18° #415012

Toute chose se renouvelle dans le bien comme dans le mal

Auteur:

J∴ M∴ B∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Quelles réflexions vous suggère ce passage du rituel ?

Dans la vie courante, tout est linéaire et tout avance inexorablement vers la mort. Mais à y regarder de près, on observe également qu’il existe une part de circularité. Car les êtres vivants comme les espèces sont soumis à des cycles naturels – tels le sommeil ou la faim. Ces cycles répétitifs le sentiment usuel de revivre des moments déjà vécus.

Dès lors si l’on affirme que vivre correspond à revivre sans cesse des actions déjà vécues, la condition humaine perd toute utilité et plonge l’individu humain dans un profond sentiment d’absurde. Pourquoi vivre si la vie que l’on mène n’a apparemment aucun but et tourne en rond ? Pour nous maçons, n’est-il pas contradictoire de qualifier notre association de progressive ?

Le cadre historique de ce passage du rituel permet de dégager le sens plus moral que physique du renouvellement.

En effet, au 15ème Grade, la légende du chevalier évoque la construction du deuxième Temple et au 16ème Grade, le Prince qui vit à Jérusalem, a pour mission de préserver la tradition. Dans l’ancien rituel, le Chevalier d’éloquence affirme alors que « les chevaliers d’Orient qui s’étaient distingués par leur constance et leur fermeté et sacrés Princes de Jérusalem ne purent empêcher la ruine de la maison de Dieu ». Et le T S A de poursuivre : « Elle fut détruite par ceux-là mêmes qui frappèrent Hiram car toute chose se renouvelle dans le bien comme dans le mal. Cependant dit-il, si vos efforts peuvent paraître stériles, ils ne sont pas inutiles. Il vous reste à franchir le 17ème degré pour vous approcher du Temple de Rose-Croix et percevoir une nouvelle aurore ». Il s’agit donc bien du Temple intérieur.

Des Loges bleues aux grades capitulaires, la notion de renouvellement est présente et régulièrement évoquée. Ainsi les voyages, la recherche de la Parole, la transmutation du Maître Hiram en chacun des maîtres, les reconstructions du Temple de Salomon, la renaissance du Phénix de ses cendres et le Pélican nous incitent à une réflexion sur ce passage dont la base repose à bien des égards sur la notion de l’éternel retour et sur l’opposition entre la tradition immuable et le progrès inéluctable exprimé en terme d’institution progressive en maçonnerie.

Un point sur la notion du bien et du mal est nécessaire avant d’entamer notre réflexion sur le renouvellement en maçonnerie et de nous pencher sur le thème principal du renouvellement à notre grade dont l’éternel retour retrouvé chez Nietzsche dans Zarathoustra a été longuement développé par Mircea Eliade. Notre conclusion éveillera, j’en suis sûr, des contributions positives, nécessaires pour enrichir la planche.

LA NOTION DU BIEN ET DU MAL

De tout temps, l’homme pour éviter de se maintenir dans l’inconscience qui le rend complice d’actes destructeurs, est constamment confronté à la notion du bien et du mal.

Cette notion sera dictée soit par la tradition, soit par le conseil des sages, soit alors et surtout par la religion. Mais à y regarder de près, il revient à la société de déterminer la morale comme une obligation sociale. Le consensus est alors de considérer ce qui est utile à la société comme le bien et ce qui est néfaste comme le mal tout en ayant à l’esprit que lié au bien, l’utilité ne peut constituer l’essence du bien car il n’y a pas de règle en matière d’utilité de tous ni de consensus ‘social’autour de ce que l’homme doit faire ou ne pas faire. Etant mêlés, le bien et le mal deviennent des termes relatifs, sans existence au sens de l’existence des choses. Leur appréciation dépendra du point de vue adopté.

Pour nous maçons, l’initiation sous tend l’appréhension des opposés, chaque chose renferme en elle son contraire et le pavé mosaïque en est le premier exemple. L’homme à chaque instant projette aussi son ombre et c’est le dépassement de l’inimitié des éléments qui représente la quête du chevalier Rose-croix. Sa lucidité impose de traiter en parallèle amour et haine deux versants d’une même réalité, comme le sont le blanc et le noir, l’ombre et la lumière, le bien et le mal. Le signe et le contre signe expriment parfaitement le mystère d’une seule et même chose. Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé. Ainsi le mal et le bien forment en même temps un tout qui semble indissociable et même paradoxal. « Un jour si noir et clair je n’en ai jamais vu » dira le héros Macbeth pour signifier l’atmosphère obscure et malfaisante d’où il émerge. (I.3, p.45).

Le mal certes, fait partie intégrante de l’Univers et participe à l’harmonie universelle par le jeu des contraires, toutefois, il est une force extrêmement puissante qui est capable de balayer le bien à tout moment. L’exemple nous est donné dans l’assassinat du Maître HIRAM. Aujourd’hui, nous rappelle le T S A, la violence des passions humaines est toujours à l’affût, mais à l’exemple du Phénix, nos pensées changent laissant la place à de nouvelles. Retrouver la Parole Perdue c’est alors préserver l’équilibre des relations humaines et la conscience que le sujet a de lui-même.

RENOUVELLEMENT EN MACONNERIE

A – Renouvellement ou approche de la définition

En approfondissant le sens réel du mot renouvellement, la langue française ne nous propose qu’un mot, nouveau (et ses dérivés, renouveler, etc.) là où le grec en emploie au moins deux, kainos et néos (avec leurs dérivés respectifs). Ces deux termes sont parfois équivalents, mais quand ils différent, le premier accentue le sens de : qui est nouveau dans sa nature, en contraste avec quelque chose de complètement mis au rebut ; – le second donne davantage l’idée de quelque chose de jeune, de récent, en contraste avec âgé, vieux.

L’épitre aux Colossiens (Col. 3 : 9-10), nous situe mieux : « vous êtes dépouillés du vieil homme avec ses agissements, et vous avez revêtu le nouveau, celui qui s’achemine vers la vraie connaissance en se renouvelant à l’image de son Créateur ».

B – Renouvellement en maçonnerie

Le renouvellement de notre thème peut alors se comprendre comme le nouvel homme (néos) renouvelé dans le sens de « fait nouveau » (kainos), pour une connaissance qui n’était pas donnée jusque là.

L’initiation maçonnique reste cette alternance de perte et de récupération de la Parole. Les cycles et le symbole du serpent Ouroboros pourrait alors nous inspirer cette notion difficile, à savoir qu’il n’y a pas de commencement renforçant l’étude de Mircea Eliade dans l’Eternel Retour.

« Au commencement, Hiram ne savait ni lire ni écrire, il ne savait qu’épeler. Par son travail et sa volonté, il apprit à lire, il apprit la parole et la partagea. C’est la symbolique même de la démarche initiatique »ou le kainos.

Déjà, au 3ème degré, on peut entrevoir que, dans M B, le contenu du verbe (la chair quitte les os) est déjà bien en deçà du contenant. Car sa signification admise là aussi « symboliquement » est l’acceptation de la mort, de la disparition du maître, donc de la nécessité d’une reconstruction. « A partir de la mort d’Hiram, le mot substitué devient un mot en devenir dont le sens reste à créer par chacun d’entre nous. La mort d’Hiram marque de fait la naissance de la Parole maçonnique ».

L’Illustre Elu des Quinze achève la purification commencée avec la Maître Secret afin de permettre l’accès à plus de spiritualité, de conscience et d’amour. En découvrant les quatre lettres du tétragramme, le Royal Arche donne accès à des niveaux de conscience de plus en plus élevés. Les clés et les portes évoquent la fonction transcendante du psychisme afin de permettre le passage d’un niveau symbolique à un autre.

« Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’Univers et les dieux » dit la sagesse Hermétique. Cette clé ne dissocie pas l’homme du monde mais représente l’endroit et l’envers d’une même médaille, d’une même réalité secrète. D’où le signe et le contre signe nous invitant à vivre entre l’infiniment grand et l’infiniment petit.

Le T S A en s’adressant aux Chevaliers leur rappelle le message de l’Arche d’Alliance : L’Idée, le Principe, la Lumière sont en nous, bien en nous.

Le Maître, par ses enjambements ne craint plus la mort. Comme le Pélican qui s’ouvre le flanc pour donner son sang à ses petits, le Chevalier doit perpétuer le sacrifice d’Hiram qui a combattu l’ignorance, l’ambition et le fanatisme. Homme parvenu à la domination de soi-même et à la maîtrise totale par la sagesse et la science, le Chevalier R+C est prêt à aller jusqu’au don de soi pour donner à manger et à boire à ceux qui sont dans le besoin.

« Toute chose se renouvelle » devient cet appel au Chevalier de mourir à une vie misérable et vulgaire pour renaître comme Hiram, à une vie nouvelle, supérieure par le savoir, la moralité et le dévouement aux grandes causes, bref par la connaissance, la tolérance et l’amour.

Dans l’initiation maçonnique, les mots substitués ou imprononçables, surgissent juste après des moments de dissolution, de dispersion ou de ruine, faisant ainsi renaître l’espérance ; La Parole perdue, retrouvée et encore perdue après avoir été substituée, devient cet éternel devenir, véritable « trésor symbolique » de la Maçonnerie.

L’initiation au 18ème est alors une renaissance, car c’est sous l’aile du Phénix qu’est retrouvée la Parole. Elle est un nouveau commencement qui nous invite à réunir des Frères aux spiritualités totalement différentes dans un creuset d’amour qui permet d’accepter et de comprendre l’Autre, en créant un nouvel équilibre qui relève davantage de la transformation que de la rupture.

RENOUVELLEMENT ET ETERNEL RETOUR

Mais en réalité, ce qui est en jeu, c’est surtout l’opposition entre Tradition et Progrès, préoccupation qui nourrit depuis la nuit des temps tous les débats politiques, philosophiques ou religieux. Que toute chose se renouvelle dans le Bien comme dans le Mal s’opposerait a priori à la notion de progrès possible et détruirait donc les efforts que nous déployons pour nous améliorer. Le mythe de l’Eternel retour renvoie selon Mircea Eliade à l’in illo tempore, un état mythique symbolique servant de référence, un état meilleur bien sûr, un âge d’Or.

Déjà dans L’Égypte Ancienne étaient évoqués le mythe de l’éternel retour du disque solaire, des crues du Nil, des jours et des saisons. Même au-delà de la mort on le retrouve, car il y a une unité cosmique, et la loi de Thot débute par : « Tout est cycle ». « Je recommence à vivre après ma mort. Je ressuscite après la mort » disent les textes des sarcophages (V, 438). Tout dans l’Univers subit la loi de l’éternel retour. Tout est dans tout, et l’image du serpent Ouroboros a été évoquée plus haut.

Du point de vue purement rituélique, cette sentence reste concevable, car le rite est la répétition d’un acte sacré qui a été fait par les Dieux à l’origine, une célébration qui renvoie donc l’homme à l’origine, telle qu’elle a été posée dans les mythes fondateurs. La répétition rituelle c’est le retour circulaire du temps, le retour du même contre le changement dans le devenir. Ceci rejoint la société traditionnelle dont les rites ponctuent les moments de la journée, rituel du matin au lever du soleil, rituel des repas, rituel des cérémonies.

La science nous montre par ailleurs que la nature fonctionne essentiellement dans des cycles : cycle de la reproduction, cycles biologiques, cycles des climats, etc… Cela suppose une évolution circulaire et non linéaire. Pourtant cette conception de la durée est dominée par l’image du temps qui, comme une ligne, s’étend du fond du passé jusque dans le futur, image du dogme chrétien voulant marquer la différence entre « les croyances païennes » et la foi chrétienne. Admettre la répétition de ce qui engendra les souffrances du Christ et devoir renouveler le Sacrifice justifierait l’insoutenable. Désormais, le Christ était mort sur la Croix une seule fois et l’humanité sauvée une fois pour toutes. Le temps dans la représentation chrétienne devient comme une ligne sur laquelle sont marqués les événements : la genèse, la chute, la révélation faite à Moïse, la naissance du Christ, la montée au Calvaire, la Résurrection et, dans le temps à venir, le Paradis ou la Cité de Dieu comme le dit Saint Augustin.

Aujourd’hui nous constatons une métamorphose de cette représentation linéaire grâce aux lumières de la science accompagnée de ses techniques. Pour Condorcet, l’humanité avance d’un seul pas vers l’avènement de la raison, par l’instruction du genre humain dans les sciences. Pour Auguste Compte, on va de « l’état théologique » de la société vers « l’état métaphysique » pour, finalement, parvenir à « l’état positif ». Pour Hegel, l’Histoire avance vers l’avènement de « l’état Dieu », manifestation suprême de l’esprit. Il n’y a donc de progrès que si l’on s’inscrit dans cette représentation linéaire du temps, et il y aurait, semble-t-il, incompatibilité avec le mythe de l’éternel retour qui s’appuie, quant à lui, sur une représentation cyclique du temps. Mais qu’en est-il en réalité ? Au vu de l’état du monde le progrès matériel est évident sans pour autant préjuger de son réel intérêt pour l’humanité ! Ainsi en maçonnerie, c’est du progrès moral dont il est question lorsque nous parlons de l’institution progressive. Evoluant avec le temps et variant selon les milieux, nous pouvons avec la naissance et le développement de la science moderne et des méthodes de pensée efficaces nous accorder sur certaines vérités. Ainsi la Franc-maçonnerie a fait sienne l’image de Pascal : « Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement ». Ouvrant des perspectives différentes de la représentation linéaire du temps, la représentation cyclique du temps fait partie d’un héritage immémorial de l’humanité et est présente dans toutes les civilisations. Elle enveloppe un sens du Sacré qui justement fait défaut à la représentation linéaires du temps historique.

Tout se transformerait ainsi en cycles progressifs et le progrès naturel ne peut suivre une ligne droite. L’éternel retour qui ne s’exercerait que dans un seul plan équivaudrait à un éternel recommencement, sans évolution possible. Il y aurait donc là incompatibilité avec toute notion de progrès, voire même d’évolution.

En réalité, si nous voulons garder une métaphore géométrique, il y a non pas une figure cyclique, mais deux. La figure du cercle et celle de la spirale retrouvée dans les paroles d’espoir du TSA qui, après la sentence dira : « Cependant si vos efforts peuvent paraître stériles, ils ne sont pas inutiles », car la nouvelle aurore nous donne espoir de découvrir la Parole Perdue. La nouvelle aurore ! Oui, mes F F !

Nous touchons ici le symbole majeur de la maçonnerie lors des voyages marquant les différentes élévations de grades : toujours dans le même lieu, le temple, l’impétrant comme dans un cercle, retourne, régulièrement aux mêmes endroits, quels que soient les grades auxquels il est élevé. Pourtant à chaque passage, il acquiert une sagesse nouvelle qui le construit, l’enrichit et l’élève véritablement à un autre niveau. Il parcourt une spirale ascendante qui le fait évoluer – ce qui a été ne sera plus jamais – il est enrichi de ce qu’il vient de vivre mais en même temps il vit une certaine mort, il disparaît pour renaître à une autre vie. Il s’agit là véritablement d’un éternel retour avec toujours un certain décalage spatial, dont il se trouve enrichi : chaque cycle se termine par une disparition qui est en même temps un recommencement à un niveau supérieur continuant ainsi notre progression, enrichis de nos expériences passées.

L’Eternel retour s’inscrit ainsi dans une conception cyclique du temps qui s’oppose à une vision linéaire dans laquelle le progrès apparaît davantage comme une évolution des techniques et de la science. Et si l’on considère que le progrès doit être moral, il n’y a pas d’incompatibilité avec un éternel retour ou un renouvellement qui se ferait dans la transformation et l’acceptation éclairée de notre destin et qui suivrait l’évolution de la spirale en nous élevant, en nous faisant disparaître à une certaine vie comme le Phénix renaissant de ses cendres pour poursuivre le chemin sur un plan supérieur enrichis des leçons du passé.

CONCLUSIONS

« Toutes les choses reviennent éternellement, et nous-mêmes avec elles. Tout s’en va, tout revient ; éternellement roule la roue de l’être. Tout meurt et tout refleurit, éternellement se déroule l’année de l’être ». Ainsi parlait Zarathoustra (partie III, Le convalescent).

Cette idée de Nietzsche nous rend malades tout comme le passage du rituel. Pour supporter cette pensée que la vie est un éternel recommencement, le philosophe reconnaît que, au fond, tout est bien ainsi, il n’y a rien à rejeter, même la pire des choses a de bons côtés. Alors, il faut aimer la vie pour se soumettre à ses lois, à condition de ne pas répéter toujours les mêmes erreurs. C’est le devenir évolutif de l’humanité qui, comme dans la sélection naturelle des espèces, se construit : évoluer, c’est se surpasser. Zarathoustra est guéri.

Ainsi, les choses, certes, se renouvellent car c’est l’essence même de la vie, mais ce renouvellement peut être géré grâce à nos efforts quotidiens. Cette sentence nous recommande la quête de la parole perdue en suivant la courbe de la spirale du temps pour d’avantage progresser et nous libérer de la fatalité. Seule la liberté de pensée pourra modifier la trajectoire de notre vie en nous permettant d’infléchir cette courbe pour que le bien l’emporte toujours sur le mal.

Je ne pourrai conclure ma planche sans ces mots tirés du catéchisme du Maître et qui pour moi renforce la sentence du T S A : « La branche d’acacia, verdoyante au sein de la mort, reste cet emblème du zèle ardent pour la vérité et pour la justice qui symbolise le renouvellement perpétuel des êtres organisés, la Vie tirant ses éléments de la Mort même, la Conscience qui s’unit à la science, la rénovation sociale par la Liberté succédant à l’Oppression ».

T S A et Vous tous Chevaliers R +C

J’ai dit.

Bibliographie :
Mircea Eliade, « Le mythe de l’éternel retour »
Nietzsche, «Ainsi parlait Zarathoustra »
Instruction pour le grade du Maître
Rituel (ancien et nouveau) du 4ème au 18ème Grade

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