18° #415012

Qu’entend-on par La Parole a vaincu la mort ?

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En tournant et retournant cette question dans mes pensées depuis un bon bout de temps, je trouve sa formulation toujours aussi singulière, si on la sort de notre contexte. D’abord le « on » qui est un pronom indéfini. Y aurait-il une réponse commune à cette interrogation ? Commune à qui ? A l’ensemble des Hommes ? Aux seuls Francs maçons ? Aux initiés ? Aux seuls Chevaliers Rose+Croix ? Ou bien le pronom indéfini suppose-t-il que chacun peut avoir son propre entendement ? Ensuite, sans avoir élagué ces premières réflexions, la formule « la Parole a vaincu la mort » ouvre, toujours si on sort du contexte, un champ d’interrogations… La Parole a vaincu…il y aurait donc eu un combat, une lutte, ou au moins, un antagonisme ?

La mort pourrait et devrait donc être vaincue ? Pourquoi ? Comment ? Est-ce même possible depuis notre état humain ? Et puis surtout comment cette assertion peut-elle entrer en résonnance avec la question fondamentale, ontologique de la condition humaine, celle du mystère de la mort ? Après re-contextuelisation dans le 18ème degré de notre Rite, résiste-t-elle au transfert dans notre quotidien, dans notre solitude, même éclairée ? Nous y reviendrons.

D’abord retraçons encore une fois notre chemin de maçon du Rite Ecossais Ancien et Accepté, pour essayer, en suivant le fil, de faire corps avec le sens qui y est inscrit. Retraçons-le depuis V.I.T.R.I.O.L. jusqu’à I.N.R.I puis cette parole du Très Sage, tout à fait à la fin de la cérémonie de réanimation des lumières, une fois l’an, à la clôture de l’agape pascale : « La Parole a vaincu la mort ». Nous noterons que les deux seules suites d’initiales recouvrant des locutions latines apparaissent au tout début du processus initiatique dans le cabinet de réflexion et à la fin du rituel du 18ème degré, la seconde comme un écho à la première. Nous remarquons aussi, en nous retournant sur le chemin effectué, que « I.N.R.I. » est suggéré dans la dernière épreuve de l’initiation, celle du feu, qui doit donc évidemment se faire au centre de la Loge. Tout le long processus depuis le mot sacré du 1er degré jusqu’à l’union des chevaliers d’Orient et d’Occident emploie une terminologie hébraïsante, souvent bien éloignée des racines purement hébraïques. Le rituel du 3ème degré nous met devant le fait que la Parole est perdue et que la quête est de la retrouver. Dès le quatrième, les mots substitués s’enchaînent jusqu’au tétragramme annoncé par le rêve d’Enoch. Lui aussi imprononçable, seules ses initiales en hébreu annoncent en filigrane une promesse que le 14ème degré enterre une nouvelle fois. Ce long parcours, prolongé par les degrés de l’exil, s’imprègne d’une lecture particulière de l’Ancien Testament, où l’épopée du peuple juif est perçue comme un reflet de l’épopée humaine toute entière et où construction du Temple, expertise en architecture, engagement chevaleresque sont exigés successivement et conjointement.

Le 18ème degré nous embarque dans un raccourci de ce chemin pour en dévoiler l’issue. Dès la cérémonie de réception, le premier Temple (le seul existant pour les récipiendaires qui y sont abandonnés) va s’obscurcir pour devenir le Temple Noir. Les trois colonnes qui doivent les guider voient leurs lumières s’éteindre, et les têtes sont recouvertes d’un voile noir. Ainsi même la direction de l’Orient leur est effacée. Seule la mort leur semble promise. Et là, le rétablissement va surgir du plus profond de chacun d’eux. Souffle, Parole, puis Lumière vont régénérer les obscurcis et, dans un nouveau Temple où le Rouge flamboie, ils sont accueillis par le Très Sage qui, sans ambages, sans détours, sans complexité rituelle, leur lit la Parole qu’ils ramènent du fond des ténèbres, et même sa signification. Il leur est même simplement annoncé que cette Parole est message de vérité universelle et éternelle. Quel contraste avec le parcours du 3ème au 14ème degré ! Par la suite, le rituel de reprise des travaux du Chapitre rappelle à chaque fois que l’heure est celle où les ténèbres se répandent et où la Parole est perdue. Les travaux seront suspendus à celle où la Lumière est dans tout son éclat et la Parole retrouvée. Ainsi, à chaque fois, les bornes temporelles des tenues du Chapitre nous réinscrivent dans ce renouveau quasi-miraculeux. Il est facile de comprendre le parallèle avec le Nouveau Testament se substituant à l’Ancien pour livrer la Parole Nouvelle, celle de l’Amour, celle de la libération, celle de la reconnaissance de l’Autre. La Cène ponctuant les travaux du Chapitre, le pain et le vin, les nouvelles colonnes de la Foi, de la Charité et de l’Espérance et bien sûr, le monogramme INRI, tout concourt à ce parallèle. Et puis l’agape pascale comme point d’orgue renvoie bien le 18ème degré à cette analogie.

D’ailleurs, on y éteindra encore les lumières pour les réanimer et prononcer in fine la Parole retrouvée. Pâques est bien le moment privilégié pour témoigner de la Parole retrouvée. La fête juive commémore la sortie de l’Egypte et le passage des eaux. D’ailleurs l’étymologie l’atteste puisque « Pessah » signifie « il passa par-dessus ». La fête chrétienne commémore la résurrection de Jésus-Christ. Le latin populaire osa inconsciemment le rapprochement avec « pascua » c’est-à-dire la nourriture, ou paître, donc la proximité du sacrifice et de l’agneau. Et si nous nous prétendons en quête d’une vérité éternelle ou, en tous cas, universelle, on devra remonter encore plus loin dans le symbolisme archaïque pour comprendre que Pâques rayonne à l’équinoxe de printemps. Le grain enfoui dans les entrailles de la Terre va être réchauffé par le soleil nouveau et faire apparaître le plant nouveau, promesse de nourriture, donc de vie. Lecture simple et concordante de « la nature est renouvelée entièrement par le feu ».

Le symbolisme afférent est bien entendu concourant : l’œuf de Pâques est bien symbole de germination et de vie, le lapin de fécondité. Ces symbolismes sont attestés par exemple par la lecture des cartouches égyptiens où l’on voit le dieu Ra faire éclore les œufs au printemps. On peut voir également la Pentecôte, épilogue de la fête pascale, comme descente du Saint Esprit mais aussi comme célébration de la promesse tenue, puisque temps de la moisson. La tradition juive y célèbre l’union de Dieu et de Moïse, l’image du feu s’associe à la matérialisation de la voix divine. La tradition chrétienne célèbre l’union de l’esprit saint et des apôtres, mais aussi, en filigrane, on y voit aussi la réunion des langues éclatées à l‘heure de la Tour de Babel puisque la Pentecôte confère la réception du don des langues qui permet de porter la promesse du salut universel aux confins de la Terre. Ainsi les objectifs du troisième degré sont bien tenus et apparaissent, a posteriori, comme complémentaires : « retrouver la parole perdue et rassembler ce qui est épars ».

La fête pascale a une fonction extrêmement puissante pour le Chevalier Rose-Croix, car elle l’inscrit un peu plus dans la Tradition Primordiale. On peut s’interroger sur le condensé de notre rituel et sentir que si l’extinction des lumières correspond bien au Jeudi Saint, leur réanimation correspondrait plutôt au dimanche de Pâques. On sent bien également que le Très Sage est habité par une dignité et une fonction dont la légitimité peut remonter jusqu’à Melki-Tsedeq, le prêtre-roi sans généalogie qui distribue le pain et le vin. Et c’est bien lui qui, après avoir préservé l’ultime lumière en élevant le luminaire de ses deux mains, rappelle alors l’équation primordiale entre Feu Principiel, éclat de la Parole de Vie et reflet de la Lumière Divine. C’est pourquoi les sept lumières pourront être ravivées à ce luminaire préservé. Leur réanimation s’accompagne pour chacune d’elle d’une déclinaison des attributs de la Parole, entièrement calquée sur le Prologue de Jean. Sauf la dernière, la septième, rallumée par le Très Sage, sur la révélation du sens de I.N.R.I. et la formulation de « La Parole a vaincu la mort ». Alors, cette assertion finale résonne comme une conclusion, un constat de toutes les étapes précédentes. Elle engage également à la nécessité de séparation des Chevaliers Rose+Croix pour leur mission universelle, les travaux ne pouvant être alors que suspendus.

En reprenant notre questionnement initial, nous pouvons avoir maintenant quelques éclairages. D’abord sur la question du « on ». On voit bien que cet indéfini permet toutes les voies d’entrée. Le mystère pascal participe de la condition humaine intemporelle et universelle. Selon les points de vue différents, cette phrase prend sens. Chemin exotérique ou chemin ésotérique, il y a analogie. Le paysan des temps reculés entrelaçait son rituel archaïque et sa vie quotidienne, les deux arrimés au rythme solaire de la réapparition cyclique de la lumière, de la vie, de la préservation de la continuité. L’alchimiste y entend le secret de la transformation subtile : le Feu secret condense les trois autres éléments selon la loi cosmologique universelle et va pouvoir libérer l’esprit. Le Chevalier Rose+Croix sait alors que la voie ésotérique qui lui est assignée est celle qui transcende le dépôt de la Tradition dans les religions et philosophies pour maintenir la transmission sacrée quel que soit le contexte historique ou géographique. Le chemin qu’il a parcouru ne lui semble plus vain, même s’il a été semé de difficultés et de désillusions. Alors ce « on » indéfini apparaît moins comme un problème, puisque chacun, à la place où il est, avec les outils qu’on lui a donnés ou qu’il s’est forgés, est capable d’accueillir l’onde émise par cette Parole.

L’autre interrogation que nous avons formulée traite du combat avec la mort. Les repères et les équations analogiques doivent être bien établis pour ne pas s’égarer dans cette nouvelle réflexion. L’équivalence entre mort, ténèbres, noir, anéantissement est aussi ambiguë que celle entre vide, rien, néant. Nos mots sont bien insuffisants pour recouvrir l’étendue de ce champ sémantique et ses correspondances métaphysiques. Le poète dirait, par exemple, pour aiguiser notre interrogation : « le noir est encore une couleur ». Les analogies sont certaines, mais il faut les envisager selon le niveau où l’on se place. La parole portée par le Très Sage, qui, comme nous l’avons vu, peut témoigner de sa filiation avec Melki-Tsedeq, indique que, si les Ténèbres ne peuvent accueillir la Lumière, celle-ci, pourtant, les chassera, car elle y est, d’une certaine façon, contenue ! Pas besoin de rappeler le rituel d’initiation de notre rite pour comprendre qu’il ya résonnance entre ce symbolisme et celui qui nous occupe aujourd’hui.

De même, on a là une clé pour percevoir que le sens de « V.I.T.R.I.O.L. » est en lien avec celui de « I.N.R.I. » car le « rectificando » juste évoqué au début du parcours a trouvé sa résolution avec le symbolisme du feu régénérateur. La mort est ici encore un état, donc transitoire, comme les ténèbres. Cette équivalence est celle sous-tendue dans le 3ème degré, par exemple. Sur un autre plan, la mort peut prendre une signification plus profonde encore, en deçà des ténèbres, avec le rapport entre le créé et l’incréé, entre le manifesté et le non-manifesté comme dit René Guénon. La Parole, à ce niveau, correspond à l’« Ein Soph » dans son rapport ontologique avec « Ein ». Sur le plan mathématique, on peut dire ainsi que le Un procède du zéro, qui, lui, ne peut être considéré comme un nombre. Le « un » a-t-il vaincu le « zéro » ? La mort n’est pas ici comprise comme un état d’être, mais comme le « non-être ». C’est ce qui est suggéré au 14ème degré, par exemple.

On peut alors faire beaucoup de détours, par exemple dans la tradition hindoue et le combat du Mahâbhârata entre les Pândavâs et les Kauravâs. On peut aussi réfléchir sur les notions que nous utilisons dans notre rite : Grand Architecte, enfants de la Veuve… Comment ces puissants piliers de notre rite peuvent-ils être perçus dans notre problématique ? Issus du Principe, Grand Architecte et Veuve forment le couple primordial dont, par exemple, Osiris et Isis sont les reflets. Mais si le Grand Architecte est à la fois celui qui n’est pas et celui qui est, celui qui est incréé mais aussi qui se manifeste dans l’intégralité de la création, quelle est la place de sa Veuve, qui est-elle ? Probablement son épouse, celle qui permet, depuis la création, de remonter au principe. Dans cette perspective là, c’est elle qui donne à la Parole un espace, un lieu où celle-ci pourra être exprimée. Ses enfants pourront alors l’entendre, certains même l’écouter. La Veuve est ainsi le véhicule de l’incarnation du Verbe dans la matière. Elle est espace pour tout ce qui a un volume. Probablement y-a-t-il un parallèle entre l’incarnation de la Veuve et l’Occident symbolique : en franchissant la porte d’Occident pour passer à la table du banquet, de l’Agape, c’est-à-dire de l’Amour, on quitte une conception de l’espace clos pour celui de l’espace total où manifesté et non-manifesté font la boucle, pourrait-on dire. Ceux qui, comme moi, parcourent la voie de la tradition extrême-orientale le savent bien quand ils prennent intimement conscience de la circulation céleste, voie du souffle interne, mise en jeu de l’alchimie active. D’ailleurs, sur le plan mythique, Lao Tseu, quand il disparaît à la fin de sa vie, s’évanouit au-delà de la porte d’Occident, où il remet son Tao Tö King au gardien de la porte.

Je vois dans ces parallèles un essai de réponse aux questions liminaires. La mort n’est pas seulement le moment du passage d’un état à un autre, mais aussi endosse d’autres états et non-états. Elle est, selon l’emploi, un moment et un lieu précis, mais aussi ce qui est au-delà, et encore autre chose : ce qui n’est même pas au-delà, puisqu’en référence à rien de notre monde. La formule « Tout est consommé » prononcée par le Très Sage, en résonance avec le « Tetelestaï » prononcé par Jésus, certainement pas en grec d’ailleurs, est elle aussi une parole associée au changement d’état, la mort du Christ sur la croix en étant le symbole suprême. La Parole qui fait le lien entre tous les points de vue doit bien avoir elle-aussi une étymologie unique. Celle de l’Evangile est la même que celle de Platon, la même que celle du poète, la même que celle du biologiste, la même que celle du commun des mortels…c’est celle de l’Amour. Magnifié en nos lieux par la Rose au centre de la Croix, concrétisé par le Feu, il peut revêtir toute forme en notre monde, quelquefois à l’insu de la conscience des acteurs. Il est même une série télévisée à la mode qui s’appelle « les Feux de l’Amour » !

Mais alors, où est passée la notion de combat ? Quelle est la fonction assignée au Chevalier, dont le REAA exalte le rôle ? Revenons au 14ème degré qui nous en donne l’exemple parfait : Galaad se bat pour interdire l’accès de la Voûte Sacrée aux soldats de Nabuchodonosor. Il s’interdit jusqu’à la mort de baisser la garde pour empêcher la profanation du cœur et préserver le nom ineffable. Son sacrifice permettra de sauvegarder le centre du cœur, lieu où émergera la Parole retrouvée. Le Tétragramme Sacré va pouvoir être prononcé. Galaad a gagné son combat ; sa victoire est dans le cœur des chevaliers. Dans le Temple Noir, c’est au fond du fond du cœur que ceux qui ont été au-delà des degrés de l’exil vont entendre vibrer la Parole. Cette Parole, dès son émergence, va se diversifier, prendre autant de colorations que la rose a de pétales, que l’espace a de directions. Elle n’est pourtant pas le « Nom de Dieu », elle n’est pas la Vérité, elle ne dit pas la Vérité, ni même une Vérité, si l’on peut dire. Mais elle s’exprime « en Vérité ». C’est ainsi qu’on peut comprendre la parole redoublée du Christ : « En vérité, en vérité, je vous le dis ». Alors, on peut concevoir les messages du Christ comme autant de pétales : je n’en choisirai qu’un, dans l’Evangile de Jean : « Si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort ». Le commandement nouveau, lui, peut s’entendre comme la source de la Parole retrouvée. Mais cette analogie doit faire l’objet d’une étude à part entière.

Le Chevalier Rose+Croix a vécu symboliquement le moment où la Parole vibre en son cœur intime, là où brule le « Feu de roue » comme dit Fulcanelli. Il se doit, en tant qu’alchimiste, d’entretenir ce feu, allumé par le rayon igné. C’est aussi ce qu’enjoint la formule « Igne Natura Renovatur Integra ». Alors, et c’est là ma question récurrente, comment ce rayonnement va-t-il toucher, habiter notre sphère quotidienne ? Comment la puissance de cette parole va-t-elle nous sublimer ? Cette question, pour moi, reste ouverte.

Elle est ouverte, car elle englobe toutes les autres. « Considérer la mort comme une contingence » ? Mais on entre en concurrence, pourrait-on dire, avec toutes les autres paroles qui prétendent apporter la solution ! Paroles religieuses, philosophiques, mais aussi intégristes, ou naïves, proférées par des prophètes de bazar, des thérapeutes de tout poil, dont la voix porte fort dans l’assourdissant brouhaha du Kali Yuga.

Alors, mes Frères Chevaliers Rose+Croix, si nous n’oublions pas notre bréviaire de constructeur, si nous savons revisiter sans cesse les portes initiatiques qui se sont ouvertes les unes après les autres, si nous pouvons patiemment faire brûler dans le feu régénérateur nos fautes, nos erreurs et notre ignorance pour qu’elles soient transfigurées, alors…alors peut être, s’il est peu probable que nous puissions envisager le libération de l’esprit, peut être pouvons nous espérer celle de l’âme.

J.J. Sagot  –  C.R+C

« Sois à l’écoute, tout parle, tout est parole, tout cherche à nous communiquer une connaissance… » Vieil adage africain cité par Amadou Hampâté Bâ dans « Amkoullel, l’enfant peul ».

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