Les échelons descendants de l’échelle
Non communiqué
Pour la France des Souverains Grands Inspecteurs Généraux
Du Trente Troisième et Dernier Degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté
ORDO AB CHAO- DEUS MEUMQUE JUS
C’est la première fois que l’échelle nous apparaît dans la série des symboles axiaux rencontrés jusqu’ici. Au 30ème degré, elle représente l’ultime voyage pour l’accès au monde de l’Esprit, monde de l’Absolu.
Un pentagramme parcourt ses échelons, dans les deux sens, ascendant et descendant. C’est le symbole d’un être d’une perfection accomplie, conquise par la « pratique constante des vérités découvertes dans l’ensemble des grades précédents », ainsi qu’il est dit au 29ème degré pour présenter le Grand Ecossais de Saint-André. Symbole d’un homme ayant déjà bien avancé dans la dimension cosmique.
Chaque échelon représente un palier, nouvelle étape, de notre « appel vers le haut », ascension de l’âme tendue vers l’Absolu. Toute station nouvelle se traduit par une conscience plus élargie, plus informée et plus acquise à ce qui a été parcouru et à ce que peut encore attendre l’initié.
Sur l’échelle se parcourt le monde intermédiaire, celui des sept cieux symboliques qui constituent le monde imaginal cher à Henri Corbin. Notre rituel choisit de figurer l’ascension finale par référence au monde gnostique des archontes, illustrant l’ultime combat des anges du bien contre les anges déchus avant le basculement irréversible de l’âme dans le monde du Principe.
Ces extrêmes efforts pour que s’ouvre « le Royaume des Cieux » (Livre de Néhémie) prennent la forme d’une imprécation au Principe, honorant sa puissance et lui donnant assurance que l’âme qui se présente à lui finit de réussir son détachement total de toute matérialité, de toute pensée mentale, conceptuelle ou formelle, de tout jugement et donc de toute sorte de conditionnement égotique.
« Laisse moi passer, s’écrie l’âme dans le rituel. Reçois moi ! Je traverse ton domaine après avoir vaincu par la parole de la Vie ce qui était né de toi » Et encore : « Je sors d’ici-bas, porteur de la Lumière du Fils et du Père ». Et aussi : « Admets un initié qui s’est purifié par le Pneuma de Sophie » etc…
Pour être retenue dans l’Esprit, l’âme se présente en esprit. Seul l’esprit, sommet de la dimension humaine peut atteindre l’Esprit de la Transcendance cosmique. Seul un être totalement purifié peut gravir le 7ème échelon.
C’est là que s’ouvre enfin la 11ème porte, celle qui était inaccessible au Chevalier de la Royale Arche (13ème degré), pour laisser entrevoir la Lumière incréée de l’En Soph. En un éclair, l’âme y est reconnue comme être n’ayant plus aucune composante profane, pour qui « Tout est consommé et tout est vaincu » et dans le même éclair se produit la transformation alchimique suprême de la sanctification. Il s’agit d’une transfiguration intérieure. L’âme s’inscrit dans la filiation divine pour se fondre dans la conscience divine. Tous ses modes de perception, d’intuition et de fonctionnement en sont inspirés. D’apparence physique identique, le Kaddoch est pourtant un être à part, séparé de la manifestation dont il reste un connaisseur éclairé des arcanes. « Son nom est autre et le même pourtant » Et quand lui « connaîtra le monde, personne ne le connaîtra » (rituel).
« Soyez Saints. Soyez consacrés puisque moi YHWH je suis Saint (Qadosch). Je vous mettrai à part de tous les peuples pour que vous soyez à moi ». Lévitique 19 et 20.
Le 7ème échelon apparaît donc à la fois comme un aboutissement et un non-but. C’est un non-lieu, une non-station dans laquelle nul ne peut s’installer. Nul ne peut demeurer dans le Saint des Saints. Bibliquement, seul s’y introduit occasionnellement et pour un court instant le Saint Grand Prêtre, en raison de la connaissance qu’il a de la prononciation du Nom de Dieu et de son union à Lui.
Au sommet de l’échelle se produit un basculement non pas d’un état de conscience à un autre, mais de la conscience humaine à une conscience supra-humaine, supra-individuelle qui participe de la seule transcendance principielle. Le Kaddoch n’est plus aux prises ni du passé, ni du futur. Il ne s’identifie plus à aucune pensée mentale. Il n’est plus ni affecté, ni tourmenté par une quelconque attente ou un quelconque désir ou pouvoir. C’est un être libéré et libre qui ressent en lui la pleine dimension de l’infini. C’est un être fini fondu dans l’infini, relié au Tout et à toute forme de vie dont il reçoit les vibrations énergétiques. Le nouveau lien cosmique qui définit l’essence dans laquelle il réside s’exprime par une forme énergétique mystérieuse qui donne à ses propres exigences une dimension supra-naturelle. Le Kaddoch a fini d’intellectualiser ou de conceptualiser, de catégoriser ou de formaliser. Ce sont là les formes d’action du mental dont il maîtrise toutes les expressions. Parce qu’il réunit en lui toutes les vertus du ciel et de la terre, du macrocosme et du microcosme, parce qu’il est le siège de l’immanence et de la transcendance et qu’il participe autant de sa nature humaine que de sa dimension divine, son expression est celle de son intuition intérieure et ses perceptions celles de l’Amour absolu qui constitue son essence. C’est un être androgyne apte à saisir et comprendre ce qui vient d’en haut comme ce qui vient d’en bas.
Il est dans l’invariable Milieu. Et peut à ce titre intercéder de l’Un vers l’autre. Du divin vers le manifesté et réciproquement. Il peut véhiculer les signes de Dieu vers l’humain. A la fois Homme Véritable et Homme Transcendant, selon les définitions de René Guénon dans La grande Triade, il est de fait, par vocation initiatique nouvelle, collaborateur de Dieu. « Mes droits consistent à ne pas me soumettre aveuglément aux décrets de la Loi Divine, mais d’y collaborer » (rituel). Le Kaddoch est le pont, le Pontife entre les deux mondes. En vivant Dieu et connaissant par Dieu, sa polarité n’est plus celle des opposés mais celles des complémentarités où il trouve toujours « la solution du binaire ». Il est dans la conscience pure du « Je suis ce que je suis », de l’ici et maintenant, de l’immuable, du tout vivant dans la Vérité. En tout lieu, à l’égard de quiconque, il est dans l’équanimité, égalité d’humeur et d’âme.
La définition donnée par le rituel est d’une complète clarté :
« Là où vous avez accédé, vous êtes :
Dans
la liberté de la créature
Au centre des possibilités de la forme, du
changement
Placé au plan médian
L’essence médiatrice entre
l’Absolu et le relatif
Vous, dit encore le rituel, reliez le fait visible au
Principe invisible.
Pour nous préciser aussi que
l’homme du sommet est triple dans son unité ;
esprit : souffle de Dieu ; âme, principe de vie ;
âme de chair résidant dans le sang ; et corps dont
l’âme est la forme et la substance néant
».
On peut donc dire de ce sommet qu’il s’agit de « la montagne des montagnes », du centre des centres. Celui du Tao ou de l’En Soph. De l’Unité et de la Totalité. Du pôle des énergies divines. De la grande Paix, du Grand Silence, de la pleine Beauté et de la Vérité. Ce sommet est celui des Brahmanes, des grands initiés, de Béatrice de Dante. C’est celui de Moïse, du Christ et de tout avatar mystérieusement missionné par l’Ordre Principiel pour porter vers le monde son propre vécu de Dieu ainsi que la possession qu’il détient du monde céleste. Le Kaddoch qui tient son énergie directement du soleil en répand les rayons lumineux, indistinctement autour de lui, par sa présence de Vie. C’est à lui qu’il appartient de poursuivre dans le monde la chaîne de filiation au divin. Son ascension n’est pas achevée. Il la poursuivra par une descente, par une descente ascensionnelle.
« Qu’attends-tu, maintenant, tu as appris. Tu n’as plus qu’à montrer la route aux hommes afin que par toi, Dieu sauve le genre humain ». Poimandrès : 1er livre d’Hermès. Et plus loin : « Il monte de la terre au ciel, redescend du ciel à la terre. Il reçoit par là la vertu des choses supérieures et inférieures ». (Table d’Emeraude).
C’est par l’action du Kaddoch que l’existence du monde se conserve. « Le Saint soutient le monde ». Intercesseur de Dieu, il en est le régulateur. Sa nature l’investit de la fonction de « passeur d’âmes universel », canal par lequel les influences énergétiques du ciel se répandent sur l’humanité à la façon du soleil. Ce pouvoir s’octroie dès l’accès au sommet des cieux. Pouvoir de réaliser en démiurge le plan du Principe : travailler à l’unité de l’espèce humaine par le moyen de son élévation spirituelle. « Nous travaillons pour affranchir les hommes du joug qui pèse sur eux et les contraint de plier la tête devant l’injustice et l’oppression » (rituel).
La descente n’est donc pas simple faculté. Elle est nécessité cosmique et ontologique, nouvelle phase de l’accomplissement. Pour Henri Corbin, « celui qui contemple le divin sans voir le monde créé, l’unique sans le multiple, n’intègre pas la Totalité ». L’Homme Saint « ose » incarner le ciel à l’égard du monde humain. Et faire en sorte que l’un ne puisse exister sans l’autre. Le triangle équilatéral qui le représente dans la montée s’inverse au sommet orientant sa pointe vers le bas pour marquer la nature et le sens de son nouveau pèlerinage.
« Marche ! Va dans le monde ! La route est libre ! lui déclare le rituel. Mais souviens-toi, tu connaîtras le monde et personne ne te connaîtra ».
Les qualités et les qualifications de celui à qui est confiée l’œuvre de transformer le monde, au nom et à la gloire de Dieu, sont bien entendu irréfragables. Parmi elles, l’humilité restera le viatique primordial. « Non nobis, domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam ». Mais dans la finitude, même les qualifications les plus absolues et apparemment les plus assurées doivent réalimenter régulièrement leur énergie à la source de pôles énergisants.
C’est le rôle des sept cieux qui séparent le Kaddoch de la manifestation, au centre desquels figure le soleil dans tout son flamboiement. Chacune des sphères est un pôle d’énergie qui délivre et renforce un ensemble spécifique de qualifications et d’influences d’énergie. En les descendant une par une, le Saint s’imprègne encore de leur musique, de leur sérénité impassible, de leur permanence et surtout conquiert au passage le contenu bénéfique de chacune d’elle. A chaque étape, il requalifie et confirme ses attributs d’Homme Total, comme d’une sorte de resourcement continu pour que lui même devienne son pôle autonome de puissance. Chaque ciel traversé fait office de psycho-pompe vitale de l’énergie principielle.
Le 28ème degré (Chevalier du Soleil, Prince Adepte) nous avait, d’une certaine manière préparés à cette captation pendant la montée, d’autant que chaque planète y était associée à un métal et à une couleur alchimiques.
Ici, Saturne recharge le témoin du divin des modes absolus du raisonnement et de l’intelligence. Jupiter de ceux de la force d’action divine. Mars, communiquera l’ardeur impétueuse et l’élan du cœur qui osent l’engagement. Le Soleil instille de sa Lumière les qualifications motrices pour l’aventure : estime de soi même, ambition, espérance et conscience. Vénus, la joie de vivre et l’ardeur d’aimer. Mercure, la haute conscience de soi, la réelle faculté de voir, de percevoir et de raisonner. Tandis que la Lune, grande initiatrice de l’âme dans les mystères de l’esprit, communique la propriété d’engendrer, de créer. Il faut bien comprendre que le rattachement des propriétés de l’homme aux planètes est une nouvelle illustration de l’unité fondamentale du monde. Il faut bien entendre aussi que ces attributs renforcés qu’elles délivrent relèvent des attributs divins qu’aucune matérialité n’a jamais profané.
Quand, au bout de la traversée des cieux, le Kaddoch revient au monde, c’est un initié-initiant. Rien ne pourra plus lui résister. « Mi Kamokha ba elim, adonaï » (rituel). Il est l’homme de l’alliance rétablie. Plein des couleurs de l’arc en ciel de l’alliance noachite. « Tout ce que tu lieras sur la Terre sera lié aux Cieux » (rituel). C’est l’agneau de l’Apocalypse de Jean descendant, porteur de son flambeau, pour conduire les hommes à la rencontre de la Jérusalem Céleste, celui qui nous était annoncé au 19ème degré : Grand Pontife, Sublime Ecossais.
L’homme qui reparaît au monde est missionné pour l’action. C’est dans un cadre approprié pour l’action spirituelle qu’il devra être reçu. La Chevalerie reconnue par de multiples traditions sera son réceptacle.
Depuis Zarathoustra, en Perse, la Chevalerie unit l’action et la spiritualité. Le chevalier est un homme de foi et d’honneur, de fidélité et de combat, de courage, voire d’audace et d’amour. Il symbolise la pure guerre sainte intérieure et la protection spirituelle de l’humanité. Le REAA y plonge ses racines comme il le fait dans les traditions initiatiques et traditionnelles. Les Constitutions de 1786 en rappellent les buts : « L’union, le bonheur, le progrès et le bien-être de la famille humaine en général et de chaque homme en particulier ». L’idéal de la Chevalerie rejoint celui du Kaddosh.
En l’adoubant dans le respect de la pure tradition chevaleresque, le rituel reconnaît sa filiation et le place sous le double parrainage de St Michel et de St Georges, icones des chevaliers occidentaux. Comme eux, le nouveau Chevalier Kaddosh, armé du caducée de Mercure entreprendra de « combattre le serpent pour le vaincre et le contraindre à servir ». Il « transformera toute peine en faveur afin de conjurer le sortilège de la matière, et de rouvrir les portes du Paradis » (rituel).
« Le Chevalier doit être le seigneur du peuple et le soldat de Dieu » trouve-t-on dans le Lancelot écrit en prose en 1222. Et le psaume 145 de préciser : « ceins ton épée…va, chevauche pour la cause de la Vérité, de la piété et de la Justice ». St Paul dans la lettre aux éphésiens nous adjure également de « revêtir toutes les armes de Dieu afin de pouvoir tenir ferme contre les ruses du malin….Ayez à vos reins la Vérité pour ceinture, revêtez la cuirasse de la Justice…prenez par dessus tout le bouclier de la foi…et l’épée de l’Esprit qui est la parole de Dieu ».
La feuille de route du CK est « ordonnée à l’unique souveraineté de l’Esprit » (A. Juillet dans TE N°19), en grande conscience de la réalité humaine et de la réalité divine. On découvre alors comment, depuis nos premiers pas dans le Temple, progressivement et subrepticement, les étapes scalaires du rituel nous préparaient à cette fonction de moine-soldat qui détient, par mandat de Dieu « le droit d’initiative ». Soldat du Vrai, du Bien, du Juste et du Beau. « Maintenant tu es armé pour le combat de la vie ». On saisit mieux aussi la notion du Devoir du 4ème degré comme celle de la parole régénérante de feu et d’Amour, INRI, (18ème) dans leur contribution essentielle à l’exercice de ce droit.
Témoin de la Conscience Universelle, pèlerin sur le chemin de sa propre Terre Sainte, arrimant à lui et autour de lui les énergies pour en stimuler les ardeurs, le CK se meut en humble « berger des hommes ». Tel le Christ, il éveille, délivre, soigne, montre la route et guide, aide à terrasser les dragons, à changer les hommes pour que change le monde. Le caducée, double spirale verticale autour du bâton d’Esculape, règne par la puissance de sa force cosmique et conduit les êtres à travers leurs changements d’états ou dans les passages d’un cycle d’existence à un autre.
Dans la vision écossiste, il participe à édifier l’univers du Saint Empire dans lequel les sujets sont des êtres universels. Dans ce royaume, la volonté humaine, évertuée à la foi, peut subjuguer la Nécessité elle même et opérer des miracles. Tout est possible, dans ce royaume. Car l’homme y est libéré de l’histoire et écoute en continu le « doux murmure de son dedans ». Ni la raison, ni le mental n’interviennent pour témoigner de la Présence et le mystère reste le secret de chacun. L’épée flamboyante de St Michel et la lance de St Georges y veillent en permanence, de leur puissance, dans la paix de chacun.
La montée et la descente du CK, son adoubement et son armement, l’entre-baillement des cieux d’où jaillissent à jamais les signes divins expliquent pourquoi ce 30ème degré est qualifié de « Nec Plus Ultra ». Toutes les opérations alchimiques applicables à l’homme s’y achèvent par intervention de l’ordre cosmique dans les ultimes modifications de l’ordre humain. A l’être qui réussit à y parvenir, plus rien ne peut plus être enseigné. Mais c’est à son tour de restituer, par transmission intuitive, de sa seule présence, toute la force qui l’a porté jusqu’ici.
Et Dante encore, dans tout le derniers vers de la Divine Comédie, a su trouver les mots pour résumer son état de béatitude active : « Mon désir et ma volonté étaient réglés par l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles ».
J’ai dit.