22° #419012

Aréopage travail au 22ème

Auteur:

A∴ S∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

« Qui veut réellement travailler de nos jours, c’est à dire pénétrer dans la zone de pensée où rien n’est acquis, doit d’abord, 
et pour toutes ses facultés, s’assurer de l’outil. »Ernst Jûnger

JÜNGER (Ernst) 1895-1998, écrivain allemand dont les principales préoccupations portèrent sur la violence et la guerre, l’avènement de la technique et la signification de l’histoire, la liberté individuelle et l’oppression de l’État, la permanence du sacré et la mort de Dieu.

Héros de la première guerre mondiale, il en fera l’apologie dans son premier ouvrage : « orages d’acier ». Son aversion du nazisme lui en inspirera un autre, « Sur les falaises de marbre », ce qui lui attirera des problèmes avec le parti.

Considéré comme un représentant typique de l’irrationalisme allemand et de l’impérialisme militaire prussien, Jünger n’appréhende pas la vie de l’esprit comme simple épiphénomène qui se développerait sur des bases économiques. Sans contact direct avec le groupe surréaliste, il puise lui aussi aux sources du romantisme allemand et du symbolisme français, cherchant comme André Breton ce « point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire cessent d’être perçus contradictoirement ».

Jünger n’hésite pas à recourir à la drogue pour briser l’illusion des apparences (ainsi l’essai Approches ) ou pour en tirer la matière même du récit (Visite à Godenholm ).

Chez ce grand chasseur d’insectes, l’écriture prend parfois l’aspect brillant et glacé d’un instrument d’entomologiste, lorsqu’elle n’atteint pas à la précision visionnaire de l’hallucination. Selon lui, « la technique est non seulement la véritable langue universelle, mais la seule. ».

Ma première réaction, après lecture du texte proposé et de ces notes biographiques, fut quelque peu ironique…, en effet, pour quelqu’un qui parle de s’assurer de l’outil, la prise de drogue aux fins d’écriture me paraissait aux antipodes de la méthode préconisée, mais en y réfléchissant, cela n’est pas si contradictoire qu’il n’y paraît.

Revenons à l’énoncé, et voyons ce que peut signifier « zone de la pensée où rien n’est acquis » ; ce qui n’est pas acquis fait partie des sciences humaines, par opposition aux sciences dites exactes, et ce qui me semble visé plus précisément ici, s’apparenterait à la philosophie, ou d’une manière plus générale à la réflexion ou encore au rêve, mais sans doute pas le rêve comme faisant partie du sommeil, mais le rêve induit, non seulement par des substances psychotropes, mais aussi peut-être par une mise en condition. Au rêve, ne peut-on pas associer la rêverie, ou l’imagination, « la reine des facultés »selon Baudelaire, a la part belle.

Avant de s’attacher aux facultés, quid de la pensée ?

La définition qu’on en donne est le travail de l’esprit, l’idée, l’opinion…;

Socrate nous dit qu’elle est un dialogue de l’âme avec elle-même, un discours qu’elle se tient, qui ne s’adresse pas à un autre et que la voix ne profère pas.

Pour Platon, son bien connu dialogue n’est pas une conversation, un échange de vues, mais il représente le mouvement d’une pensée se faisant à elle-même ses questions et sesréponses. La pensée s’ébranle quand la perception est déficiente ; la pensée change de nature, ou plutôt accède à sa véritable nature quand, insatisfaite des opinions qu’elle énonce, elle cherche à rendre raison et devient dialectique. Pour que le dialogue intérieur ne se réduise pas à une série de conjectures, hésitations dont le jugement vient la délivrer en l’ancrant dans une conviction, la pensée doit prendre du recul par rapport à son contenu et réfléchir à ce qu’elle dit.

Descartes, qui trouve devant lui les ruines de la scolastique, se demande comment construire le nouveau savoir sur des bases sûres. Il prend la pensée pour évidence fondamentale et cherche à en déduire la réalité du monde extérieur. Son modèle est la science mathématique, dont on dit qu’elle procède de l’essence vers l’existence.

Kant, dans ses « notes marginales » : « ma pensée doit correspondre à l’objet. Or je ne peux comparer ma pensée avec l’objet que par le fait de le connaître ». C’est ce qu’on a appelé le dualisme kantien, entendement et sensibilité, raison théorique et entendement, raison théorique et raison pratique, connaissance des phénomènes et pensée d’un absolu non empirique (chose en soi), monde de l’expérience et monde de la loi de la raison, finitude de l’homme et infinité de la liberté. Si pour le réaliste, penser c’est seulement ordonner des connaissances ou réfléchir sur leur contenu, pour l’idéaliste, l’être étant contenu dans la pensée, tout moyen de comparer quelque chose d’extérieur à la représentation échappe. Pour un réaliste, l’inacceptable du kantisme est le postulat que l’intelligibilité vient du sujet de la pensée plutôt que de l’objet de la connaissance.

Venons-en maintenant aux facultés, dont la définition nous dit que ce sont les ressources, les moyens dont on dispose…En philosophie, cela comprendra, par exemple, l’imagination, le jugement, le désir, la passion, etc…Ces facultés s’exercent toutes par l’intermédiaire du même organe, le cerveau.

Descartes dit que les facultés sont, comme telles, irréprochables, et que l’erreur a son unique source dans le mauvais usage que nous en faisons. L’erreur ne peut se rencontrer que dans le jugement. Or le jugement résulte du concours de deux facultés: l’entendement, qui perçoit les idées, et la volonté, qui donne ou refuse son consentement. Sans doute un jugement ne peut-il se produire que si l’entendement est, en quelque mesure, éclairé. Mais le jugement est avant tout un acte. Il est déclenché par la volonté. Il n’est pas pure contemplation, mais décision mentale. La volonté peut déclencher le jugement avant que l’entendement ne soit pleinement éclairé. L’entendement est susceptible de degrés, ses idées sont plus ou moins claires. Au contraire, toute décision est un absolu. Nous pouvons donc affirmer des propositions dont les termes ne sont que confusément connus. Dans ce cas, et par l’illégitime usage que nous faisons de nos facultés, nous nous trompons. Éviter l’erreur en retenant le jugement dans les strictes bornes des idées claires, tel est, au contraire, l’objet de la méthode.

Mais l’intelligence  n’est pas la seule forme de la pensée. Il existe d’autres facultés de connaissance qui se rapportent directement à la réalité : l’instinct et l’intuition. La pensée intuitive s’oppose à la pensée cognitive. Elle procède un peu comme si la mémoire de situations semblables, des éléments auxquels nous n’arrivons plus à accéder se mettaient en concordance, en résonance pour nous indiquer une voie. Peut-on se fier à l’intuition, ou doit-elle être recoupée par l’entendement, et ne doit-elle pas être uniquement réservée lorsque, par manque de temps ou de persévérance, nous nous décidons à mettre un terme à nos hésitations  sans avoir pu ou su explorer toutes les pistes ouvertes à nos cogitations ?

Nous devons nous méfier de nos intuitions, elles ne sont que des solutions de facilité, il faut au contraire écarter toutes les habitudes de pensée, les préjugés, les notions familières, les connaissances acquises, et nous devons aussi nous garder de toute précipitation.

Il faut « ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle » Descartes, première règle du « discours de la méthode ».
L’outil de nos facultés, c’est la rigueur, le courage, l’honnêteté avec lesquels nous travaillerons. Il faut, en effet, de la rigueur et du courage dans notre travail d’analyse et d’investigation, et il faut du courage et de la rigueur lorsque nous arrêtons notre jugement, encore qu’un jugement ne doit jamais s’arrêter définitivement, mais doit profiter de toute occasion pour se remettre en question et s’affiner.

Le doute, en temps que remise en cause de tout, ainsi que la critique, le fait de faire subir l’épreuve de la légitimité, doivent aussi nous permettre de nous dépasser et de progresser.

Mais il est tard monsieur, et il faut que je rentre chez moi.

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