De la liberté de passer à la liberté de penser
Non communiqué
A la Gloire
du Grand Architecte de l’Univers
Ordo AB Chao
Deus meumque Jus
Sous la juridiction du Suprême Conseil pour la France des Souverains
Grands Inspecteurs
Généraux du 33é et dernier degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté
Le Chevalier d’Orient et de l’Epée a-t-il atteint ses objectifs ?
1/Un pont, une épreuve, laquelle ?
Un prince Hébreu Zorobabel, de la tribu de Juda et ses compagnons quittent, après un exil de 70 ans, Babylone pour Jérusalem. Ces captifs obtiennent du Roi de Perse Cyrus, la liberté et donc la possibilité d’aller reconstruire le second Temple à Jérusalem. Les Chevaliers de l’Orient et de l’Epée ont été investis du droit de passage par le Roi des Perses, Cyrus averti par un songe qu’il mourrait s’il ne libérait les Hébreux déportés depuis 70 ans à Babylone. Les objets précieux du culte leur furent restitués comme la Liberté De Passer en vue de retourner à Jérusalem et de reconstruire le Temple. Le droit de passage des Hébreux qui avaient la qualité de Maçons libres était assujetti d’un édit frappant de mort tout sujet qui enfreindrait l’ordre de Cyrus. Zorobabel instruit dans l’art de la guerre par un général de Cyrus réunit les 42360 Hébreux et arma Chevaliers sept mille d’entre les Maçons afin de combattre ceux qui tenteraient de s’opposer à leur marche sur Jérusalem. Tout se passa bien jusqu’à la traversée du pont de Gandara sur la rivière Starbuzanaï (qui désigne en fait l’Euphrate), des troupes postées là, interdirent le passage aux Hébreux et furent mises en pièce par ces derniers. Un mot de passe Yaveron Hamaïm qui veut dire « Liberté De Passer » fut alors institué.
Le pont, symbole du passage d’un état à un autre, est aussi le lieu de l’épreuve pour gagner ce nouvel état. Mais voilà, il y a le pont à passer ! Comme dans toutes les traditions, la métaphore du pont est présente. Elle est le symbole des passages et des épreuves. Le pont fait très souvent partie des voyages initiatiques. Nous le trouvons dans la tradition Chinoise, Islamique, Indienne… Dans la légende Arthurienne – le pont est le passage représenté par le fil de l’épée, pour Lancelot qui doit rejoindre le château – Ailleurs, Zeus jette une passerelle entre deux mondes, celui des hommes et celui des Dieux. Il est représenté par l’arc en ciel en Allemagne. Par le KOTOTAMA au Japon, esprit de la porte du ciel, de la vie, de la mort, de l’union. C’est la porte d’entrée libre pour la pratique du BUDO. A Rome, Pontifex, titre de l’Empereur, est demeuré celui du Pape ; souverain Pontife qui possède les deux clés de l’initiation royale et sacerdotale, médiateur entre le ciel et la terre, passeur d’âmes vers l’autre rive et maître du seuil. Ce pont est considéré ici comme un obstacle, un passage, une épreuve effective sur la voie matérialisant les épreuves à surmonter par le nouvel initié pour devenir, un jour, un authentique Chevalier. Ce pont, symboliquement, relie ce qui est séparé, Babylone et Jérusalem, la matière et l’esprit, les ténèbres de l’erreur, les clartés de la vérité. …Pour devenir un véritable Chevalier de l’Esprit, un Chevalier de l’Orient (donc du lieu où naît la Lumière) et de l’Epée (symbole de la Vérité spirituelle qui pourfend l’erreur), il va falloir passer une épreuve matérialisée par l’ennemi posté près du pont. Le pont et l’ennemi sont des expressions de l’épreuve à passer, mais la parole du Roi a investi les Hébreux du droit de passage et aucun d’eux ne succombe dans l’épreuve, c’est que Cyrus en tant qu’intermédiaire de la Volonté du Tout Puissant qui l’avait enseigné en songe, a octroyé à Son peuple le pouvoir de passer. Car il s’agit bien d’un pouvoir qu’ils détiennent, plus qu’un droit, rien ne pouvant les arrêter et la parole Yaveron Hamaïm agissant comme par magie leur ouvre le chemin sans que rien ne les inquiète.
Nous voyons que dans toutes les traditions le pont symbolise le passage, le lieu entre deux mondes, deux rives entre deux domaines ; la matière et l’esprit, entre l’homme et l’absolu, mais aussi, il symbolise comme le dit Irène Mainguy le passage de l’Ancien au Nouveau Testament. Il symbolise aussi la jonction entre le monde manifesté et le monde non manifesté, gardé par les pouvoirs de l’Esprit, symbolisés par la magie du mot de passe. Les Hébreux sont protégés par le Pouvoir royal et ont ainsi la possibilité de passer de la matière à l’Esprit, du monde des Hommes à celui de Dieu. L’épreuve du pont est aussi une manière de prendre conscience de la Force qui les investit, une manière de prendre conscience de ce qu’ils entreprennent, du chemin symbolique qu’ils ont entamé et qui les feront passer de la truelle à l’Epée, de la construction matérielle, à la Vérité ineffable – Epée symbolisant le pont, l’union, le mariage de l’eau et du feu… – fer rougi et trempé – Idéal de luminosité, de parole ; Epée à deux tranchants. Dans sa main droite une truelle invoquant la matérialité passée et dépassée. Image aussi de la puissance créatrice à venir et de l’outil qui réunit, qui fusionne… Les Chevaliers de l’Orient et de l’Epée ne vont plus construire uniquement un Temple matériel, mais un Temple orienté vers le monde de la Lumière (Orient) et de la Vérité absolue. Il y a là aussi une prévision de la Jérusalem céleste dont il sera question dans les degrés ultérieurs. Il y a dans le nom même du 15ème grade l’explication du passage fait au moyen du Verbe, du monde matériel à la quête spirituelle. Mais ici encore, seul le Verbe permet ce passage, il est des paroles investies de pouvoirs, c’est celles-là qui forment la quête du Maçon. Toutes les traditions depuis les Egyptiens, en passant par l’Inde investissent leurs langues d’une sacralité qui permet le passage d’un état à un autre. Le sanscrit, l’hébreu sont des langues sacrées dont la juste prononciation permet la « réalisation» (le passage au réel) du concept évoqué ; prononcer le nom de la chose, c’est la faire apparaître. Ici, le L.D.P. (qu’il ne faut pas interpréter comme certains le firent par Lilia Pedibus Destrue : foule aux pieds les Lys) ou Yaveron Hamaïm est un mot qui suffit aux troupes pour frayer un passage (par la suite il sera celui qui identifie une classe d’ouvriers lors de leur paye). Et si la liberté, c’était celle que donne le langage aux choses ? On peut se le demander, s’octroyer un moment de réflexion, en rappel de nos efforts pour retrouver la Parole Perdue qui est la seule à permettre la Libération de toute contingence. Oui la Libération plus que la liberté, c’est bien ça que la Parole Perdue peut nous faire retrouver. Retrouver car nous n’avons jamais quitté cet état, nous avons seulement oublié la Parole Perdue qui donne la Libération, oublié seulement. D’ailleurs L.D.P. sont les initiales de Liberté, Devoir et Pouvoir ; « la Liberté du Maçon soumis à ses devoirs lui donne le pouvoir, c’est-à-dire la puissance, la capacité d’agir, l’autorité – ce dernier mot ayant le sens de créateur (auctor). », dit Jules Boucher.
2/Libertés, de quelles libertés s’agit-il ?
De manière
exotérique, le Chevalier d’Orient et de l’Epée est libre de passer de
Babylone à Jérusalem, ce droit lui ayant été octroyé par le Roi Cyrus,
contraint par un rêve de libérer les Hébreux. Mais que cache cette
Liberté De Passer ? N’oublions pas que les exilés de Babylone
représentent aussi l’éloignement de L’homme exilé de lui-même, qui doit
apprendre à se retrouver, au plus profond de son être. C’est pour le
nouveau Chevalier «l’œuvre au noir » du
pèlerinage de l’âme qui consiste, en dépouillements successifs, à la
recherche et/ou à la découverte de son intériorité. Exilé de lui-même,
curieuse expression et pourtant si claire, on pourrait dire « déporté »
si ce nom n’avait de trop funestes connotations pour nous. Il faut se
retrouver, se reconnaître soi-même face à sa propre culture, dans le
miroir qui ne travestit aucune imperfection et par là même, laisser
faire l’œuvre de putréfaction, se détacher des scories pour épurer
l’esprit. La première liberté est de se confronter à soi-même en vue de
se purifier.
Le voilà libre. Libre Physiquement puisqu’ engagé pour la traversée,
pour le combat, pour la suite de l’aventure. Libre spirituellement
puisque adoubé, initié et armé de l’Epée et de la Truelle…. développant
la puissance de raison, de volonté, d’action et ceci au travers de
l’appropriation d’une nouvelle conscience. Avec la liberté d’aller plus
loin, le chevalier d’Orient et de l’Epée, sur la voie de son
développement spirituel doit davantage œuvrer pour arriver à changer
plus ses désirs que l’ordre du monde. Il est initié à passer, c’est le
passage qui le promeut libre, c’est face à l’épreuve rencontrée qu’il
se sait, libéré des contingences du simple mortel parce qu’il a eu vent
du chemin, de la direction, il passe outre ses désirs matériels et se
fixe un but suffisamment élevé.
L.D.P. Il est aussi libre de penser parce qu’il s’est dépouillé des scories, il n’est plus attaché à l’élément matériel, il est promu au rang des chercheurs de vérité et en cela il a libre accès à ses outils de raison, d’intuition, de volonté, de mémoire et surtout celle du langage. La Parole de libération lui a été concédée, et encore une fois c’est elle qui le libère. Mais c’est plus d’une Libération que d’une liberté qu’il s’agit ici. Mais n’est-ce pas comme le dit si justement Jules Boucher un des « landmarks » de la Maçonnerie que cette liberté de penser ? N’y a-t-il pas là une redondance et l’état de Maçon, n’est-il celui de l’être capable de raisonner librement ?
On peut trouver chez Irène Mainguy l’allégation suivante : « Si l’on transpose l’enseignement à en tirer à notre époque, on peut considérer que tout Maçon doit rester attentif, à ne pas devenir captif d’un monde où la personne humaine n’est plus considérée pour sa valeur, devenue comme un numéro interchangeable ».
Le grade de Chevalier d’Orient et de l’Epée représente bien celui du passage, le passage de l’Epreuve, celle du pont et celui de la matière à l’Esprit par les outils symboliques qu’il tient la truelle d’un côté et l’Epée de l’autre signifiant qu’il a la liberté de passer de l’une à l’autre. Mais aussi et surtout qu’il a la liberté de penser son élévation, de se voir Chevalier armé pour le passage et libre de penser ce passage, sans entrave spirituelle d’aucune sorte. Le fait est connu. Est-il compris, est-il vécu? La nécessité de travailler, la truelle dans une main et l’épée dans une autre a dû être celle de tous les défenseurs d’une société naissante. Tant dans la période du Moyen Age commençant, que dans les années de marche vers l’ouest en Amérique. Les préhistoriens diront sans doute également que les conflits entre les sédentaires et les nomades se réglèrent de façon analogue, les constructions s’élevant toujours plus ou moins comme un défi à la vie sous la tente. Et la liberté est maintenant celle de penser la construction, car c’est là le défi celui du bâtisseur à même de penser un autre moyen de vie et surtout de vie spirituelle, construire un temple à l’Eternel n’a plus rien à voir avec le transport du « tabernacle », il y a là l’établissement du peuple Elu dans son rôle, l’enracinement d’un peuple libre dans sa quête. Les juifs ont certes des ennemis. Mais ils ont refusé que d’autres qu’eux-mêmes soient autorisés à travailler à la construction de leur Temple. On ne devine que trop bien les raisons qui ont pu déterminer les Juifs à garder leur identité. Et il est vrai que le drame de toutes les nations c’est qu’elles se perdent dans la construction de l’édifice commun. Les chantiers sont de véritables creusets au cœur desquels s’élaborent d’autres identités par l’échange, I’amalgame, la confusion et l’alliance. Il y a là la découverte de nouvelles libertés encore nées de la construction.
3/sacrifice de l’égo
Mais on peut se demander en quoi cette liberté de passer est contingente à la liberté de penser. Ou plus exactement comment. Le Chevalier de l’Orient et de l’Epée est libre de passer de Babylone à Jérusalem et de vaincre tout ennemi sur sa route car il possède la parole qui lui octroie ce passage du chaos à l’Ordre naissant pour construire son lien à cet Ordre. Cet ennemi symbolise d’ailleurs le gardien du seuil qu’il convient de vaincre ou d’amadouer, par la reconnaissance du fait qu’il n’est lui-même qu’une illusion. Il est aussi libre de penser le passage de la matière à l’esprit car il a abandonné son égo, ce qui est une autre manière de dire encore qu’il en a reconnu l’illusoire construction. Il a opté pour une chevalerie spirituelle, et pour se libérer de ses peurs, devenir M de sa destinée. Il a obtenu la Libération. Ici au 15 °, le passage du pont de Gandara – 3ème passage – représente des épreuves effectives à bien préparer qui impliquent l’abandon comme un renoncement lors de la bataille, des anneaux, bagues, rubans, honneurs, métaux représentant encore les manifestations de notre Égo… C’est la démarche spirituelle qui initie le Chevalier à l’action, à la réalisation.
Ces épreuves indiquent que notre combat intérieur n’est pas fini, que la purification est toujours à parfaire, que le Temple n’est pas achevé.
C’est cette Chevalerie Sacrificielle qui va le conduire vers une harmonie, vers une pleine maîtrise. Il se soumet pleinement à une règle de discipline très stricte, à une ascèse qui lui permet de maîtriser sa nature profonde ; ce qui l’empêche de se détourner de son but ; une Chevalerie Sacerdotale qui va inexorablement le conduire à la conquête de sa liberté en se débarrassant des entraves de son égo, comme investi d’une mission divine. C’est « l’Œuvre au Blanc » qui réordonne la matière, la rectifie. Sur le plan intérieur et psychologique, l’Œuvre au Blanc consiste à accueillir la lumière dans la matière, à la laisser descendre en nous, en n’y faisant plus obstacle. C’est tout le sens du travail de rectification de l’être. Rectification à prendre, non pas au sens de correction d’un défaut, mais plutôt au sens d’acquérir une droiture, une rectitude. Lorsque ce processus s’accomplit, la matière devient transparente et laisse passer la lumière. Une invitation pour nous à laisser mourir l’égo, à ne plus chercher à briller à partir de l’intellect, mais bien à rayonner à partir du cœur…
Le Chevalier d’Orient et de l’Epée est plongé dans une transcendante altérité « à travers l’action qui réoriente les cœurs égarés », mais s’il se nourrit d’Amour, cette merveilleuse transformation alchimique, permettant la fusion avec l’autre, alors il cheminera sur la voie de la sagesse, vers sa pleine réalisation. C’est par l’Amour que le Chevalier va mourir à l’égo et faire renaître son Être intérieur, et c’est par cette mort de l’égo qu’il va pouvoir penser librement, loin des contraintes qu’impliquent l’individu et la personne, la société et le quotidien. Pensant librement, son Être intérieur capable de voler dans les hautes sphères de la spiritualité, il pourra passer librement sur tout le territoire où il a décidé d’aller et symboliquement de la matière à l’Esprit.
Ce sacrifice que l’on retrouve à tous les degrés, dès l’initiation d’apprenti qui perd son identité pour celle de « Frère », est bien la quête ultime du cherchant, celle qui permet à la lumière de passer – elle est aussi et maintenant Libre De Passer – c’est la quête transcendante. Mais cette quête ne doit pas se faire par la volonté, il n’est rien à bannir, à détruire par la force, il faut seulement le pouvoir du Roi – on pourrait dire du Maître – sa Grâce dictée par le GADLU pour enfin contempler la réalité, sans appréhension d’un objet et d’un sujet dans la complète acceptation de l’interdépendance des phénomènes qui ne connaît pas d’égo mais seulement le Principe, vide de toute substance et de toute qualité. Il a abandonné ses croyances primitives, sa foi révélée, ses certitudes mentales philosophiques, tout ce qui lui a permis d’arriver jusqu’ici mais qui l’empêchait de se libérer totalement – lourdeur de l’égo, poids des métaux…
Liberté De Passer est donc Liberté De Penser par le Sacrifice du moi, c’est, donner par la Parole du Roi, intermédiaire en cela du GADLU, l’ouverture au Silence de l’Incréé et la réalisation spirituelle préférée à la réalisation matérielle manifestée dans l’union et l’édification du Temple matériel à l’Esprit.
CONCLUSION :
L’objectif que s’était fixé le Chevalier d’Orient et de l’Epée était de rejoindre Jérusalem pour reconstruire le Temple détruit. Pour cela, il lui aura fallu passer l’épreuve de l’Esprit et acquérir la Liberté De Penser qui est celle De Passer, en abandonnant son égo. Il a opté pour la Chevalerie spirituelle qui en a fait un Être de lumière. L’objectif de la Chevalerie a été atteint plus comme un moyen (Liberté De Penser) que comme un but (Liberté De Passer). Le Temple a pu être reconstruit, ce qui était le second objectif, matériel et spirituel à la fois qu’il s’était donné. On retrouve dans la L.D.P. la Liberté au sens large, Liberté de celui qui a retrouvé son Être intérieur et qui constate que cet Être est libre de toute entrave et peut se consacrer à la construction spirituelle, qu’il peut vaincre les armées d’ennemis du seul fait d’avoir la Parole avec lui comme il le fera des Samaritains. La détention de la Parole, de la Liberté de Passer suffit à rendre possible l’élévation spirituelle du Chevalier d’Orient et de l’Epée, et il vainc ses ennemis qui sont les tendances matérialistes et l’attachement au monde.
Nous avons de plus, vu que la Parole a plus pour conséquence la Libération que la Liberté et qu’elle permet la Libération de la pensée plus que sa Liberté, on peut en déduire que le Chevalier d’Orient et de l’Epée a atteint son objectif, il est totalement libéré des contingences, capable d’entreprendre la construction du Vrai Temple mais il lui reste encore à s’attacher à ne plus construire qu’en Esprit sans le secours de la truelle et à ne voir que la Jérusalem céleste. C’est là la Grâce qui lui sera faite et qu’il pourra expérimenter plus tard.
J’ai dit
Très Sage Athirsata