30° #427012

La volonté du 1er au 30e degré

Auteur:

V∴ D∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué
A la gloire du grand architecte de l’univers – Ordo ab chao
Deus meunque jus
Au nom et sous la juridiction du Suprême Conseil des Souverains Grands Inspecteurs généraux du 33e
et dernier degré du Rite Ecossais Ancien et accepté pour la France

Le dictionnaire définit la volonté comme la faculté de se déterminer par rapport à des actions et à les réaliser. Dans l’histoire de notre culture d’occident, l’homme ne s’est défini comme un être volontaire que tardivement. Depuis l’origine, l’expérience de l’espèce est d’être le jouet des forces extérieures qui la dépassent et la contraignent, les dieux, la nature, quelquefois des êtres d’exception, souverains ou militaires qui paraissent être les seuls à détenir la puissance intérieure pour se déterminer et agir.

Dans la mythologie grecque, la volonté humaine se fracasse sur la force du destin. Le commentaire de La Fontaine « on rencontre sa destinée souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter » s’applique parfaitement à l’histoire d’Œdipe que l’oracle précipite dans l’accomplissement tragique de sa destinée. Et pourtant l’épopée et la tragédie grecques qui accordent une telle place au destin, invente la volonté du héros qui repose tantôt sur l’impulsion individuelle, tantôt sur l’inspiration divine.

Le stoïcisme reflète et théorise cette dualité des influences dans l’expression de la volonté. Epictète écrit : « il- y-a des choses qui dépendent de nous ; il -y-en a d’autres qui n’en dépendent pas ». Dépend de nous ce qui vient de l’intérieur, ne dépend pas de nous ce qui vient de l’extérieur.

Les citations abondent ; Sénèque dit : « disposons notre âme à vouloir tout ce que les circonstances exigent » Epictète encore : « s’instruire, c’est apprendre à vouloir chaque événement tel qu’il se produit ».

Descartes n’est pas loin du stoïcisme, lorsqu’il exprime la maxime : « tâcher toujours (…) à changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde. Mais le stoïcisme est en même temps un volontarisme radical. Le suicide stoïcien, bien loin de l’acte désespéré d’aujourd’hui est un acte de pure volonté libre ».

Le christianisme va accorder à la volonté une place prépondérante. Dans la trinité, St Augustin distingue trois facultés mentales : la mémoire, l’intellect, et la volonté qui correspondent aux trois dimensions du temps : le passé, le présent et le futur. La mémoire et l’intellect sont passifs et contemplatifs, la volonté les unit et les rend actifs. La distinction entre l’intellect et la volonté conduira un temps à une séparation entre les objets de l’entendement et les projets de la volonté. Thomas d’Aquin et surtout Spinoza dépasseront cette dualité en identifiant volonté et entendement.

Cette réconciliation heureuse des deux termes nous met mieux à même de comprendre la nature polysémique de la volonté dans la démarche initiatique de REAA. Ainsi la volonté peut suppléer la faiblesse de l’entendement, remplacer la compréhension du but ultime de la quête tout en ouvrant la possibilité de l’atteindre. Autrement dit, c’est la foi qui porte l’espérance. Jaspers a eu cette formule éclairante : « je dois vouloir ce que je ne sais pas. L’être inaccessible au savoir ne peut se révéler qu’à ma volition. Le non savoir est à l’origine de l’obligation de vouloir ».

Le Rite Ecossais Ancien et Accepté dans sa progression par degrés de connaissance élargie, fait constamment osciller la volonté entre deux pôles faussement antagonistes : d’un côté la volonté comme expression d’une liberté personnelle qui suppose une autonomie de décision laquelle permet l’engagement mais n’exclut pas les erreurs, et de l’autre l’abandon de soi à une volonté supra-humaine dont l’ordre maçonnique serait le relais car il initie et instruit en vue d’une réalisation qui dépasse la dimension individuelle du néophyte à qui le dépôt initiatique est transmis.

Il m’a paru intéressant pour faire la planche de m’appuyer – pour les méditer et les commenter – sur les mentions du mot volonté qui figurent dans les rituels. Le travail comporte trois parties : l’engagement (en maçonnerie) et la volonté, la voie initiatique et la volonté, enfin le côté obscur de la volonté.

L’engagement et la volonté

Ainsi que le rituel du 1er degré le rappelle, c’est après que la patience et le courage du néophyte l’ont fait sortir enfin victorieux de ce long combat entre l’homme profane et l’homme initié, que celui-ci peut prêter son serment de sa propre et libre volonté. Le serment du compagnon reprend les mêmes mots. Une formule voisine est utilisée au 9e degré quand les intendants des bâtiments qui sont introduits pour l’élection doivent répondre positivement à la question : « vous a-t-on amené ici de votre plein gré ? »

Quelle est la nature de cette libre volonté ? C’est la manifestation du choix effectué par le néophyte d’une transformation ontologique, d’un dépassement de soi pour une réalisation dont le but ultime et lointain est la réintégration dans l’état primordial. Par la prestation volontaire du serment, exercée librement, le néophyte renonce à une parcelle de sa liberté en s’engageant à garder le secret et à se conformer aux Constitutions et au règlements de l’Ordre, car il sait que cette renonciation est dérisoire en regard de l’enjeu. Celle-ci n’est en effet pas un marché de dupe, car après le long combat intérieur mené autour du sens de la vie, le futur initié a l’intuition que l’Ordre auprès duquel il souscrit d’impérieuses obligations est le reflet dans le monde manifesté du principe cosmique qui contient tout et à la connaissance duquel il aspire de toute son âme.

C’est cette métanoïa qui conduit à l’engagement dans l’Ordre, pour satisfaire ce que certains appellent le désir de Dieu ou la nostalgie des origines.

La voie initiatique et la volonté

A la question du vénérable maître « que venez vous faire ici ? », il doit être répondu : « vaincre mes passions, soumettre ma volonté à mes devoirs et faire de nouveaux progrès dans la maçonnerie ».

Ces prescriptions renvoient à la nature de l’initiation. Celle-ci est un processus qui ouvre progressivement la conscience à une connaissance métaphysique qui en dépassant les conditionnements culturels et psychiques peut conduire à la plénitude unitive. Grâce à l’herméneutique symbolique, le jeu des apparences et des formes sensibles se révèlent. La Baghavad-Gità indique que s’initier, c’est se dégager des formes qui dissimulent le Soi , i.e l’Etre intérieur dans l’hindouisme.

Mircéa Eliade note que les épreuves initiatiques révèlent sous une forme dramatique l’acte même par lequel l’esprit transcende un cosmos conditionné pour retrouver l’unité fondamentale d’avant la création.

L’initiation exige le dépouillement du vieil homme, la purification inaugurée dans le cabinet de reflexion et dans les voyages de l’apprenti. Le travail se poursuivra par le dégagement de la pierre brute et son polissage persévérant.

Sophie Perenne écrit que « l’initiation est une mise en situation qui provoque un mouvement paradoxal où s’amorcent simultanément la dissolution de l’identité quotidienne et un départ vers une recréation de soi, à la fois déroute et mise en route, mort et renaissance, source d’angoisse et d’énergie ».

Le chemin est long et douloureux. L’initié doit se détacher des identifications et des images de soi, des émotions. Il y faut de la confiance, de la lucidité et de la volonté. La résistance du petit égo génère l’angoisse de n’être plus rien ni personne. Ce travail de « dissolution des écorces » comme on dit en Islam, ce Djihad (le vrai), s’il réussit, conduit à l’éveil, à la connaissance ultime.

La voie initiatique est élitaire, aristocratique au sens grec. Au 9e degré le Très Puissant Maître l’exprime avec clarté : « Nous ne recherchons pas un grand nombre de frères, mais nous avons besoin d’hommes à la volonté trempée ».

Le travail de désobsurcissement ne peut aboutir qu’au sein de l’ordre initiatique pourvoyeur d’une pédogogie et d’un enseignement traditionnels, où le silence d’abord, les règles, le travail reflexif, la pratique du rite au sein de l’espace sacré du Temple, s’additionnent pour encadrer et guider l’initié vers la lumière.

La lumière qui guide l’initié lui est immanente mais elle sublime sa personnalité dans la transcendance en le reliant à l’absolu, à l’unité. La distance – si l’on peut utiliser cette facilité – entre l’immanence et la transcendance est réduite à raison de la volonté mise en œuvre pour retrouver la parole perdue, en intégrant sur ce point particulier et crucial la signification du verset du psaume 127 : « Si l’éternel ne bâtît la maison, ceux qui la bâtissent, travaillent en vain ».

Le degré de maître secret qui est le premier des degrés Salomoniens et ouvre la longue séquence initiatique de la recherche de la vérité et de la parole perdue, comporte dans le rituel qui s’y rapporte, deux mentions de la volonté. La première apparaît au début de la réception du maître : « c’est parce que vous ne comprenez pas bien et que vous ne voyez pas bien, que vous devez soumettre votre volonté à vos devoirs de discrétion, d’obéissance et de fidélité ».

L’ascension spirituelle et le changement de plan figuré par le passage de l’équerre au compas qui s’opèrent au 4e degré comme conséquence du meurtre d’Hiram qui a obligé à déserter le chantier, ouvre une voie nouvelle, moins matérielle, plus escarpée parce que plus spéculative, destinée à découvrir l’idée sous le symbole. Cette voie souligne l’insuffisance d’une quête personnelle et velléitaire. L’accomplissement du devoir, qu’il est plus facile de faire que de connaître, est un pré-requis à l’espoir de pénétrer peut-être dans le saint des saints. Comme le dit notre Frère Michel Clément : « la volonté de franchir la distance ultime ouvre la quête de la parole perdue, quête d’une vérité qui gît en soi. C’est là le thème majeur du travail en loge de perfection : la parole est le projet d’une mémoire oubliée ».

On peut ajouter que la recherche de cette vérité immanente est corrélative du cheminement vers la transcendance que représente la connaissance du plan du Grand Architecte de l’Univers, cette démarche conjointe constituant un trait marquant du déroulement du parcours initiatique. L’invocation à la clôture des travaux du degré : « que la volonté de Dieu soit faite », en marque l’importance. Celle-ci souligne aussi le balancement constant entre l’expression de la volonté personnelle et la soumission à la volonté divine ou cosmique et à l’ordre qui en figure l’organisation et l’intelligence collective dans la réalité manifesté.

Le 9e degré traite d’une thématique voisine lorsque le rituel mentionne l’arrivée des 8 élus sur la scène de la vengeance de Yahoben : « Ils brûlaient du désir d’accomplir la volonté du Roi ». La volonté dont il est question ici est du même ordre. Elle est destinée à accomplir la Justice, c’est à dire le retour à l’Ordre du monde. Elle est exercée par – ou au nom – de Salomon porteur de la couronne royale, symbole du divin. La vengeance de Yahoben fait échouer le projet.

Au 12e degré, le Grand Maître Architecte travaille dans un atelier qu’on appelle la boulomie, l’endroit où l’on veut. Le rituel indique qu’il veut et qu’il construit, qu’il commence les travaux quand le génie parle en lui, qu’il les cesse quand il se tait Après le châtiment des mauvais compagnons, les travaux ont repris, mais on est passé subrepticement du Temple de Salomon au Temple universel qui devient le symbole terrestre épuré de l’ordre cosmique, dont l’homme débarrassé des dogmes et des fausses croyances est l’image en tant que microcosme.

Le Grand Maître Architecte a poursuivi dans l’école d’architecture créée par Salomon le travail d’acquisition des savoirs inauguré au degré de compagnon et poursuivi notamment à celui d’intendant des bâtiments. Ce vaste savoir le met désormais en position de déchiffrer les plans du créateur. La volonté déployée pour percer les mystères de l’univers lui donne la liberté d’agir et de construire non plus en tant que simple ouvrier d’exécution mais en tant qu’architecte, c’est à dire de co-créateur de l’édifice. Mais le plan n’est pas donné et écrit par avance.Si le Rite Ecossais est spiritualiste, il n’est pas finaliste,et il n’existe pas de déterminisme des causes finales au sens d’Aristote. Par conséquent, le Grand Maître Architecte conserve sa liberté et peut affirmer la singularité de son action qui peut se définir comme une participation à la re-création du monde. Le contenu initiatique du rite est ainsi porteur d’une alliance et non d’une soumission au principe. C’est un dessein partagé dont la finalité- si toutefois il existe un tel projet téléologique-reste l’affaire du seul Deus Absconditus (le Dieu caché). La liberté, fruit de la volonté du G M A est celle que confère l’approche de la connaissance absolue dont les lumières irradient son intelligence quand le génie parle. Bientôt, malgré la lumière encore intermittente du génie, il sera prêt à connaître le Centre de l’idée et à retrouver le Tétragramme inscrit sur le triangle d’or, enfoui dans la crypte sous le Saints des Saints.

Le chemin parcouru depuis le 4e degré est immense : à celui qui ne voyait pas bien et ne comprenait pas bien succède celui dont la fière devise est : bien voir, bien comprendre, bien agir. La vision acquise est celle qu’évoque Sohravardi dans le récit persan : « lorsque l’œil de la vision intérieure est ouvert, il faut fermer l’œil de la vision extérieure sur toutes choses (—). Les cinq sens, il faut y renoncer. En revanche, il faut mettre en action le sens intérieur (—). Lorsque cet état spirituel est réalisé, il (l’adepte) peut contempler de façon continue le secret des cieux spirituels (—) à tout moment, il est en communication avec le monde supra-sensible ».

S’il n’est pas fait mention dans le rituel du degré de chevalier R+C de la volonté, il me semble qu’à ce degré, la Foi en serait en quelque sorte son équivalent anagogique. Le très Sage donne de la Foi la définition suivante : « La Foi n’est pas seulement pour nous, comme pour les fidèles d’un culte, une croyance dans des dogmes ou dans une révélation. Elle est un état de tension qui se manifeste à l’intérieur d’un homme, comme elle peut se manifester dans un groupe humain, et qui porte à vouer sans défaillance toutes les énergies, surtout les plus hautes, les énergies morales à la poursuite des buts conçus par l’Espérance ».

La Foi est ce qui permet de conduire notre quête par d’autres voies que la raison. Si, comme le souligne Kant le noumène est hors d’atteinte du champ rationnel, alors la Foi pourrait constituer une forme de volonté métaphysique qui ouvre la voie de la connaissance intuitive. Mais si la Foi nous anime, c’est l’Espérance qui guide le chevalier d’Orient et d’Occident dans l’obscurité d’un lieu de réprobation et de mort pour finalement retrouver la parole perdue, la graver en caractères ineffaçables et la sceller dans un coffret du métal le plus pur. A ce stade, la Foi est défaillante puisque le flambeau qui la symbolise est éteint. Et en définitive, au 18e degré, après le passage par la mort et la régénération ignée c’est « l’amour qui est le mode d’appréhension de la connaissance par participation à celle-ci » comme l’écrit que Paul Naudon et non la volonté, même transfigurée par la Foi.

Le côté obscur de la volonté

Les 9e et 30e degrés du Rite permettent d’évoquer le versant obscur, excessif de la volonté, un cabaliste dirait peut-être qlippothique.

Le degré d’élu des neufs, nous apprend d’abord qu’être volontaire ne suffit pas. Le zèle non maîtrisé de Yahoben le conduit à exercer une vengeance qui n’est pas la justice. En transgressant l’interdit, en tuant Abiram qui est une partie de lui-même, il s’inflige une mort initiatique. C’est par l’intercession d’amour de ses frères et le pardon accordé par Salomon, seul habilité à exercer la justice, que cette difficile épreuve sera surmontée. En réalité, le chemin initiatique n’a pas vocation à masquer ou à détruire les fantômes ténébreux qui nous hantent mais à les intégrer, à les ré-ordonner.C’est une condition préalable à la réalisation.

De façon générale, l’échec de la volonté au 9e degré montre que si l’initiation est un parcours marqué par l’effort et la volonté, aucune conquête décisive n’est jamais assurée, aucun écueil n’est a priori évitable. Ainsi que l’indique C.Guérillot qui est un chrétien fervent, « l’illumination ne relève que de la seule grâce divine ».

Au 30e degré, la volonté est mentionnée dans le dialogue de la tentation entre le poursuivant blanc et le poursuivant noir.

Le poursuivant noir dit : « toute chose est matière et votre volonté vous en rend maître » ; Le poursuivant blanc répond : « toute chose est esprit et votre esprit l’incorpore avec piété ». Tout au long de l’échelle mystique qui constitue le thème central du 30e degré et que gravit d’ailleurs par degrés successifs le Rite tout entier, on peut mesurer par cette séquence du dialogue entre les poursuivants, la maturité spirituelle espérée du chevalier Kadosch. A l’inverse de Yahoben, cédant à la violence, celui-ci est invité à surmonter toute colère et frustration, à refuser la toute puissance illusoire en réconciliant les contraires, en appliquant la formule de Spinoza : « ne pas railler, ne pas pleurer, ne pas détester, mais comprendre ». Jean-Yves Leloup dit aussi : « au cœur de la compréhension, au cœur de l’explication, au cœur de l’affrontement qui réclame justice, il -y-a un moment où nous sommes, comme lavés de nos mémoires ».

J’ai dit.

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