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#412012
Liberté de Passage ou Droit de Passage
J∴ M∴ C∴
Commençons par un peu d’histoire…
Jérusalem, avec son Premier Temple, est détruite par Nabuchodonosor II en -586 avant JC. Une partie de la population est exilée à Babylone mais la ville s’effondre sous l’attaque de Cyrus II, fondateur de l’empire Perse, qui, en -538, libère tous les peuples qui y étaient asservis, y compris les Israélites. Cyrus II autorisera à ces derniers leur retour et la reconstruction de leur temple dans leur patrie, donnant ainsi naissance au Second Temple de Jérusalem. Mieux, il fit enseigner l’art de la guerre à leur chef Zorobabel, l’arma chevalier et lui accorda le droit de transmettre son savoir et son titre à ceux des maçons qu’il jugerait utile de prendre avec lui. L’édit enjoignait ses sujets de laisser passer les Israélites librement sous peine de mort… de ce point de vue, c’était un droit concédé par un monarque dont l’histoire retiendra qu’il fut sage et avisé.
Mais avant d’arriver à Jérusalem Zorobabel et ses Chevaliers durent livrer une rude bataille contre une bande de pillards qui leur barraient la route d’un pont sur l’Euphrate, attirés par les richesses que les Israélites transportaient avec eux. Fort de leur entrainement, ces derniers forcèrent le passage, gagnèrent la bataille et, passant le pont, parvinrent à rallier Jérusalem. De ce point de vue, leur droit de passage fut contesté, et ils durent livrer combat pour gagner leur liberté.
Une fois arrivés à Jérusalem, Zorobabel se lança dans la reconstruction du Temple de Jérusalem et pour ce faire, il organisa ses maçons en 3 classes tout comme son illustre prédécesseur Hiram l’avait fait avant lui. Mais il advint que des dissensions surgirent et l’histoire raconte que ce fut en fait les « maitres » de la tribu des Samaritains qui se montrèrent jaloux de la gloire et peut être de la fortune qu’allaient aussi y gagner les membres des deux autres classes des compagnons et des apprentis de la tribu de Juda et de Benjamin. Quel beau contre-exemple des vertus de fraternité que les maçons se devaient de pratiquer ! On ne peut s’empêcher de se rappeler que ce furent des Compagnons qui jalousèrent les Maitres et fomentèrent le meurtre d’Hiram. Voici qu’ici, ce sont des soi-disant maitres qui se rendent coupables de la même ignominie.
Zorobabel fut conduit à décider que les Maçons travailleraient désormais la truelle d’une main et l’épée dans l’autre afin de se protéger contre d’éventuelles attaques.Malgré ces querelles, le second temple fut néanmoins achevé et les Israélites se choisirent un nouveau chef parmi les Chevaliers d’Orient.
Mais revenons à la maçonnerie. Bien que le titre de Chevalier soit déjà donné au 11ème degré avec le grade de « Sublime Chevalier Elu », le quinzième degré au grade de Chevalier de l’Orient et de l’Epée est le premier des grades chevaleresques dit « capitulaires ». A partir du 15ème degré, le travail, qui est à ce grade une spiritualité chevalière, devra culminer au sommet du 18ème degré, en une chevalerie Templière décorés de la Rose et de la Croix. Je ne vais pas m’étendre sur l’histoire de la chevalerie en général ni celle de la chevalerie templière en particulier. Gardons en tête que la chevalerie a des origines très anciennes, déjà en cours dans l’Empire Romain où, corps d’élite, elle faisait la force des armées et ne combattait qu’à cheval d’où leur nom de « chevaliers » qu’en portaient leurs membres.
L’épée est l’arme par excellence du Chevalier. Elle lui sert à combattre mais aussi à défendre. Ce combat n’a rien de destructeur mais est celui d’un bâtisseur éclairé, ce sera le combat contre l’obscurantisme et toujours contre les trois mauvais compagnons qu’il connait bien : l’ignorance, le fanatisme et l’ambition. Jusque-là, le maçon travaillait sa pierre, œuvrait pour la construction de son temple intérieur, mais même si cette tâche n’a pas disparu, il lui est maintenant adjoint d’autres, en particulier envers ses frères et sœurs en maçonnerie mais aussi envers l’humanité toute entière. Il n’y a plus seulement le devoir de transmission que nous connaissons depuis notre grade de Maitre, mais aussi un devoir d’aide, de soutien, de défense. Le Chevalier, le Maçon Libre, est à la fois un combattant qui défend de son épée sa liberté propre mais aussi celle de ses Frères et Sœurs. De plus, maintenant Chevalier, il devient membre d’un groupe : l’œuvre doit devenir plus collective, les Chevaliers se doivent d’être unis dans l’action et le combat.
La truelle quant à elle, sert à jointoyer, à lier par le ciment, à construire. La conjonction de la truelle et de l’épée donnera le Chevalier-Maçon : devenu libre, il pourra en effet reconstruire. Toutefois rien ne sera simple: non seulement il s’agira de construire durablement dans l’harmonie mais il s’agira aussi d’avoir l’intelligence du cœur, le discernement avisé. Car si l’intelligence est cette faculté permettant de comprendre les choses et les faits et de découvrir ces relations entre elles, la sagesse quant à elle, est ce que l’on en fait. Et celle-ci n’est pas une chose innée. Elle s’acquiert par l’observation avertie du bon exemple de nos Frères et Sœurs mais surtout par un long et douloureux processus d’apprentissage, d’essais et d’erreurs. Cette sagesse permettra de reconnaitre ses ennemis de ses amis, les faux-frères de ses vrais frères car si l’on ne sera jamais déçu de la Franc-Maçonnerie, on le sera invariablement par une ou un Franc-Maçon.
Nous nous rappellerons notre second degré où, là aussi, un doit de passage devait se mériter avec le mot de passe Schibboleth. Pas de combat physique à mener là mais un droit à acquérir. La mauvaise prononciation du mot de passe entrainait la mort. Le mot de passe apparaît dans le livre des Juges. « Jephté, Roi-Juge de Galaad, coupa à Éphraïm les gués du Jourdain, et quand les fuyards d’Éphraïm disaient : « laissez-moi passer ! », les gens de Galaad demandaient : « Es-tu Éphraïmite ? ». S’il répondait : « Non ! » alors ils lui disaient : « Eh bien, dis Schibboleth ! » Ils disaient : « Sibbolet » car ils n’arrivaient pas à prononcer ainsi. Alors on les saisissait et on les égorgeait près des gués du Jourdain. Il tomba en ce temps-là quarante-deux mille hommes d’Éphraïm. »
Les Chevaliers reconnaitront à postériori que c’était là une sérieuse mise en garde … ne passe pas un pont en force qui veut. Le fondement du 15ème degré est en effet établi sur la notion de passage. Voici que maintenant, le Chevalier de l’Orient et de l’Epée aura à « passer le pont» pour entamer un deuxième cycle qui sera celui de la reconstruction du Temple.
Ce pont est aussi le symbole du lien entre le monde matériel et le monde spirituel. L’enseignement Hermétique considère que l’Univers peut être divisé en trois grandes classes de phénomènes désignées comme les Trois Grands Plans ; Physique, Mental et Spirituel. Ce sont trois grands groupes de degrés dans les Manifestations de la Vie. Ces plans sont jointifs : nous connaissons déjà certains des liens qui relient le physique et le mental. Aujourd’hui nous savons avec certitude que l’un influence l’autre et réciproquement même s’il nous reste encore beaucoup de choses à découvrir dans ce domaine. Chacun des Grands Plans matériel et mental sont composés de sept plans dits « inférieurs » et, de même, le grand plan Spirituel est, lui aussi, composé de sept plans. Toujours selon les enseignements Hermétiques, ces grandes âmes que nous appelons les Maîtres et les Adeptes habitent sur le plus bas des Plans Inférieurs du Grand Plan Spirituel. Ce pont que le Chevalier d’Orient et d’épée a passé lui a ouvert la voie vers ceux-ci car il est appelé à devenir l’un d’eux. La voie vers ces plans ne sera pas le résultat d’études intellectuelles ou philosophiques, ce sera un état de fait, une expérience que l’on doit vivre. « Etat » est d’ailleurs le sens premier « d’initié ». Comme l’a dit avant moi l’un de nos frères en maçonnerie « franchir le pont est un acte sacré et caché, un acte personnel et précieux ».
Pour passer le pont, le Chevalier a dû se battre. Il a dû montrer la force de caractère nécessaire pour vaincre les obstacles et gagner sa liberté. Il est conscient qu’il lui faudra sans cesse se battre pour vaincre les forces de l’oppression et de l’obscurantisme car il n’y a pas de travail initiatique réel sans combat de tous les jours. Pour le Chevalier Maçon, il s’agira bien là d’un passage vers la Lumière, poussé par une volonté de se libérer et de reconstruire un Temple, « [celui de] la Vérité primitive, de la Liberté rationnelle des droits de la libre Conscience et de la libre Pensée dans le cœur des Hommes et parmi les nations », comme nous le rappelle notre rituel de Memphis-Misraïm. Mais il n’est pas passé ce pont tout seul, il était entouré de ses frères d’armes et se battait à leurs côtés. C’est ensemble qu’ils ont vaincu l’adversaire.
Ces droits de la libre conscience sont aussi ceux de la liberté d’action et de mouvement. Le Chevalier est un homme libre et s’il n’a que peu de droits – mis à part le droit de passage du pont – il a beaucoup de devoirs. Le chevalier d’autrefois devait obéissance à l’église chrétienne et à son maitre. Pour nous maçons, c’est la fidélité à nos serments et l’obéissance aux règles de notre Ordre. Le chevalier d’autrefois devait vivre en exemple selon les règles de la chevalerie. Pour nous Chevaliers d’Orient, il s’agira beaucoup moins de bien parler de la Franc-Maçonnerie, d’en connaitre l’histoire et de faire de belles planches mais bien plus difficilement de vivre effectivement comme doit vivre un franc-maçon selon les préceptes de l’Ordre et de rayonner par l’exemple. Rappelons-nous notre rituel lors de notre initiation au grade de Maitre Secret : « le devoir [est] inflexible comme la fatalité, exigeant comme la nécessité, impératif comme la destinée …l’observance des engagements contractés, explicites et implicites … sont des impératifs catégoriques auxquels nous ne pouvons-nous soustraire en aucune façon ». Ces engagements nous sont rappelés avec force lors de notre passage au 15ème degré.
Mais il y a une autre liberté que le Chevalier se devra d’acquérir ; c’est celle de la sublimation de ses sentiments vers les plans supérieurs. Pour ce faire, le Chevalier se doit de renoncer aux choses terrestres et se doit par conséquent de devenir « vertueux », d’acquérir cette force intérieure, véritable vertu qui s’affranchit des considérations matérielles. Quel retour en arrière dans notre parcours de maçon… c’était au premier degré que la réponse à la question « Qu’est-ce qu’un franc-maçon? » amenait la réponse « c’est un homme libre et de bonne mœurs » en d’autres termes « vertueux ».
Le passage du pont en est le symbole… le Chevalier se sera libéré des contingences du monde matériel pour entrer dans le monde spirituel. Cela m’a rappelé le pas de côté du compagnon : tout comme ce dernier avait gagné le droit de s’écarter de la ligne droite pour autant qu’il y revienne plus tard, le Chevalier a gagné le droit à la liberté de pensée pour autant qu’il reste dans le chemin de la recherche de la Vérité, de la parole perdue. Passer le pont montre au Chevalier qu’il a réussi à vaincre ses habitudes, ses préjugés, ses réflexes acquis par son appartenance à la société profane qui force le « politiquement correct », une forme de « langue de bois » qui, nivelant toute pensée innovante dansconformisme d’idées, dénie toute pensée critique même constructive. Le citoyen est prié de s’en remettre à des experts et aux élites du pays, devant lesquels la liberté de choix et le volontarisme doivent s’incliner. En passant le pont, le Chevalier a gagné le droit à sa liberté de pensée et d’opinion.
J’ai dit Très Sage,