Les deux pou
Y∴ A∴
Chevalier KADOSCH du 30ème Degré du R.E.A.A. ! nous voilà revenues à la case départ avec le Noir et le Blanc de nos premiers pas en Franc-Maçonnerie, lorsqu’à notre initiation au 1er Degré, nous découvrons à travers ce symbole que tout est duel dans la vie ; dualité universelle qui veut que toute médaille ait un avers et un revers, qui fait croire qu’aucun concept ne peut exister sans son contraire, tant dans nos pensées que dans la nature même des choses, des êtres : homme – femme, matière – esprit, gauche – droite, abstrait – concret, vie – mort, jour – nuit, vrai – faux, ciel – enfer, noir – blanc, etc… bref, tout ce qui existe a son contraire ; dualité des contraires qui les présente comme des opposés, alors qu’ils sont complémentaires ou même qu’ils découlent l’un de l’autre, que l’un ne peut être sans l’autre : Ombre et Lumière que nous découvrons dès le Cabinet de Réflexion et comprenons, plus tard, qu’elles sont les « Eternelles Voix du Monde », qui, bien que distinctes, sont de même nature ; indissociables, elles se complètent et ne font qu’un en même temps qu’elles se combattent, car elles ont besoin l’une de l’autre pour être fécondes.
Ténèbres – Lumière / Ignorance – Connaissance, dont le symbole universellement reconnu est l’opposition Noir – Blanc, dont le Pavé Mosaïque de nos Temples est la représentation avec ses carreaux noirs et blancs qui nous semblent être des contraires, des opposés ; alors même que, lorsque nous dépassons cette notion simpliste d’opposition, nous découvrons qu’il y a plutôt une interpénétration du noir et du blanc (comme dans le symbole chinois du Yin et du Yang) qui conduit au tissage même de l’étoffe de l’Etre que nous sommes venues chercher en Franc-Maçonnerie. Les diverses lignes de jonction du Pavé Mosaïque représentent, quant à elles, les voies de cheminement qui s’offrent à l’Initiée pour lui permettre d’éviter de se retrouver rien que dans les carreaux noirs ou rien que dans les blancs, l’amenant à rechercher sans cesse et emprunter la ligne médiane, celle qui fond les deux couleurs en une et conduit l’Initiée vers la Lumière…vers la Vérité…
Couleur de la lumière, de l’unité, de la pureté, le BLANC représente symboliquement la Sagesse, la Lumière intérieure en chacun. Tandis que le NOIR, insécurisant et absorbant, parce que absence lumière, donc de couleurs, est associé à la mort et vu comme l’initiation à la spiritualité par la mort symbolique. Utilisées ensemble, ces deux couleurs symbolisent une complétude, un absolu, une dualité totale.
Lors de son initiation au 30ème Degré, l’Initiée se retrouve face à deux S S : l’une toute de blanc vêtue tandis que l’autre porte une robe toute noire ; et toutes les deux s’adressent à tour de rôle à la candidate, essayant de l’attirer dans son camp, dans sa voie. Le Rituel les nomme les « deux Poursuivants ». Pour comprendre la présence de ces deux nouveaux symboles dans le rituel d’initiation au 30ème Degré, un petit tour d’histoire des origines du Grade s’avère plus que nécessaire.
Origines du 30ème grade
Le Grade de Grand Inspecteur et Grand Elu, Chevalier Kadosch ou Chevalier de l’Aigle blanc et noir connut de multiples évolutions ; on lui attribue plusieurs origines : Grade Militaire, Templier et Philosophique. L’Histoire nous dit que les premiers rituels du Grade datent de 1760, mais que les deux premiers Aréopages français datent, quant à eux, de 1830. Concernant l’introduction du dialogue des « Poursuivants noir et blanc » dans les Rituels Français du Grade, notre Rituel indique que c’est en 1958, qu’il fut ajouté d’après un rituel pratiqué dans l’Aréopage « Astrée » que fondèrent en 1935 des Frères Russes réfugiés en France après la révolution d’Octobre 1917.
Le terme de « Chevalier Poursuivant » est un héritage de l’époque où Philippe V dit le Long était Roi de France ; celui-ci, pour réorganiser l’administration du Royaume de France, créa un corps : celui des « Chevaliers Poursuivants » pour l’accompagner et le conseiller. Ces « Poursuivants » étaient désignés à tour de rôle pour être auprès de lui dans ses déplacements. Ils étaient choisis parmi les grands Officiers de la Couronne, ainsi que d’autres personnages, membres du Conseil Secret ou du « Conseil qui gouverne », Légistes, Administrateurs du Trésor, Bourgeois anoblis et amis personnels du Roi.
Ce rôle de Conseilleur du Roi ne diffère pas entièrement du rôle que les Poursuivants de notre Rituel d’initiation jouent auprès du Candidat, le sens didactique du mot en renforce d’ailleurs ce sens. En effet, étymologiquement, « Poursuivant » vient des mots latins Pro : devant et Sequere : suivre, et se définit comme celui qui court derrière une personne pour la rattraper, celui qui celui qui poursuit quelqu’un ; mais c’est également celui qui cherche avec ténacité à obtenir, à réaliser quelque chose, celui qui harcèle quelqu’un pour quelque chose. Les Poursuivants du futur Chevalier KADOSCH ne courent pas derrière lui pour le rattraper au sens physique du terme, mais ils le poursuivent pour l’attirer dans leur camp respectif, le convaincre chacun que la Vérité se trouve de son côté.
POURQUOI des POURSUIVANTS pour initier au 30ème Degré, alors que le Rituel aurait pu simplement instaurer un dialogue entre les Officières comme d’habitude, ou contenir, comme en Loges de Perfection, des mises en garde, des sentences ou simplement des interdictions ?
Si la Franc-Maçonnerie a adopté la Tradition comme moyen de transmission, la présence de Poursuivants dans ce rituel n’est guère surprenante, eu égard à ses origines : n’est-il pas dit que l’ordre des Poursuivants a été créé, à l’époque, par le Roi Philippe V pour l’accompagner dans sa tâche de réorganisateur d’un système ? Or, il nous est enseigné que le Chevalier KADOSCH « a pour mission de lutter contre toutes les menaces qui pèsent sur la civilisation, contre la dictature sous toutes ses formes mais aussi la démagogie, la violence, l’intolérance, le racisme et l’immoralité », bref les fléaux de tout temps ; eu égard à sa mission, le Chev. Kadosch a lui aussi besoin de « Conseilleurs » pour l’éclairer dans ses orientations, dans ses combats.
Pour ce faire, le Rite Ecossais Ancien et Accepté a choisi un fait historique pour illustrer l’enseignement destiné au Chevalier Kadosch : les « Poursuivants » du Rituel d’Initiation du Chev. Kadosch représentent en fait Philippe le Bel (père de Philippe le Long) et le Pape Clément V. Pourquoi ces deux personnages ? Parce que dès son avènement au trône, le roi Philippe le Bel s’opposa à la Papauté dans un grave conflit : tout imbus qu’il était de l’idée de la toute-puissance royale, il cherchait à renforcer ses prérogatives sur tous les plans ; il combattit farouchement jusqu’à intenter un procès contre l’Ordre des Templiers, riches banquiers et créanciers de la Couronne dont les principaux Chefs furent arrêtés et nombre d’entre eux brûlés vifs, leurs biens confisqués par le roi ou dévolu à l’Ordre rival des Hospitaliers de St Jean, connu aujourd’hui sous le nom d’Ordre de Malte. Cette lutte acharnée ne prit fin qu’avec la suppression de l’Ordre des Templiers par le Pape Clément V qui choisit alors de s’éloigner de Paris en installant la Papauté à Avignon.
En s’inspirant de cette lutte dans le Royaume entre les deux sommités de l’époque, le REAA veut faire comprendre dès le départ au futur Chevalier Kadosch que son grade est un grade de combat et aussi que c’est en lui-même que tout se passe. Certes, cette lutte intestine symbolisée par l’opposition du Noir et du Blanc, l’Initiée Franc-Maçonne l’a amorcée dès son initiation au 1er Degré et, degré après degré, elle l’a poursuivie inlassablement ; la position des deux Chevaliers Kadosch qui jouent le rôle des Poursuivants rappelle cela : ils se tiennent face à face le Poursuivant blanc en tête du Camp du Septentrion et le Poursuivant noir en tête du Camp du Midi. Le Chevalier Kadosch aura donc à combattre sur deux fronts : les mauvaises passions symbolisées par Philippe IV et les mauvais compagnons représentés par Clément V.
Par leur dialogue, le R.E.A.A. ne cherche qu’à percuter nos consciences plus profondément qu’elles ne l’ont été jusque-là, en mettant à nu les deux facettes que chaque être a en lui et entre lesquelles il est toujours tiraillé, celles-ci lui dictant toujours deux façons diamétralement opposées de se comporter : l’une fondée sur la matière, la force, le mépris en osant tout renverser, quelque part dans un but de profit ; l’autre, basée sur l’esprit, nous invite au respect, à la douceur, à la patience et à la persévérance. Le dialogue des deux Poursuivants sous-entend qu’il existe une force cachée – ou pas tout à fait dévoilée en tout cas – à l’intérieur de l’homme, et tout dépend de l’usage que ce dernier en fait. C’est un choix qui dépend du libre-arbitre de chacun. Cependant, si nous optons pour la force et la destruction, il sera toujours temps de revenir à des moyens plus amènes ; alors que, si nous choisissons la douceur, la patience et la persévérance (même dans l’adversité), nous devrons mettre tout en œuvre, avec la Volonté et la Foi, et demeurées inflexibles dans notre choix.
Pour l’Initiée que je suis, la réaction normale est de me conformer à ce que me dit le Poursuivant Blanc, d’ignorer le Poursuivant Noir et ses allégations ; or, à regarder autour de nous, dans notre monde d’aujourd’hui, on a la nette impression que le Poursuivant Noir domine à tous les niveaux ; mais la note d’espoir du Poursuivant Blanc à la fin du dialogue nous permet de croire à l’amélioration voire au perfectionnement de l’Humanité : « Patience, le monde a été vaincu ! » Il l’a été parce que l’esprit est en lui depuis ses origines, l’esprit œuvre avec patience et finira par triompher. L’aspiration profonde de l’Initiée Franc-Maçonne parvenue au Grade de Chevalier Kadosch est de se réaliser, d’avoir réussi activement à conquérir ses états supérieurs, l’Absolu, le Divin en elle, pour participer à l’Oeuvre.
En effet, à l’instar des carreaux noirs et blancs du Pavé Mosaïque et de l’Aigle bicéphale blanc et noir qui harmonisent les contraires, réconcilient les oppositions pour parvenir à l’équilibre nécessaire, le Chev. KADOSCH doit pouvoir concevoir la notion d’un plan supérieur où « la dualité se résout en unité » et agir en conséquence.
Et pour corroborer cette dualité et conclure mon propos, permettez, mes SS. Chevaliers Kadosch, que je partage avec vous ce commentaire sur le Fils Prodigue de l’Évangile (St Luc chap. 15,1-3.11-3) fait par le Moine Cistercien, Isaac de l’Etoile (mort en 1171) : (je cite) « Si tu veux te connaître toi-même et te maîtriser, entre en toi-même et ne te cherche pas au-dehors… Rentre donc en toi-même, pécheur, rentre là où tu existes vraiment : en ton cœur. A l’extérieur, tu es un animal, à l’image du monde… ; au-dedans, tu es un homme, à l’image de Dieu (Gn 1,26), et donc capable d’être déifié… L’homme qui rentre en lui-même, ne se découvrira-t-il pas au loin, comme le fils prodigue, dans une région de dissemblance, dans une terre étrangère, où il s’assied et pleure au souvenir de son père et de sa patrie ?… « Adam, où es-tu ? » (Gn 3,9) Peut-être encore dans l’ombre pour ne pas te voir toi-même : tu couds ensemble des feuilles de vanité pour couvrir ta honte (Gn 3,7), regardant ce qui est autour de toi et ce qui est à toi, car tes yeux sont grand ouverts sur de telles choses. Mais regarde au-dedans, regarde-toi : c’est là que se trouve le plus grand sujet de honte… » Et de poursuivre : « Il est évident, frères : nous vivons en dehors de nous-mêmes… C’est pourquoi la Sagesse a toujours à cœur d’inviter à la maison du deuil plutôt qu’à la maison du banquet (Eccl 7,3), c’est-à-dire de rappeler en lui-même l’homme qui était au-dehors de lui-même… » (fin de citation)
J’ai dit !