La baguette du pèlerin, mesure sacrée et signe de commandement, emblème modeste du droit de l’exercer avec vigilance et bienveillance
V∴ D∴
Ordo ab chao
Deus meunque jus
Au nom et sous la juridiction du Suprême Conseil des Souverains Grands Inspecteurs Généraux
du 33e et dernier degré du Rite Ecossais Ancien et accepté pour la France
Le Chevalier Rose-Croix reçoit en main droite juste avant la cérémonie de la Cène, un baguette de roseau de 7 pieds qui fait de lui un pèlerin. La simplicité du pèlerin est en accord complet avec le chevalier qui doit rester le plus humble de tous. Le codex calixtinus définit les deux principales fonctions du bâton du pèlerin : d’abord constituer un troisième pied pour aider à la marche, ensuite défendre le pèlerin contre le loup et le chien, mais aussi à un niveau plus symbolique contre les pièges du démon. Dans la chanson du devoir des pèlerins, il est « le bâton d’espérance, ferré de charité, revêtu de constance d’amour et de chasteté ».
Jean Hani indique que le bâton est d’abord « d’abord un support vertical doublant non seulement les jambes, mais encore et surtout la colonne vertébrale qui est l’axe maintenant en équilibre tout le corps et par rapport auquel s’établit le centre de gravité. Le bâton en ce cas constitue une sorte d’axe supplémentaire secondant le premier ».
Mais la baguette est aussi l’attribut du berger qui guide le troupeau qui lui est confié et le conduit à l’abri. Jean-Pierre Bayard signale que « le bâton perforé du paléolithique, la cane du chaman, le bâton druidique devenu épiscopal servent à diriger une marche hésitante comme le berger par sa houlette fait suivre son troupeau et le conduit à bon port comme un nautonnier ».
Je traiterai d’abord du thème des voyages et du pèlerinage auquel renvoie dans le rite le sujet de la baguette du pèlerin. Ce premier thème en appelle un deuxième : le pèlerinage circumambulatoire du chevalier Rose-Croix vise l’objectif récurrent depuis le 1er degré de retour vers le centre de l’être. Enfin, j’évoquerai en troisième lieu le pouvoir sacré dont est dépositaire le chevalier Rose-Croix en tant que berger et pèlerin.
La baguette, soutien du pèlerin
Le pèlerinage du chevalier R+C s’apparente à tous les voyages vécues depuis le 1er degré qui consistent à s’éprouver soi-même et à dépouiller le vieil homme. Le premier voyage de l’apprenti figure la vie profane, remplie de vicissitudes, chaotique et changeante ; en regard l’issue de l’initiation doit normalement conduire à une modification du statut ontologique du néophyte par le passage de l’obscurité à la lumière et à la connaissance par l’ignorance vaincue.
Ces voyages s’effectuent autour du centre géométrique et symbolique du Temple dont l’accès est durablement impossible. Il s’agit avant de pouvoir l’atteindre de progresser en cheminant à distance, en labourant le champ de la connaissance préalable à l’aboutissement de cette ambition comme l’évoque le 12e degré dans le rapport qu’il établit entre le centre et la périphérie du cercle. Et ce cheminement s’intègre à un cycle cosmique qui est soit dans le sens du cours apparent du soleil, soit dans celui inverse de la rotation de la Terre autour du pôle.
Les voyages et leurs prolongements rituéliques donnent lieu à l’exercice d’une discipline corporelle qui impose les rigueurs de la ligne et de l’angle droit et recale les déambulations aléatoires,voire ébrieuse du profane.
La marche de l’expert, du maître des cérémonies et des 7 maîtres autour du corps d’Hiram est un voyage douloureux autour de celui dont la mort symbolise la parole perdue et un pèlerinage commencée vers la connaissance ultime même si le résultat provisoire de la quête dont le nouveau maître est l’heureux bénéficiaire est une connaissance substituée.
Au 18e degré, le chevalier pèlerin, munie de sa baguette est invitée avec toute l’assemblée à suivre le Très Sage et les deux Grands Gardiens qui font sept fois le tour du Chapitre en commençant par le Midi pour s’arrêter en face de l’Orient.
Le Chevalier parcourt en silence, autour de la table fraternelle, l’espace et le temps, et comme l’apprenti souffre et persévère dans sa quête. Lequel d’entre nous, mes frères, n’a pas ressenti la qualité du silence de ce moment rythmé par le bruit sec du roseau sur le sol du Temple ? Cet instant où se réalise et se déploie un véritable Mandala vivant ?
Cette marche circulaire est surnaturelle si l’on consent au détachement intérieur nécessaire pour se rendre disponible à la perception d’une dimension ontologiquement supérieure résultant de cette déambulation immémoriale et magique.
A l’instar de toutes les traditions authentiques, cette marche prépare à la purification intérieure, voire à l’expiation, dans tous les cas pour le chevalier à l’acceptation de sa faiblesse dont la baguette porte témoignage. Elle permettra l’accès, si ces conditions psychiques appropriées sont réalisées, au mystère cosmique de la sanctification du pain et du vin et à l’intégration corporelle et vitale des energies principielles qu’ils réunissent au plan alchimique.
La quête du Centre
La quête du Centre spirituel dans sa double dimension intérieure et cosmique (respectivement l’Atma et le Brahma de l’Advaita-Vedânta) mobilise le maçon écossais tout au long de son parcours.
La perte de la Parole condamne à l’exil spirituel.L’exil, c’est justement la perte du Centre, son éloignement majeur qui conduit au déséquilibre, au désaxement, au déchirement intérieur. La marche des maîtres autour d’Hiram, la déportation à Babylone après la destruction du Temple, le départ des mages après la découverte du Triangle d’or dans l’ancien rituel du 13e degré, donnent lieu immanquablement à un mouvement de sens inverse visant au redressement (du nouveau maître) à la réparation faite aux exilés par le roi des Perses, à un appel au retour aux origines,bref à une régénération à laquelle aspire tout initié.
Le Chevalier R+C a entrepris lui aussi le voyage de retour, mais sur des bases nouvelles. Le nouveau Centre spirituel n’est plus géo-localisé. La spiritualisation de la matière paraît l’avoir emporté sur la matérialisation de l’esprit, le voyage es devenu intérieur et le Temple s’est fait chair en chaque initié. Le pèlerinage vise, pour ceux qui l’entreprennent au rassemblement centripète de tous ce qui est épars en eux en vue d’une ré-intégration de l’unité principielle.
La baguette du pèlerin est symbolique de cette démarche : elle représente la droite verticale et l’axe du monde qui permet au croisement avec l’axe terrestre horizontal de définir le Centre ; C’est aussi le bâton d’Hermès dont le feu de l’esprit a jailli et le bâton de Moïse qui en se transformant en serpent, assure dans un combat sportif douteux la suprématie de la Divinité unique sur le polythéisme égyptien.
La légende de Prométhée atteste aussi de l’importance symbolique du bâton comme vecteur de transmission axiale de la connaissance. Prométhée géant et frère d’Atlas, bienfaisant envers les hommes leur donne le feu qu’il a dérobé aux Dieux en le cachant dans un bâton creux. Cette transmission illicite est d’ailleurs souvent comprise comme le don fait aux hommes des sciences et des savoir–faire techniques ce qui, au regard de l’opérativité originelle de Franc-Maçonnerie est évidemment d’un certain intérêt. La punition infligée par les Dieux à Prométhée est terrible : un aigle lui ronge le foie, lequel repousse sans cesse prolongeant indéfiniment son supplice.
Le Centre spirituel qui est pour le Maître Maçon la chambre du milieu où il perçoit son salaire, lieu d’acquisition de la sagesse et de la connaissance est devenu pour le Chevalier R+C, le lieu immatériel de la ré-intégration dans l’Etre, invariable milieu de la roue du monde où se concilient les contraires, le cœur mystique de l’Adam kadmon.
Le signe de commandement
La baguette est aussi un insigne du commandement, emblème modeste du droit de l’exercer avec vigilance et bienveillance. Cet insigne renvoie à la crosse de l’évêque, le bâton du maréchal ou le sceptre des rois, presque une baguette magique, capable sur une simple injonction de son porteur de métamorphoser la réalité en disposant des éléments. Le symbole vertical et axial est ici en relation avec l’autorité spirituelle conférée par le plan céleste et dont le chevalier est le pontifex, dépositaire du pouvoir divin. Le chevalier munie de la baguette participe ainsi de l’autorité royale et guide les hommes vers la lumière. Le commandement mesuré et bienveillant dirige et canalise l’évolution du plan terrestre par un enseignement dont le chevalier doit être le porte-parole zélé et dévoué en même temps qu’il est le combattant infatigable de l’ignorance.
Cet enseignement est celui de la
loi nouvelle et le chevalier dispense une parole d’amour qui
triomphe de la mort ainsi que le suggère le
phénix symbole majeur du grade ; l’amour enfin
dont la rose mystique à l’intersection de la croix
des éléments est l’emblème
éclatant. Mais cet enseignement ne peut être
dispensé qu’avec discernement. Il ne faut, en
effet,donner le pain et le vin qu’à ceux dont le
mérite avéré leur permet
d’en faire l’usage le meilleur. Pas de « perles
aux pourceaux ». Les autres destinataires les
recevraient en vain.
Le commandement reçu concerne aussi au premier chef le
chevalier R+C lui-même. Celui-ci a
intégré au degré de Maître
secret le sens du devoir impérieux et inflexible
désormais mis au service des vertus théologales
Foi, Espérance et Charité.Ces trois vertus
attestent chez l’être humain ainsi que
l’énonce D.Béresniak « l’existence
du pouvoir de choisir une voie différente de celle qui
consiste à satisfaire ses désirs
immédiats. Au plan moral, c’est
l’affirmation victorieuse d’une certaine forme de
conduite et d’un art de vivre » qui
définissent justement l’essence
métaphysique de la chevalerie.
Armand Farragi relate le livret de Tannhäuser de Wagner : « alors que Vénus lui promet l’éternité des plaisirs, il a la nostalgie de sa condition d’homme, il éprouve l’impérieuse nécessité de retourner à un autre quête ; Ton amour m’a fait l’égal des Dieux, dit-il à Vénus, mais d’un mortel j’ai les faiblesses – rempli d’un bonheur immense, mon cœur appelle la souffrance – de ton empire, il me faut partir – Déesse, laisse moi fuir ; je porte en mon cœur et la tombe et la mort ; la pénitence un jour me conduira au port ».
Tout est dit. Le chevalier instruit de quelques mystères aspire à revenir parmi ses frères les hommes pour partager leur sort et diriger leur quête et ce retour est en même temps la condition de son accès à l’étape ultime de la réalisation.
La véritable légende de Tannhäuser est à vrai dire moins reluisante : poète qui s’était abîmé dans les plaisirs de venusberg, c’est à dire dans la débauche, il fut condamné à se rendre à Rome pour implorer le pardon du Pape. Ce dernier lui remit un bâton en lui disant : « lorsque ce bâton se couvrira de fleurs, tu seras pardonné ». Le bâton finit un jour par fleurir mais lassé d’attendre, Tannhäuser était retourné à Venusberg.
J’ai dit