Fraternité et émulation
T∴ F∴ P∴ M∴
A L G D
G A D L’U
Deus Meumque Jus
Ordo ab Chao
Au nom et sous la juridiction du Suprême Conseil
Pour la Côte d’Ivoire
Des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du
33ème et dernier Degré
du Rite Ecossais Ancien et Accepté
Tel est l’intitulé du Morceau d’Architecture que j’ai l’insigne plaisir de vous présenter à l’heure où l’éclat du jour vient de chasser les ténèbres et que la Grande Lumière commence à paraître.
Je souhaiterais, tout d’abord, vous présentez toutes mes excuses, pour ce travail relativement long. J’ai beaucoup embrassé, compte tenu de son caractère particulier, afin de vous permettre, TT II FF et II FF, d’élaguer tout ce qui peut paraître superflu avant d’ajouter vos différentes pierres pour rendre cette contribution digne de notre Atelier. Cela étant dit, avant de vous faire part des diverses imbrications qui existent, éventuellement, entre la fraternité et l’émulation, une définition de ces deux concepts s’impose.
En effet, qu’est ce donc que la fraternité, du point de vue profane et symbolique ? Qu’entendons-nous par émulation ? Et enfin, mais surtout, quelles peuvent être les diverses interactions entre ces deux sentiments ?
I. Le terme fraternité vient de l’expression latine, « fraternitas » dérivant du mot « frater » qui signifie frère. La fraternité est donc, au sens étymologique du terme, mais aussi au sens anthropologique, l’expression du lien affectif et moral qui unit une fratrie (lien affectif entre frères et sœurs, ou entre germains de même sexe ou de sexes opposés).
Par extension, cette notion désigne le lien de solidarité et d’amitié, dans un groupe, dans une association, unissant ceux qui luttent pour la même cause, le même idéal.
Au sens le plus large, la fraternité universelle fait résonner l’idée que tous les hommes sont frères et devraient se comporter ainsi, les uns vis-à-vis des autres.
Il existe de très nombreuses fraternités de par le monde, telles que la Franc-maçonnerie, certaines fraternités estudiantines, des confréries religieuses, des corporations de métier. Il existe malheureusement aussi, des sociétés criminelles qui correspondent à cette typologie, par exemple, la Cosa nostra, la Camorra en Italie, les Triades en Chine, les Yakusa au Japon.
La fraternité maçonnique, celle qui nous intéresse ici, est une fraternité initiatique, faite de symboles, de rites, de traditions dont le but ultime est de bâtir un monde meilleur. A la fois pari et défi, elle nécessite un travail à faire sur « soi » et entre « soi ». Elle est une pierre à tailler et à polir, mais surtout une pierre s’intégrant harmonieusement dans l’œuvre collective, à coté d’autres pierres pour construire l’Humanité. Elle est une fraternité de l’esprit, à la recherche de la vérité. Elle est une fraternité de cœur, pour une empathie attentive. Elle est une fraternité de la volonté, pour s’éprouver, unis dans le combat pour la liberté de pensée. Elle est une fraternité de l’imagination, à travers les symboles pour explorer les voies d’une quête spirituelle.
Le Serment est l’acte fondateur de la fraternité maçonnique. C’est un acte libre et réciproque, qui comporte le double engagement de l’Initié et du Frère : « Reconnaître et assumer un engagement envers ses Frères pour ce qu’ils sont, à les aider en cas de besoin ».
La fraternité implique un lien de parenté, familial ou spirituel. En se déclarant « enfants de la veuve », les Francs-maçons du monde entier se reconnaissent comme frères. La fraternité biologique est imposée, passive, celle de l’esprit, désirée, active.
Elle n’est pas innée. Elle reste toujours à construire et n’existe que par le libre choix de nos consciences. Mais qu’est-ce qui crée le lien et le sentiment de fraternité entre des personnes qui n’avaient à priori, rien à faire ensemble ? Suffit-il de se rassembler pour se proclamer frères ?
La Fraternité fait appel à l’amour, à la générosité, à la charité, à la solidarité, etc…, à toutes ces valeurs qui s’opposent à la haine, à la dissension, à la jalousie, etc..
On ne peut contester que la fraternité appartienne au domaine de l’amour. Selon le philosophe Kant, « l’amour est affaire de sentiment et non de volonté. Je ne peux aimer parce que je le veux, encore moins parce que je le dois ». On peut commander un acte, mais pas un sentiment.
La notion de fraternité est citée dans le premier article de la déclaration universelle des droits de l’homme (article 1er) :
« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ».
La Franc-maçonnerie repose sur la fraternité. Elle s’est attachée à nous en faire prendre conscience dès le 1er degré de notre Rite. Lors de notre initiation, les trois premiers articles de la règle en douze points, lue par le Frère Orateur, nous le rappellent d’ailleurs :
Je cite : « La F M est une Fraternité initiatique qui a pour fondement traditionnel la Foi en Dieu, GADL’U ».
« La F M se réfère aux « Anciens Devoirs » et aux « Landmarks » de la Fraternité, notamment quant à l’absolu respect des traditions spécifiques de l’Ordre, essentielles à la régularité de la Juridiction ». Et enfin…
« La F M est un Ordre, auquel ne peuvent appartenir que des hommes libres et respectables, qui s’engagent à mettre en pratique un idéal de Paix, d’Amour et de Fraternité ». Fin de citation.
Dès l’ouverture de la Loge le V M dit : « Que la Concorde, la Fraternité et la Charité guident nos paset nos Œuvres. Que nos regards se tournent vers la Lumière ».
Et à la fermeture il renchérit : « Mes F F, il ne nous reste plus, suivant l’usage ancien, qu’à enfermer nos Secrets dans un lieu sûr et Sacré. Et de nous unir en fraternité ».
Nous voyons par ces différentes citations toute l’importance de la notion de fraternité en franc-maçonnerie.
« Etes-vous Franc-maçon ? » « Mes Frères me reconnaissent pour tels ». La reconnaissance renvoie à la symbolique du miroir qui permet à celui qui se mire se retrouver dans les traits du reflet exprimé dans le miroir. Je vois en cet être mon Frère, mon Moi, mon semblable ; non pas que nous ayons les mêmes traits physiques, mais parce que nous avons en partage, bien au-delà de la ressemblance physique, un certain nombre de valeurs, que sont des signes, paroles et attouchements. La seule expression de ces valeurs, peu en importe le cadre, me renvoie ma propre image, celle de mon double.
La fraternité est un sentiment qui dépasse l’égo, qui rassemble plusieurs « moi » pour faire un « nous ». Cet ensemble porte en son fondement le respect de la personne humaine. Chaque personne peut vivre la valeur de la fraternité par l’exercice d’obligations morales envers autrui. « L’individu pour le groupe » est la cause, qui permet comme conséquence « le groupe pour l’individu ». Par la fraternité, la méthode maçonnique élève la dialectique de la réciprocité sur un plan qui s’étend à l’humanité.
Au terme de notre cérémonie d’initiation, quelle véritable signification pouvons-nous donner à cette fraternité ? Par cette initiation, nous sommes passés de profane à l’état de frère avant d’entrer dans la Chaîne d’Union. Ces différentes transformations ont fait de nous, un Initié, reconnu, par les membres de la Loge et par delà cette dernière, par tous les frères qui ont reçu, comme nous l’initiation maçonnique. On peut considérer que la pratique de la fraternité est le premier devoir, librement consenti, auquel tout nouveau « maçon » est convié à s’astreindre. Le serment que nous contractons lors de notre initiation est un engagement solennel à être fraternel.
La fraternité n’a aucun sens si elle ne s’identifie pas pleinement à un Idéal dont elle serait l’élément fédérateur. Le but premier en maçonnerie réside dans la foi et l’espérance en l’Homme, en son perfectionnement, à commencer par nous-mêmes, sachant que nous sommes, à la fois, le chantier et le maître d’œuvre.
Faisons nôtres ces quelques mots de Saint-Exupéry : « La pierre n’a point d’espoir d’être autre chose qu’une pierre, mais façonnée et assemblée, elle devient un Temple ».
La fraternité est souvent un vain mot, surtout en cette période où l’individualisme, ainsi que la course effrénée aux bonheurs matériels sont les deux moteurs d’une société en perte de repères. L’Initié ne se réalisera que dans la découverte des richesses de son être intérieur. Nos nouveaux rituels nous enseignent : « qu’il est plus facile de faire son devoir que de le connaître ». Le devoir de fraternité n’est pas inné. Il n’est pas un don du ciel, ni le fruit du hasard, ni encore moins l’œuvre spontanée d’une personne dite généreuse. Il suppose de la part de l’Initié, qui renferme en lui sa part d’ombre et de lumière, une rigueur et une volonté constantes qui lui permettront de s’élever toujours vers son idéal, traduisant ainsi cet élan du cœur, par des paroles et des actes qui résonneront dans la durée.
Le devoir de fraternité, constitue un socle de l’idéal maçonnique. La fraternité n’est pas un principe comme la liberté ou l’égalité : elle ne relève ni du droit, ni de la loi, mais constitue un idéal d’ordre universel.
II. Nous allons maintenant définir le deuxième terme de notre intitulé. Le mot émulation, dérive du latin « aemulatio » qui signifie rivalité (« aemulari », rivaliser avec).
L’émulation est donc un sentiment de rivalité ou un esprit de compétition qui porte à égaler ou à surpasser quelqu’un. On veut être, ou l’on veut faire, comme l’autre.
L’émulation est donc ce sentiment qui nous porte à imiter, à égaler nos semblables, à ne pas nous laisser dépasser par eux, et même à les surpasser. Dans cette définition, où elle nous incite seulement à imiter, elle ne doit pas être confondue pourtant avec l’instinct d’imitation proprement dit. Celui-ci n’est qu’une tendance à reproduire machinalement un acte que nous voyons quelqu’un d’autre accomplir. Les moutons s’enfuient et s’arrêtent ensemble, en imitant leur leader. L’émulation est essentiellement un désir conscient de se rapprocher de ce qui nous a charmés. Il peut néanmoins avoir émulation sans imitation aucune, par exemple, quand on fait autrement afin de faire mieux.
L’émulation est le besoin de faire aussi bien ou de faire mieux qu’autrui. Elle est mue par le désir d’atteindre le but recherché afin de mériter, les avantages que doit assurer le succès. C’est bien ainsi que le philosophe Spinoza entendait l’émulation, quand il l’a définie comme, « le désir d’une chose, désir qui se produit en nous par ce fait que nous imaginons que les autres ont le même désir ».
Mais pour chercher à acquérir ou à dépasser une qualité que nous remarquons ailleurs, il faut que nous imaginions pouvoir y parvenir, car on ne désire pas l’impossible. Aussi, prenons garde, d’éprouver cette émulation, à l’égard de ceux qui ont sur nous, un si grand avantage qu’il nous serait impossible d’en approcher. Et réciproquement, nous n’avons point d’émulation envers ceux qui sont tellement au-dessous de nous que nous ne voyons point en eux, de qualités que nous ne possédons déjà à un degré supérieur ?
Ce qui est important et qui doit être souligné est le fait que l’émulation implique des valeurs comme la sélection, l’excellence, la recherche du meilleur, l’élitisme, etc.
Mais d’où naît l’émulation et qu’est ce qui l’excite ? L’émulation naît de l’amour de soi, ou amour-propre au sens étymologique. Elle naît de ce sentiment qui nous fait nous préférer aux autres, à nous vouloir du bien, à nous estimer. Elle naît de la satisfaction ou du mécontentement de nous-mêmes, lorsque cet amour-propre se trouve en contact et en conflit avec celui de nos semblables. Par le fait que nous vivons en société, la comparaison de « nous » aux « autres » devient inévitable.
Il existe autant de motifs et de mobiles capables d’exciter l’émulation. Il peut apparaître en nous une émulation, pour l’affection, pour l’honneur, pour l’argent, pour le bien et même pour le mal.
III. Après avoir ainsi défini les deux composantes de notre intitulé, nous allons dans ce dernier volet, analyser, comment ils interagissent éventuellement.
En effet, comment pouvons-nous entrer en compétition avec nos frères ? Comment la fraternité peut-elle promouvoir l’émulation ? Et quelle incidence l’émulation peut-elle avoir sur la fraternité ?
Au REAA, les Apprentis sont mis à la disposition du Second Surveillant, dès leur initiation. Celui-ci, devient un « avatar du Maître » ancestral, l’initiateur par excellence, le détenteur du Savoir. Il devient leur « mentor », leur premier « modèle ». Evoluant dans un nouvel environnement où, ils ne connaissent rien et personne, ces nouveaux initiés finissent par souhaiter, faire comme lui, être comme lui. Il suscite, en eux, des vocations. Il doit rassurer ces Apprentis, qui désespèrent devant le silence des outils, en leur révélant que les symboles ne deviendront vivants que s’ils se laissent aller au fil de leur perpendiculaire. Il s’opérera alors en eux, une prise de conscience progressive, qui correspondra à une sorte d’état de pureté qui rendra évident ce qui paraissait obscur.
En Maçonnerie, celui qui acquiert ou reçoit une instruction maçonnique n’a pas le droit de la garder pour lui, au contraire du monde profane, ou il est libre de ne pas en faire profiter autrui. Ainsi dans les limites autorisées par les différents degrés, tout Maçon, à l’instar du Second et du Premier Maillet, a le devoir de transmettre ce qu’il sait à ceux qui ne savent pas encore. La tradition maçonnique n’a pas d’autre matérialité fondamentale que cette transmission maçonnique. Ces Apprentis, et « les éternels Maçons » que sont les frères, cherchent, en général, à imiter les plus anciens dans l’Art Royal. Ce désir de faire comme eux, provient de la qualité des prestations, de ces derniers, en loge, ou du charisme de leur comportement dans la vie profane.
A la grande différence de l’enseignement scolaire qui met en jeu exclusivement les facultés cérébrales, notamment la mémoire et l’intelligence, la Franc Maçonnerie transmet un enseignement qui engage la totalité des facultés humaines, au plan physique, psychique et spirituel. Elle associe étroitement le corps et le mental, le comportement et les idées, la morale et la connaissance, la force et la sagesse. Cela se fonde sur une vision unitaire du monde, dans la perspective de laquelle tout ce qui existe est soumis aux mêmes lois. Symboles, rites et mythes, font plus appel au cerveau archaïque qu’au néocortex, à l’inconscient qu’au conscient.
En Franc-maçonnerie, on
ne peut s’élever seul. Il faut
s’entraider, se soutenir mutuellement, s’appuyer
sur les autres. Il faut s’enrichir du contact avec
l’autre. Seul, on ne voit pas ses propres défauts
et on ne réalise pas ses progrès. Seul on a
tendance à se surestimer et l’on devient
narcissique.
Le réflexe immédiat, pour le nouvel Apprenti, est
de prendre exemple, soit sur le Second Surveillant, soit sur son
Parrain ou sur un Frère qui, pour des raisons de
sensibilité personnelle, l’aurait
marqué. Quelque fois, cet exemple peut également
être le Vénérable Maître,
surtout si ses prestations, en tant que Troisième Maillet,
sont de belles qualités. En cela, il impressionne le nouveau
venu. Celui-ci le prend alors, consciemment ou non, comme
modèle et calque alors sa vie sur lui. Cette nature de
l’émulation nous est acquise depuis notre enfance.
Examinons la façon dont, enfants, nous nous comportions au
contact les uns des autres, soit pour recevoir une éducation
commune, soit simplement pour jouer.
L’émulation apparaît vite entre nous, provoquée par un double but, que chacun éprouve le désir d’atteindre : gagner, d’une part, l’affection et l’estime du maître, et d’autre part, arriver à la première place, afin d’établir au moins sa supériorité sur les autres, si ce n’est pour obtenir les récompenses et l’honneur dont elle est la condition. Celui qui a couru le plus vite, à cette époque, pour les obtenir voudra de même aujourd’hui, arriver le plus vite, soit aux richesses, soit à l’estime, aux dignités, au pouvoir. Le but et les moyens auront changé, le sentiment restera le même. Cette tendance à égaler ou à dépasser les autres est naturelle. Elle est légitime, car nulle raison ne nous oblige à ne pas vouloir aller le plus loin que nous pouvons. Elle est louable, car elle ne procède pas d’une malveillance que nous éprouvons à l’égard d’autrui, mais essentiellement d’un bien que nous nous désirons.
Le philosophe Garnier dans son « Traité des facultés » dit : « Si l’émulation nous a été donnée, ce n’est pas pour refuser aux autres les connaissances et divers avantages que nous possédons, c’est pour nous pousser à imiter ou même à surpasser les biens qu’ils possèdent sans les en dépouiller ».
Quoi qu’il en soit, une noble émulation est loin d’être un sentiment rare. Qu’on se rappelle ces paroles de Corneille dans la préface de « La Suivante » : « Les plus heureux succès des autres ne produisent en moi qu’une vertueuse émulation qui me fait redoubler d’efforts pour en obtenir de pareils ». Ces réflexes, de vouloir mieux faire, de chercher à dépasser l’autre, acquis depuis notre jeune âge, nous servent bien évidemment aujourd’hui dans notre vie d’homme et donc à fortiori dans notre vie de franc-maçon.
La fraternité à travers la Franc-maçonnerie nous habitue, à la recherche de la satisfaction intime que procure le sentiment du devoir accompli. Elle nous amène progressivement à comprendre, dans notre effort de construction d’un monde meilleur, que le bien et le devoir sont aimables par eux-mêmes. Le Frère Inspecteur ne nous a-t-il pas demandé lors de notre initiation au 4ème degré ? « Etes-vous préparés à accomplir le Devoir parce qu’il est le Devoir, sans songer à la récompense ? ». Nous sommes également tenus de faire le bien parce que c’est le bien, sans qu’il soit besoin de l’appât d’une récompense pour nous y déterminer. N’est-ce-pas déjà là la plus pure, et la plus noble des émulations ? Nous nous apercevons ainsi que la fraternité au sein d’une Maçonnerie maitrisée, renferme en son sein les raisons d’une saine émulation : l’idéal du Bien pour le bien, l’Idéal du Devoir pour le Devoir ainsi que le Modèle exemplaire d’un frère.
Nous ne pourrons pas comprendre le comportement du franc-maçon que nous sommes devenus aujourd’hui, si nous ne revenons pas un peu à l’éducation qu’enfants nous avons reçue hier. Nous avons été éduqués dans un système dont le but principal est de former cette immense majorité de bons, sages et utiles citoyens qui s’assemblent pour former l’Etat. L’émulation est l’un des moyens de ce système. Une société démocratique, crée son élite par droit de mérite. Elle ne peut la créer que par un recours énergique à l’esprit d’émulation, si elle ne craint pas de dire au meilleur : « Tu es le meilleur ». Sans quoi elle prépare la règle du moindre effort et du moindre devoir. Pour recruter les ingénieurs, les médecins, les pilotes, les professeurs, etc., elle n’a qu’un moyen : la sélection entre les postulants selon leur mérite.
Le mobile de l’émulation, n’est pas le plaisir d’humilier un concurrent, de passer malhonnêtement au dessus des autres, de briller à leur dépens, de jouir de leur défaite et de son propre triomphe, c’est plutôt le besoin d’avoir mieux fait que les autres, d’avoir réussi.
Ce qu’on recherche à travers l’émulation, c’est tout simplement une incitation, un surcroît d’énergie qui résulte, pour chacun, de l’exemple de tous : elle échauffe les esprits sans les irriter, elle aiguise les volontés sans les tourner à la haine. L’émulation peut donc, à juste titre, être considérée comme une des méthodes par lesquelles la fraternité peut atteindre son idéal.
Le moyen sérieux pour apprécier les progrès et pour mesurer les efforts, est de les soumettre à la loi de la concurrence, la seule qui permettent aux forces intellectuelles et morales de l’homme, aussi bien qu’à ses forces physiques, de donner leur maximum d’intensité. L’individu ne peut, seul, trouver la vraie mesure de la puissance humaine, parce que cette mesure est une moyenne, et qu’une moyenne ne peut s’extraire que d’une pluralité. Nous ne sommes pas des êtres abstraits, nous sommes liés à une espèce ; c’est par une continuelle comparaison avec notre espèce que nous nous rendons compte du degré que nos forces peuvent atteindre, lorsqu’elles dépassent leur mesure ordinaire.
Il ne serait pas malhonnête de reconnaître, que c’est grâce à l’émulation que les peuples se sont élevés à la civilisation, que se sont formées des sociétés nombreuses, actives, industrielles et riches. Peut-il y avoir, en effet, un instrument de progrès comparable à cet aiguillon, qui, piquant, l’amour-propre, fait qu’on ne saurait supporter l’idée d’être distancé par ses semblables ou de rester au-dessous d’eux ? Quelles ressources inépuisables n’offre-t-il pas pour tous les genres de perfectionnement, aussi bien pour le perfectionnement physique que pour le perfectionnement moral et spirituel ?
Nous nous rendons compte par ces différentes implications, que l’émulation est une force dont la fraternité en particulier, et la maçonnerie en général, ont besoin, pour promouvoir leurs idéaux respectifs. T F P M et vous tous mes TT II FF et II FF…
En ces périodes troubles, où dans le monde profane, les hommes ne cessent d’œuvrer à éteindre les foyers de tensions et de guerre, à lutter contre les injustices, les exclusions et la famine, nous cherchons, vainement parfois, les marques d’expression de la fraternité dans notre univers maçonnique. Nous vivons au sein d’une société en miettes, désagrégée, marquée par l’éclatement des groupes de base comme, l’ethnie, la famille. Cette division et cette déshumanisation des rapports sociaux, comme l’a expliqué le sociologue Marcel Bolle De Bal, dans son ouvrage intitulé « Reliance, déliance, liance : émergence de trois notions sociologiques », entrainent des déliances sociale, psychologique et culturelle. Les liances qui subsistent sont plus techniques qu’humaines. Ce sont par exemple l’internet, la télévision, l’automobile. Elles isolent plus qu’elles ne relient.
En de tels moments, s’exprime, une profonde détresse. Celle de la lassitude et de la solitude imposée et subie. Alors se développe en chacun de nous, par réaction, ce désir d’inventer de nouvelles formes de fraternité, afin de recréer de nouvelles reliances humaines pour remplacer celles qui ont disparues.
La franc-maçonnerie est nourrie d’espérance et de nostalgie. L’espérance d’un monde meilleur et la nostalgie d’une fraternité perdue. Car ne nous leurrons point, les fréquentations de plus en plus aléatoires de nos Frères dans les ateliers et les intérêts bassement matériels qui animent les nouveaux initiés qui y arrivent sont là pour nous le prouver.
Ainsi, à
l’heure de la mondialisation, la fraternité, ayant
en son sein sa composante émulation, ne peut plus se
contenter d’une approche sentimentale
désintéressée. Elle devient une
nécessité vitale. Nous pourrons alors, pour
terminer, affirmer, en paraphrasant André Malraux :
« L’Humanité sera fraternelle
ou ne sera rien ».
J’ai dit.