La charité
Non communiqué
A la Gloire
du Grand Architecte de L’univers
Rite Ecossais Ancien et Accepté
Ordo Ab Chao
Au Nom et sous les Auspices du
Suprême Conseil de France
Liberté-Egalité-Fraternité
Le rituel d’initiation nous dit que les Chevaliers Rose-Croix conçoivent la charité sous l’esprit du dévouement total à leurs semblables, qu’ils sont tenus d’aider, d’assister et d’aimer. Dans quelle mesure pouvons-nous tenir cette promesse vis-à-vis des hommes que nous côtoyons dans notre vie profane ?
Ayant pourtant quelques années de maçonnerie et de serments renouvelés, je reste toujours dubitatif face à des sujets qui me rappellent le cœur de ces serments.
Deux options :
- soit dresser le portrait de l’excellent maçon que je suis devenu et vous faire éclater de rire face à cette galéjade ;
- soit tenter une relecture de vie quelque peu apaisée pour ne pas sombrer dans l’auto biographie.
Je prendrais la seconde, les éclats de rire n’étant pas propices à nos travaux.
Un F, en Loge Bleue, avait l’habitude de demander au profane sous le bandeau s’il faisait une différence entre charité et solidarité.
Charité pour le Littré, navigue entre Amour du prochain, aumône, acte de bienfaisance et perfidie de courtisan ou calomnie.
Solidarité restant dans un cadre plus juridique avec le sens d’engagement réciproque et responsabilité mutuelle.
L’amour du prochain restant, bien sûr, le cœur de ce travail.
Me revient en mémoire une planche au 14° sur la générosité du cœur qui tend à l’amour de l’humanité. Je suis comme l’écrivait Jacques Salomé dans son livre « le courage d’être soi » un héros au quotidien ; nous le sommes tous. Bien entendu il ne s’agit pas d’exploits remarquables faisant la une des journaux, mais plus prosaïquement de situations d’une grande banalité, des petits riens de la vie.
Le dicton populaire rappelle que : « charité bien ordonnée commence toujours par soi-même ».
Banalisé par l’usage, j’ai toujours compris ce dicton comme un signe d’égoïsme qui devait me permettre de combler mes envies ou désirs, avant de me préoccuper du voisin. Comme quoi, il est toujours nécessaire de bien lire les textes et en disséquer les mots, car j’avais omis d’inclure le « bien ordonné » situé au cœur de la phrase.
C’est ce « juste ordonnancement » qui fait le nœud gordien entre Charité et Soi-même. Charité juste implique au préalable d’être ordonné intérieurement.
Il n’est plus question là de petits gestes banalisés ou de bonne conscience « low cost » ! Il n’est pas plus question de « mettre la charrue avant les bœufs » en laissant l’affectif prendre le chemin de la spontanéité inconsciente…
La charité redevient émanation du cœur et non plus baume sur les démangeaisons de la mauvaise conscience.
Remettre dans l’ordre mes trois pas d’apprenti : apprendre, aimer, agir pour les faire correspondre avec les trois voies que sont connaissance, amour et action, qui ne peuvent être parcourues que dans cet ordre pour éviter que l’Amour non éclairé sombre dans les passions et que l’Action ne soit qu’une vaine agitation. Bien plus exigeant qu’une piécette jetée dans une sébile !
Au quotidien, je dois d’abord charité à moi-même et à mes proches.
Me suis-je levé du pied droit ou gauche ? Ai-je dormi profondément ou par séquences ? Ma tête dans le miroir de la salle de bain est elle aimable ou désespérante ? Autant de facteurs qui vont influencer mon dévouement domestique dès la machine à café. Je suis un peu loin du rituel, mais ce conditionnement va en partie guider ma journée et l’ambiance de la maison.
Pour la 300 fois, cette année, devant le marchand de journaux je retrouve la petite roumaine qui tend son gobelet à monnaie ; cruel dilemme d’une fuite rapide ou d’une piécette déposée ; non que je puisse me ruiner par ce geste, le fisc s’en ai déjà chargé, mais geste suspendu quand je pense au réseau qui met cette fille sur le trottoir par tous les temps, ou geste accompli quand j’imagine sa sébile remplie lui évitant les injures du soir, voire même les coups.
Il est facile d’être le preux chevalier que nous imaginons devenir quand la charité reste ponctuelle. L’égo se rassasie volontiers de l’exploit minuscule accompli dans un élan spontané de générosité.
Qu’en est-il de ce même chevalier face aux hordes de ces nouveaux maures qui sautent les frontières et qu’aucun Charles Martel ne saurait arrêter comme cela est naïvement rapporté dans les livres d’histoire ?
Illusoire Don Quichotte qui pourfendant les moulins rétablirait justice, égalité et bonheur en ce monde ?
Héros du Far West sauvant la veuve et l’orphelin, un colt fumant à la main ?
Mais au fait, ces maures de la pauvreté sont-ils mes semblables ? Vaste questionnement !
Le petit écran fait débarquer à ma table des familles entières harassées par une traversée de l’horreur sur des bateaux improbables, quand ils ont la chance de débarquer… Nouvelles vagues de boat-people qui nous ramène en extrême orient vers un exode qui n’avait rien de biblique, mais qui mobilisait intellectuels du moment et même futurs ministres, inaugurant le vaste chantier du « charity business », petite entreprise de sauvetage devenue depuis multi nationale.
Imaginer mon salon devenu hall de gare pour réfugiés ? Planter des tentes dans mon jardin pour augmenter ma capacité d’accueil ? Dialoguer par gestes face à des dialectes multiples et variés ?
Ouf ! Je ne fais qu’imaginer.
Et bien non, j’ai vécu de ces expériences.
Grace à mon père qui fut maçon sans tablier, j’ai pu modestement œuvrer, dans son sillage, au sein du Secours Populaire en France et à l’étranger, notamment lors de la guerre en Yougoslavie.
Quelle aventure que de suivre l’organisation d’un premier convoi humanitaire le soir même du réveillon familial de Noël !
Que d’espoir et de reconnaissance sur les visages des victimes de ce conflit pour une couverture ou un sac de pommes ! Ce tableau ravivant les histoires familiales d’exodes de la seconde guerre mondiale que nous écoutions, bouche bée dans notre enfance.
Quand les ONG se sont abondamment mobilisées, que d’amertume face aux bras croisés des repus de cette aide humanitaire qui entendaient être payés pour décharger les camions…ou qui trafiquaient avec les produits de cette manne !
Ceux là sont-ils mes semblables ? Assurément je répondrais non !
J’ai deux filleules au Cachemire que je soutiens avec bonheur dans leur scolarité puisque le chemin de l’université est ouvert à l’une d’elle. Mais quid des autres enfants de ce village perché à 4000 mètres d’altitude ? Bien sûr, la limite de mes finances s’impose rapidement alors soyons plus raisonnable !
Ma grille d’analyse est un tamis dont les mailles s’amenuisent au fur et à mesure que ce semblable s’éloigne du groupe de mes proches. Passe pour ma famille, mes amis, mes voisins, mes frères. Ensuite, l’objectivité s’émousse un peu.
Une petite voix me susurre : « Alors Gérard et tes serments ? »
Ah ! Ca suffit, tais toi ! J’en fais bien assez. D’ailleurs j’utilise à fond toutes les déductions fiscales de Dons aux œuvres. Suis pas Rockefeller, ni Abbé Pierre !
Calmons un peu cette tempête sous un crâne qui est redondante et stérile. En relisant un ancien numéro d’ORDO Ab Chao de 2003 sur l’Esprit du REAA, je m’amuse à découvrir une note en bas de page qui relevait l’étonnement de l’auteur de ne pas trouver la devise du rite en loge bleue.
Le cheminement des esprits, plus de 10 années plus tard, a réintroduit la devise dans les tenues, celle-ci étant désormais à l’occident de nos temples dès le premier degré. Décision, certes tardive, mais qui conforte la voie de retour vers l’unité que prône notre Rite par une remise en ordre de notre chaos intérieur.
Revenant aux essentiels et à la cérémonie d’adoubement du premier degré, genou en terre, posture humble s’il en est. Il nous est déjà rappelé que les actes de charité doivent être à la hauteur de nos moyens et surtout discrets. Ayant, à plusieurs reprise occupé le poste d’hospitalier ou d’élémosinaire je n’en ai jamais porté le bijou mais celui-ci aurait dû figurer une aumônière ornée d’un cœur.
Ce cœur pouvant être assimilé à la conscience morale dans son respect des devoirs et des bonnes manières d’agir.
Je retrouve au degré de ce jour l’acclamation des chevaliers Roses Croix :
« Que la Foi, la Charité et l’Espérance nous encouragent, nous guident et nous soutiennent ».
Alors ? Des grandes déclarations au quotidien que d’écarts et des grands écarts parfois. Comment regarder « l’Autre » qui mendie sur son trottoir ?
Si j’en avais les vertus, je suivrais Teilhard de Chardin qui écrivait que : « L’Autre n’est plus appréhendé comme un être dans sa différence d’état, mais dans sa dimension-en devenir, pièce agissante dans la « noosphère » …Sphère de la pensée humaine qui entourerait la terre ; comme une enveloppe transparente ».
Donc prise de conscience de n’être qu’une poussière d’un grand Tout et de n’avoir de périmètre d’action que les bras étendus de l’homme de Vitruve et le rayonnement de mon cœur. Ce qui est déjà un challenge d’importance.
Revenant dans ce temple qui nous abrite et relisant mon parcours dans ces degrés de perfection, je mesure combien nos rapports fraternels ont déjà évolués. Fraternité de bonne volonté des premiers temps pour bien entrer dans l’habit du franc maçon, fraternité vécue avec quelques uns dans les aléas de la santé ou de la vie professionnelle, statut social qui se gomme au fils des ans et dépouillement progressif des idées bien arrêtées et des jugements de valeur, par essence sans valeur !
Charité intellectuelle de l’accueil du frère que nous n’aurions pas choisi de fréquenter dans le monde profane et qui est le miroir vigilant de notre image.
Charité vis-à-vis de soi-même, arme redoutable et à doubles tranchants qui incline soit à une bienveillance confinant au laxisme, soit à un rigorisme qui cette fois incline vers l’intransigeance et à l’insatisfaction permanente.
Se pose alors le problème des limites de cette charité.
J’exclue d’emblée celle qui a trait à nos moyens économiques ; j’en ai parlé plus avant et chacun connaît sa limite. Dans ces limites, et certainement avec prétention de ma part, il m’arrive parfois de me demander s’il est bien charitable d’accorder à un frère l’accès à un nouveau degré, quand sa planche est caviardée de textes pêchés sur internet au milieu de digressions qui évitent le sujet imposé.
Ce n’est pas en censeur que je m’exprime, mais dans le souci que son parcours reste harmonieux et fructueux pour lui. Souvent, des frères plus subtils que moi savent nuancer cet oukase que je n’ose exprimer, car j’ai manqué de courage.
Par bonheur, le bain familial dans lequel j’ai grandi, était propice à former mon esprit à la charité et à la solidarité.
Vous qui me connaissez, savez bien que j’ai une vocation de « Chien Bernard », comme dit un ami ; je n’ai pas au cou un tonnelet de rhum pour réchauffer le voyageur égaré, mais souvent « le cœur sur la main » selon l’expression populaire.
Ce fut souvent, en Franc Maçonnerie, l’occasion de désillusion et de tristesse. Nombre parmi vous peuvent également en témoigner. Ce que je crains par cet état c’est une sorte d’usure des élans de mon cœur qui se modère dans les résurgences du passé.
Je reste persuadé que cette charité solennellement promise, nous l’avions dans nos cœurs avant d’être maçons. Même si cette charité nous parait étroite ou dérisoire, notre devoir est déjà de faire vivre cette quantité mesurée.
Si les rappels ne sont pas inutiles, je crois de plus en plus que nous sommes une élite, ou plutôt des élus au sens biblique du terme et je m’étonne de moins en moins que nous soyons ce midi rassemblés dans ce Temple.
Au-delà de nos différences, je nous reconnais pétri de la même glèbe d’espérance qui conduit à la conversion des regards et de cœurs.
J’ai dit.