L’Image de soi
Non communiqué
L’idée que nous nous faisons de nous-mêmes est peut-être la meilleure façon de progresser. Le « connais-toi toi-même », de SOCRATE est toujours d’actualité et reste une des rares possibilités offertes à l’être humain, pour s’intégrer dans la croix symbolique des aspirations personnelles opposées aux nécessités sociales.
La rencontre de la croix ne ramène-t-il pas le Chevalier Rose croix au « connais-toi toi-même » ? La grande difficulté, je pense te l’avoir dit, c’est de penser les rapports plutôt que de penser l’objet. Le moi, qu’est-ce, sinon le point privilégié des rapports du sujet et de l’Univers. Mais comment définir l’existence du moi sans définir ses attributs ? C’est l’inversion (ce qui est en haut – ce qui est en bas) et comme l’inversion se renverse, alors que Dieu est composé de tous les attributs. Le Moi n’est composé d’aucun.
La trahison naît de la nécessité d’employer un langage positif. D’où la tentative BERGSONIENNE, le mouvant, la conscience fluide, l’esprit en dehors des choses définissant les choses… Au demeurant, il est naturel que certains s’arrêtent en chemin. Et c’est en ce sens que bien des promotions s’avèrent ruineuses, même pour ceux qui en bénéficient.
On finit toujours son chemin dans la solitude glacée des cimes. Il n’y a pas de sentimentalisme à ce degré de liberté. Mais le fait de se cacher du monde est bien à l’origine d’une stupide controverse. Nul ne disparaît qui n’existe pleinement. C’est dire que SOCRATE, parce qu’il est mort, ou JESUS, parce qu’il est mort, ne comptent plus ?
Tu vois l’argumentation… Ce n’est pas l’absence qui est ruineuse, c’est le fait de manquer et de ne manquer à personne ! Autrement dit, ce n’est pas la présence qui compte, mais le fait que l’on soit pris en charge par d’autres.
Que le 14° frappe fort, c’est certain, on ne peut pas affronter la pensée judaïque sans être impressionné par ce jeu abstrait de l’esprit, qui flotte littéralement au-dessus des contingences ordinaires. Mais d’une façon générale, tous les degrés de l’initiation méritent attention. Je ne pense pas que l’on ait épuisé le premier degré, ni le second, en six mois, comme c’est la coutume. Et ces initiations à la nature ou au métier demanderaient d’être longuement analysées.
Tout est utile dans le travail tel qu’il se conduit la plupart du temps. Seuls ceux qui ont vocation se sauvent, et c’est très bien à condition… Qu’il reste quelqu’un pour faire signe. Car je crois nécessaire de « conserver » le patrimoine, mais non le livrer à la curiosité des indifférents – qui n’en ont que faire – hommes légers – qui n’en retireront aucun profit – et des politiques – qui s’en serviront à des fins que leur fonction les obligent à adopter.
C’est en ce sens qu’il faut ne cacher au monde. Cela ne signifie pas s’anéantir… Mais au contraire, choisir son terrain pour agir.
La passivité en définitive n’est jamais moins dommageable que l’activisme, mais tous deux sont des attitudes douteuses car, la plupart du temps elles traduisent une absence de maîtrise. Je crois qu’il faut se garder de toute facilité dans l’interprétation de la parole. Nous avons trop tendance à répéter sans remettre en question, et nous n’avançons pas dans la connaissance des êtres et pas dans la connaissance de nous-mêmes.
Le« Connais-toi » est-il plus précieux, comme formule, que le « obtiens-toi » ou le « oublie-toi » ? Je remarque la démarche de SOCRATE, et qu’elle est ordonnée autour de la connaissance des autres.
Quand SOCRATE a lu le texte inscrit au fronton du Temple de DELPHES, il ne s’est pas soucié de lui, mais a cherché à savoir ce qu’il en était des autres. Il a cherché ceux qui prétendaient posséder les qualités, les vertus, les mérites, dont il se sentait personnellement dépourvu, et constata (c’est ce qu’il dit) qu’il n’était pas inférieur à ceux qui affichaient des prétentions évidemment excessives.
La rencontre de la Croix, demandes-tu, ne ramène-t-elle pas le Chevalier au « Connais-toi toi-même » ? Sans doute, la Croix nous découvre l’immensité du Sacrifice auquel l’humanité doit consentir pour être digne de ses aspirations (les chrétiens diraient (pour que l’homme puisse rejoindre le Père).
En réalité, la connaissance de soi n’est pas une fin en soi. Elle n’est au mieux que la voie de la. Maîtrise. Et de ce point de vue-là, on peut interpréter la Croix, de deux façons au moins soit : la Croix me montre que c’est le sacrifice de ce que je suis qui ouvrira la voie du salut, soit : je ne peux parvenir à la parfaite maîtrise qu’en résignant tout ce qui fait ce que je suis. Ces deux interprétations rejoignent le propos selon lequel on ne se connaît que dans l’action. Car l’action nous projette hors de nous-mêmes et c’est cette projection qui nous révèle dans la mesure où elle exprime tout ce dont nous sommes capables. Elle nous objective en quelque sorte.
En bon langage, se connaître, c’est être capable de se contrôler. Et donc, la maîtrise de soi est au bout de la route. Si nous considérons les rapports sociaux, il faut nous interroger sur le sens de l’intégration des aspirations personnelles : Est-ce le bonheur ? Est-ce la paix ? Est-ce la fraternité que nous cherchons ?
Il me semble qu’il y a un décalage à prendre en compte comme celui qui sépare ce que l’on fait pour autrui, ce que l’on fait pour l’ensemble des êtres et ce que l’on fait pour soi. La véritable alternative se pose quand on attend d’une autre vie une récompense, ou seulement la réponse à notre destinée sur terre. Mais s’intégrer au cœur de la croix est-ce un acte volontaire ou simplement la nécessité, la conséquence inéluctable de la vie fait même de la condition humaine ?
Autrement dit, faut-il « se travailler » pour prendre place au cœur des contradictions, ou y sommes noua malgré nous et, dans ce cas, quel signe pouvons nous représenter quelle figure devenir, quelle place tenir ?
Il suffit à mon avis de considérer la condition de chacun de nous-mêmes, je veux parler de ceux qui apparemment ne connaissent de la vie que les menaces atténuées, les assauts amortis, que les épreuves les moins rudes.
Nous sommes pris, c’est une évidence, entre les aspirations personnelles et les nécessités sociales, mais noua sommes également le jeu des rapports dialectiques entre des aspirations (besoins, désirs, aspirations spirituelles) et les nécessités (subsistance, langage) qui nous imposent une constante dispersion, ou des tribulations dont il nous faut à toute force nous dégager.
Et il est vrai que plus nous sommes pris par la diversité des contradictions qui nous assaillent, plus nous avons la possibilité de nous maintenir en équilibre, sinon au repos. Ne dépendre que d’une chose : c’est vivre asservi, à deux choses : c’est pouvoir les opposer, à mille choses, c’est le moyen de trouver sa vérité.
En ce point de convergence ou de dispersion, qui constitue le centre le la croix, quel est le signe de notre accomplissement ? C’est la rose qui nous le découvre. Elle fleurit, là où la contradiction est la plus riche, où les oppositions sont les plus nombreuses et les plus constantes. Il y a évidemment une projection que l’on pourrait faire vers l’ordre social qui n’est jamais mieux assuré que dans la multiplication des manifestations contradictoires et opposées, jusqu’à l’individualisme comme excès – et une projection que l’on peut faire à l’égard du moi, qui n’est jamais plus solide et accompli que lorsqu’il est réduit à la pure conscience de l’Etre.
Et c’est pourquoi, je dirai, en réponse à la question : On ne va pas à la rencontre de la croix, on s’y trouve. Et le signe de notre salut, c’est quand face au faisceau divergent des événements, nous sommes à la fois pure conscience et rayonnante beauté. Le point et la rose (sans jeu de mots). Et je prie quiconque lira ce propos de me croire.