance insistent particulièrement sur l’axe descendant, jusqu’à l’anéantissement complet de l’être (abolition de la lumière des flambeaux), pour permettre à l’initié de retrouver la Lumière en soi.
Le rituel maçonnique nous apprend que nous sommes au ‘’Centre de l’Idée’’.
La connaissance, quel que soit le nom qui lui est donné : la Lumière, le Principe, l’Absolu, n’est pas à l’extérieur mais bien en nous.
Citation
O. Wirth, ‘’Le Tarot des imagiers du Moyen Age’’, p. 273, Arcane XXII – Le Fou :
‘’… Quand tu auras atteint le sommet d’où se contemplent tous les royaumes de la Terre, ta vue plongera au-delà du concevable et tu succomberas au vertige de l’Infini. Ensoph, l’Abîme sans fond, t’absorbera, pour te ramener dans le sein maternel de la Grande Nuit, génératrice des êtres et des choses. Ici, la raison se tait devant l’ineffable Mystère des mystères fatalement muet. Prends conscience de ton néant, car, sans pieuse humilité, pas de réintégration dans le Tout primordial ! ‘’
G T
Bibliographie
Ce travail a été notamment inspiré par leslivres suivants :
– Les Clés du Maître Secret D. BeresniakDetrad
– La Métaphysique Louis MilletPUF
– La Voie Métaphysique Matgioi Ed. Traditionnelles
– MatgioiJ. P. LaurentDervy
– La perspective Métaphysique Georges VallinDervy
– Cours de Philosophie – psychologie et métaphysique – Bordas
– Résumé de Métaphysique IntégraleFrithjof SchuonCourrier du Livre
– La Métaphysique OrientaleRené Guénon Ed. Traditionnelles
– L’EssorJacques FontaineMontorgueil
– Images et SymbolesMircéa EliadeGallimard
– Le TarotOswald WirthTchou