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#427012
A300-6 / On n’est pas initié, on s’initie soi-même
C∴ B∴
Longtemps cette phrase m’a choquée, interpellée comme l’on dit maintenant, m’apparaissant aller contre toute idée de transmission initiatique pour moi qui ai fait, comme nous tous, un jour la demande d’entrée en maçonnerie, en m’attendant à recevoir des autres, ou de la société traditionnelle et initiatique, une certaine Lumière.
Et puis je l’ai rencontrée à plusieurs reprises mot pour mot dans les rituels des 4ème 13ème et 29ème degré. Fidèle à notre devise, j’ai voulu aller plus loin et j’ai osé m’attaquer à ce sujet pour nous proposer de réfléchir ensemble sur le sens de cette phrase.
N’est-elle qu’une phrase toute faite qui aurait été ajoutée dans ces rituels par une commission des rituels plus soucieuse de laisser sa trace que d’entretenir la propre idée de cheminement initiatique ? Après avoir évoqué cette hypothèse, je me suis dit que dans ce cas, on devrait orthographier différemment la phrase et y mettre le verbe naître. « On naît initiéetc… », et ce serait cela l’antithèse de la Tradition, de la Transmission initiatique.
Vite cependant, j’ai écarté cette idée et je me suis dit que la phrase avait un sens, peut-être caché, mais sûrement pas anti-traditionnel. L’Initiation relève de la Tradition et donc de la Transmission sans laquelle cette dernière ne pourrait se perpétuer. Dans ce sens, effectivement, on ne peut dire que l’on peut s’initier soi-même, ni d’ailleurs que cela puisse être fait par n’importe qui.
Si, après la consécration reçue de l’Epée flamboyante par l’intermédiaire de son unique détenteur, le Vénérable Maître, le Frère terrible nous transmet le premier jour la clef du cheminement rituellique et initiatique en nous enseignant les premiers rudiments de la marche dans ce nouveau monde, vite cependant, on se rendra compte que nous sommes seuls à marcher, à trébucher, à nous relever, bref à progresser sur la voie initiatique à la recherche de notre propre « graâl ».
Dans le mot initié, « aller sur le chemin », il y a notion de commencement, donc d’apprentissage. C’est un peu comme le cyclotourisme : il ne suffit pas d’avoir un vélo, il faut à la fois savoir pédaler et contempler cette « nature temple » comme disait Baudelaire.
Recevoir la Lumière ne suffit donc pas. On peut être initié sans avoir rien compris, ânonnant ce que dit le rituel sans le comprendre. On ne peut progresser sur le chemin initiatique que par l’effort, le travail, (on retrouve ici l’idée de sa glorification), et la réflexion qui implique un certain recul.
Si tout nous est donné en vrac, de manière brutale au premier degré, il nous appartient de remettre de l’ordre dans ce chaos et c’est là, me semble-t-il, la véritable initiation personnelle. Cette mise en ordre perpétuelle, en tendant vers la Vérité, dans sa propre Harmonie constitue le côté extraordinaire de l’initiation. C’est l’Ordo ab Chao.
Il y a donc apparente opposition entre la convivialité de la transmission initiatique faite par d’autres pour d’autres et la solitude dont nous avons besoin pour réaliser cette mise en ordre.
Mais Ordo ab Chao n’est-il pas notre devise ?
Au fur et à mesure que nous progressons, nous retrouvons l’idée d’effort personnel. Au second degré, n’est-il pas dit à propos de la Lumière recherchée qu’elle ne vient pas vers nous, mais que ce sont nos propres pas qui nous guident vers Elle ?
On n’est pas initié, on s’initie soi-même nous rappelle qu’au 4ème degré, déjà, le T F P dit aux récipiendaires qu’à l’aide de la clef qui leur est donnée ce jour, ils pourront peut-être, grâce à leurs efforts, franchir la barrière qui les sépare momentanément du Saint-des-Saints.
Déjà donc au 4ème grade, il est fait allusion que sans notre énergie, notre volonté, rien ne sera jamais acquis.
« Vous marchez vers un Oracle plus grand que celui de Delphes, celui de la Vérité, lequel ne donne aucune réponse équivoque pouvant égarer ou décevoir ».
« Nous vous souhaitons de remporter cette Victoire sur vous-même et de trouver la Paix intérieure ».
Souvenons-nous du rituel du 4° degré : « l’Orient de cette loge représentant le Saint-des-Saints est séparé de vous par une barrière ou balustrade pour le moment infranchissable.
Les passions, les préjugés, les erreurs placent de nombreux obstacles entre l’Homme et la Vérité. Mais maintenant, vous avez la clef, et avec de l’Energie et de la Persévérance, il vous sera permis un jour d’ouvrir cette barrière ».
On ne peut traiter cette assertion-affirmation, sans évoquer la solitude de l’Homme qui, ne pouvant progresser que par ses propres erreurs, est le seul à pouvoir se rectifier.
Seul à se rectifier, cela ne rappelle-t-il pas étrangement le V.I.T.R.I.O.L du cabinet de Réflexion ? Et le fait que nous sommes tout à la fois outil et matériau ainsi que notre propre pierre à tailler ?
Avant d’être pierre philosophale, il nous donc faut devenir à la fois soufflet, forge, et forgeron.
Cette phrase, rencontrée pour la dernière fois au 29ème degré aura déjà été entendue dans les degrés inférieurs. Nous la retrouvons ainsi, mot pour mot dans le rituel du 13ème degré, celui de « Royal Arche ». Je cite le Gd Or à ce grade :
« Le 13ème degré est celui de Royal Arche. Il nous entraîne dans un voyage à la recherche d’une parole perdue, thème qui, avec celui du rite de Mort et de Résurrection est l’une des composantes fondamentales de la Tradition Initiatique ».
Le Trois Fois Puissant poursuit : « La Maçonnerie nous enseigne qu’on est pasinitié, on s’initie soi-même ». Ce précepte acquiert une vigueur plus grande encore au furet à mesure que l’on gravit l’échelle initiatique. Afin de vous aider dans votre progression et de vous faire percevoir l’étape importante que représente le grade de Chev de Royal Arche,nous allons vous conter une légende. Suit la légende des 3 mages qui ont visité la Voûte et découvert le Centre de l’Idée.
Au moment de la découverte de la pierre d’agate et du Nom ineffable gravé dessus, le plus ancien des Mages déclare à ses compagnons : Il est temps pour vous de recevoir le dernier enseignement qui fera de vous des Initiés complets. Ce Nom, (l’ineffable), n’est qu’un vain symbole qui n’exprime pas réellement l’idée de la Conception suprême. (Regardez : vous êtes au Centre de l’Idée).
Le centre de l’Idée qui fait de nous théoriquement des initiés complets ne se situerait donc qu’au 13ème degré. Ne se situerait que ou déjà au 13ème grade ?
Pour WIRTH, il n’est d’autre initiation que le travail qui est intérieur. Vécu dans notre propre solitude.
L’initiation ne serait qu’un passage, qui nous permettrait de recevoir la Tradition, ou plutôt son sens sacré, et ce serait à nous de développer la propre étincelle sacrée qui serait en nous. La Tradition serait comme un acquis qui nous serait transmis au fur et à mesure des divers degrés de notre parcours initiatique, mais la Vérité transcendante d’où elle émane, c’est à nous d’aller la chercher.
Comme les poissons initiés qui remontent à la source de la rivière, remontant le fleuve de la Connaissance universelle, (ne dit-on pas que le fleuve qui se jette dans la mer se souvient de sa source ?) oui, c’est en ce sens, je crois qu’il faut comprendre, le « on s’initie soi-même », il ne nie en rien la Tradition, au contraire, il démontre seulement que tous ne sont pas à même d’entreprendre la démarche qui leur permettra de trouver leur propre centre.
Comme le saumon remonte son échelle, remontons la nôtre et ensuite après une station, redescendons pour faire profiter les autres de notre vision de la Vérité. Sans cela, nous rappelle le rituel, tout ce que nous aurons appris aura été vain et stérile. Où sinon dans cette phrase trouver meilleure définition du besoin de la transmission initiatique ?
« Où avez-vous été élu Kadosch « ? dit un rituel
« Dans la solitude d’une grotte au plus profond de la nuit » est-il répondu.
Cette solitude, qui nous fait tant parler au 30ème degré avait déjà été évoquée au 3ème degré, peut-être le premier des hauts grades. Hiram n’avait connu d’autre Maître que la solitude du désert.
On est seul aussi dans le cabinet de réflexion, comme on est seul dans le ventre de sa mère, on est seul dans la grotte du 29ème degré. Il faut pour apprendre à recevoir la Tradition, s’isoler, se purifier dans une grotte ou dans un désert, fûssent-ils symboliques. C’est encore là que nous voyons que le mythe du dépouillement du vieil homme n’est jamais vraiment terminé. Nous sommes toujours en train de nous dépouiller de tous les vils métaux que nous ramassons même contre notre gré.
Nous recevons les outils, nous apprenons à nous en servir, en cela oui nous avons besoin des autres, c’est le côté collectif de l’initiation, c’est de ce travail collectif que naît la véritable fraternité, celle du travail commun, mais si notre potentiel n’existe pas, il ne pourra se développer. Les mauvais ouvriers ont toujours de mauvais outils et de bonnes excuses. Il faut chercher en nous, c’est là l’Amour de la Vérité que nous enseigne notre grade.
Apprendre la solitude, c’est apprendre la responsabilité, c’est la connaissance de soi, le fameux « connais-toi toi-même et tu connaîtras l’Univers et les Dieux, (c’est le « monde complet » du chev K).
Apprendre la solitude, c’est être, c’est devenir Kadosch dont la définition veut dire Saint, séparé.
Nous retrouvons partout l’idée de l’effort personnel, donc individuel, solitaire mais fructueux. Et l’on ne peut se croire bon maçon si l’on essaie pas de souscrire à ces devoirs qui nous sont connus et rappelés au 4ème grade. Nous devons à la fois taire notre savoir, c’est d’ailleurs notre devise, mais aussi, apprendre à transmettre par l’exemple ce que nous avons appris. Et cela n’est pas une mince affaire, bien souvent nous nous sentons désemparés de ne savoir ou pouvoir transmettre sans trahir.
La notion de Devoir rend la solitude plus grande encore, car l’exigence qui la commande est celle de la droiture de nos pensées et de la noblesse de nos actions, autrement dit nous devons pouvoir servir de références, être considérés, et cela sans que notre modestie ait à en rougir, comme des exemples. Le silence du Ch K doit être considéré comme une somme de connaissances qui ne peut qu’inciter favorablement les autres frères vers la poursuite de leur effort.
Il ne faut pas non plus uniquement savoir donner, il faut avoir le discernement pour choisir la fleur qui saura, pourra recevoir. Apprendre sans choquer, sans heurter la propre progression de celui à qui l’on s’adresse, voila tout un art que nous nous devons de tous posséder si l’on veut rendre aux hauts grades leur véritable finalité, si l’on ne veut pas qu’ils passent pour des réservoirs d’atteints de cordonites aiguës.
C’est appliquer à notre degré, ce que nous avons eu à traiter cette année : Je n’enseigne pas, j’éveille », ainsi que celle que nous aurons à traiter l’an prochain, « Plus que les mots, l’exemple ».
Revenons à notre rituel du 30ème pour illustrer mon propos : « Votre devoir est de faire profiter l’Humanité de votre sagesse sinon tous les efforts que vous avez faits pour l’acquérir auraient été vains et égoïstes ». Et le TPGM ajoute : « Les deux volées de l’échelle symbolique représentent les deux modes d’approche de l’Unité transcendante : d’un côté, les disciplines de l’intelligence, de l’autre celles du coeur. Le troisième aspect à réaliser, c’est l’action qui est à accomplir dans ce monde et pour laquelle il faut redescendre l’échelle symbolique ».
« La Maçonnerie qui croit au développement scientifique et indéfini, respecte tous les systèmes philosophiques car elle sait que l’Homme ne peut évoluer que par une initiation, par une éducation ascendante. »
A tous les grades, et même à toutes les étapes de la vie, la sagesse nous apprend à nous connaître nous-mêmes pour pouvoir produire des efforts de plus en plus fructueux.
Vous voilà parvenus au degré de lumière que votre seul mérite et la parfaite connaissance que nous avons de vos moeurs vous ont acquis.
Etes-vous chevalier Elu ?
J’ai ce bonheur
En êtes-vous digne ?
J’ai fait mes efforts pour cela.
A quoi le T F P ajoute « La maçonnerie nous enseigne« On n’est pas initié, on s’initie soi-même ».
Ce précepte acquiert une valeur d’autant plus grande au fur et à mesure que l’on gravit l’échelle initiatique (c’est sans doute pour cela qu’on le retrouve mot pour mot au 29ème grade).
Je dirais encore, qu’après réflexion, il est absolument nécessaire que le maçon soit seul dans sa démarche. S’il en était autrement, le maçon ne serait plus libre, il ne serait que l’adepte d’une secte dont un gourou aurait fixé le chemin à suivre. Le fait de laisser au maçon le choix, le libre arbitre est une garantie de liberté.
Mais, tout l’enseignement que nous recevons de l’extérieur ne peut nous être d’aucun profit si nous ne le reprenons pas dans le silence et la solitude de notre conscience, si nous ne le faisons pas passer à l’intérieur de notre propre filtre, de notre athanor, afin que ces choses qui nous furent extérieures deviennent partie intégrante de nous-mêmes. C’est cela, je crois, le vrai sens de la phrase. Un sens qui rejoint les célèbres « l’élève dépasse le Maître », ou « l’initié tuera l’initiateur » afin d’appliquer la célèbre devise de Pindare « Deviens qui tu es » ; alors seulement on pourra espérer trouver une solution à l’adage delphique.
J’ai dit Très Puissant Grand Maître,