Mon Nom est autre et le même pourtant
M∴ G∴
Sous la juridiction du Suprême Conseil des Souverains Grands
Inspecteurs Généraux du 33ème et dernier degré du Rite Ecossais
Ancien et Accepté pour la France.
Ordo ab Chao
Deus meumque jus.
Notre Très Puissant Grand Maître m’a confié la Planche Tracée de ce soir, réflexions sur la phrase suivante : « Mon nom est autre et le même pourtant »
Remarquons d’emblée qu’il s’agit là d’une réponse que l’on retrouve à deux endroits différents de notre Rituel :
A l’ouverture des travaux, et dans l’instruction rituelle que l’on donne aux Chevaliers Kadosch récemment consacrés.
A l’ouverture des travaux, il s’agit de la première phrase qu’échange le TPGM avec le 1er Sénéchal, une fois que les Sénéchaux ont parcourus les Camps et se sont assurés que tous les F. présents sont Ch.K. -F. 1er Sénéchal, est-tu Templier ? A quoi le F. 1er Sénéchal répond : Je le suis, mon nom est autre et le même pourtant .
Et le TPRM de répondre : je te comprends, mon Frère.
Dans l’instruction rituelle, la réponse : « mon nom est autre et le même pourtant » viens après une question légèrement différente,
Est-tu Chevalier Kadosch ?
Et se situe dans la chaîne des questions / réponses qui montre la progression du F. à travers certains degrés du Rite Ecossais Ancien et Accepté jusqu’au 30éme degré.
Je vous propose le plan suivant :
Nous étudierons tout d’abord les différents noms portés par le Ch. K. au cours du temps et à travers quelques rituels
Dans une deuxième partie, nous esquisserons une approche de la signification de cette réponse à la place qui lui est dévolue dans notre rituel d’instruction.
En troisième lieu, nous évoquerons, à propos du Nom , l’opposition entre Idéalisme et Nominalisme ,et la solution apportée, selon nous, au 30ème degré
En quatrième partie, noue envisagerons l’évolution de l’Adepte arrivé au 30ème degré, de la Dualité à l’Unité, ou encore de l’égo à l’altérité, avec les spécificités de l’action du Ch. K. en tant que Chevalier Spirituel.
Sur le plan du REAA pour la France qui est le notre, en se référent aux Constitutions et Règlements, seules lois fondamentales de l’Ordre, remises lors de la Réception au 4ème degré, on retrouve :
Dans les Constitutions et règlements de 1762 , placé au 24ème degré, juste avant le 25ème grade du Sublime Prince du Royal Secret, dernier degré du Rite de Perfection, le Grade d’Illustre Chevalier Commandeur de L’Aigle blanc et noir, et dans les Grandes Constitutions de 1786, du RIT Ancien et Accepté Ecossais, la phrase suivante :les Grands Commandeurs, Grands Chevaliers Kadosch prendrons le 30ème degré. Ici déjà le nom est autre…
Si l’on s’intéresse maintenant à l’évolution des rituels de Ch. K., en s’appuyant en particulier sur les travaux de Paul Naudon, on retrouve dans un manuscrit datant de 1765 environ , le grade de chevalier Kadosch, et dans l’instruction à ce grade,à la question : est-tu Chevalier Elu ? la réponse est : oui j’ai ce bonheur.
Rappelons à ce sujet qu’au 19ème siècle, à partir de la recommandation du Suprème Conseil en date du 27 novembre 1806, le 30ème degré n’était donné que par communication et donc non pratiqué, qu’ en 1830 étaient crées les deux premiers Aréopages de Kadosch :
-Sincérité n°40, à l’Orient de Besançon, et –La Trinité n°41, à l’Orient de Dunkerque, et qu’ensuite deux autres Aréopages ont été crées sous la Monarchie de Juillet , 2 sous le second Empire , et 8 sous la 3ème république.
En 1890, apparaît le 1er Aréopage parisien, Lutétia N°309, et il existe seulement 5 Aréopages sur le territoire français à l’époque.
Mais, dés la création du Rite, existe un rituel complet de Cadosh Templier, ou Grand Inspecteur, Chevalier de l’Aigle blanc et noir, et dans ce rituel, à la question d’instruction :Est-vous Grand Elu ?, la réponse est : je le suis, Trois fois Puissant Grand Chevalier.
Dans une variante de 1875, époque ou le tutoiement était devenu d’usage, comme maintenant, dans les Aréopages,à la question :Est-tu Chevalier Kadosch, la réponse est : « Tu l’a dit ».
Autre variante, dans le tuileur de Lausanne, toujours vers 1875 :Est-tu Chevalier Kadosch ?Tu l’a dit, je cherche la Lumière(de la Liberté).
ET l’on arrive, dans les rituels modernes, à des réponses proches de la notre : Est-tu Ch. K. ?,je le suis, et je réponds également à d’autres appellations consacrées en d’autres temps et d’autres lieux.
Tout cela pour dire que l’on peut prendre la réponse « mon nom est autre et le même pourtant » pour un simple signe de la multiplicité des noms à ce grade, et des orthographes, Kados, Cadosh, Templier, chevalier du Temple…
Mais quelque soit ce nom, je reste le même, car je ne suis pas figé dans le temps historique, même si c’est un passage obligatoire dans notre progression initiatique. Et c’est le sens du commentaire du TPGM : Je te comprends, mon frère.
Quant à l’évolution au cours du temps du contenu même du rituel de Ch. K., d’abord non Templier, puis Templier avec l’exacerbation du sentiment de vengeance, jusqu’à la notion actuelle de Chevalerie Spirituelle, cela nous entraînerait trop loin, par rapport au propos de ce soir.
Signalons simplement qu’il y à un seul invariant dans tous les rituels, la présence de l’Echelle Mystique.
Abordons maintenant notre deuxième axe d’étude, la réponse « mon nom est autre et le même pourtant » dans notre rituel d’instruction.
Le premier échange entre le Président et le premier surveillant commence par la même question,dans nos instructions rituelles. C’est la reconnaissance du nom, qui va évoluer.
Dans notre rituel à Kairos, qui récapitule à grands traits notre parcours initiatique,au premier degré, le nom provient de la reconnaissance par les autres frères, au 3eme degré, le nom découle encore des autres, qui me font renaître en retrouvant l’acacia,au 4eme degré, le candidat contacte une Alliance avec l’Ordre et il est payé d’avance, couronné du laurier et de l’olivier. Au 9eme degré, en passant par la caverne, l’eau et la lumière, l’initié devient un Elu.
Il passe ensuite directement au 14eme degré, ou il est nommé Grand Elu Sublime Maçon, et la réponse n’est plus : j’ai à me perfectionner, mais j’ai travaillé à me perfectionner, le temps se télescope, car arrivé au 30ème degré l’initié est hors limites et hors temps.
Et c’est alors seulement que l’on a la réponse à la question : Est-tu Chevalier Rose-Croix ? « J’ai ce Bonheur », car cette réponse n’est pas dans notre rituel du 18ème degré qui, et cela à sans doute une signification particulière, commence directement par la question :quelle heure est-il ?
Au 30ème degré, la réponse du Ch.K., mon nom est autre et le même pourtant , qu’il précise par la signification du mot Kadosch, Séparé, Saint ou le plus Parfait, est explicité par le mot de Passe : BEGOHAL KOL, tout évolue en soi-même, et la réponse BARAH ETHCOL, tour est expliqué, soulignée par le Mot Sacré :KI KAMOA BA ELIM ADONAI, qui, d’entre les forts est semblable à toi, Seigneur ?
La réponse devient évidente : ce doit être le Ch. K., qui , ayant franchi les limites, a accédé au rang de Collaborateur du Principe, et à ce titre doit tendre à devenir « semblable à toi, Seigneur », ami et non soumis.
Jusqu’alors, dans la progression du 4ème au 29ème degré, Grand Ecossais de Saint-André, nous avons été reçus, et maintenant, au terme de notre Initiation Individuelle, nous sommes, pour la première et unique fois, Consacrés.
Ensuite commence la réalisation descendante, obligatoire pour tout Ch.K., même si certains seulement seront ensuite parmi nous acceptés au 31ème degré, reconnus au 32ème, et enfin Couronnés au 33ème et dernier degré du REAA.
Abordons maintenant l’étude de l’évocation par le nom, et de son pouvoir.
D’abord, au 30ème degré, nous sommes adoubés, faits Chevaliers Spirituels, et cet adoubement est réalisé sous un double patronage : Au nom de Dieu, de Saint Michel et de Saint Georges, c’est-à-dire au nom même du Principe et de sa Milice Céleste, que nous avons côtoyés au Sommet de l’Echelle Mystique, quand nous avons franchi les limites.
Principe vis-à-vis duquel nous devons nous conduire désormais comme un vassal envers son Suzerain, ce qu’explique l’évocation du nom des Anges.
Et comme dans l’initiation chevaleresque au Moyen-Age, nous est donné un nouveau nom, qui en ce sens est bien un autre nom, mais aussi le même, car nous passons de la multiplicité à l’Unité, du relatif à l’Absolu.
C’est avec cet éclairage que nous allons évoquer maintenant brièvement la dispute entre Réalisme et Nominalisme.
Soldats du Vrai, du Bien , du Juste et du Beau, nous penchons du coté de la conception réaliste, et si nous n’avions auparavant qu’une application déformée du Bien du Beau et du Juste, en franchissant les limites nous avons participé au Modèle Idéal. Mais, contrairement au mythe de la caverne de Platon,nous sommes armés et nous avons le droit d’initiative.
Nous nous rapprochons alors du Réel selon Aristote, réel soumis à une certaine finalité. Par l’entéléchie, l’essence d’un être, ici l’initié, va se réaliser par manifestations successives. Si le nom change, la finalité demeure, la connaissance salvatrice, la Gnose, est sous-jacente .
Cela revient à dire qu’hors de notre esprit, existe un autre monde,qui ordonne le notre. Au Moyen-Age, Thomas d’Aquin reprendra la démarche, seuls sont réels les Universaux, le réel n’est pas un conglomérat d’individus, mais un ensemble ordonné, avec des ordres, des catégories qui englobent les individualités.
Le système médiéval va conditionner l’Idéal chevaleresque.
Au dessus des individus existe un système de relations auquel ils sont subordonnés. Cette logique va être contestée par le Nominalisme.
Ce qui est réel se sont les individus, non les concepts abstraits qui ne sont que des mots. Cela va aboutir avec Guillaume d’Occam à l’impossibilité pour la raison humaine de comprendre la Raison divine, et à la séparation des mondes céleste et terrestre, chacun étant autonome. Cela conduit à la volonté individuelle, et à l’individualisme.
Ce détour par le réalisme
et le nominalisme souligne tout l’intêret de
notre réponse « mon nom est autre et le
même pourtant ». Certes, je suis le
Frère XX, 30ème, mais par mon appartenance
à la chevalerie spirituelle, je suis
le même que mes F.Ch.K.. De plus, en arrivant au sommet de
l’Echelle
Mystique,et en franchissant les limites, je peux passer de lamultiplicité des
individus à l’Unité
du Principe, sans subordination, mais en
collaboration. Entre réalisme et nominalisme ,
l’Aigle blanc et noir, qui plane
au dessus des contraires est bien là.
Cela nous améne tout naturellement à la résolution de la dualité qui est sous-jacente à la phrase « mon nom est autre et le même pourtant », et qui est le terme de l’initiation individuelle ascendante du Ch.K.
En quoi l’action du Ch.K. est elle autre ?
En parcourant le rituel, on trouve les réponses.
Le Ch.K. est autre car les buts de sa quête sont particuliers. Il recherche la Liberté, mais pas selon le sens classique du terme. Il ne cherche pas cette liberté pour lui, mais pour ceux qui ont franchi les obstacles,et pas n’importe quelle liberté, mais celle très spécifique que l’on conquiert au-delà des limites.
Il pourra ainsi aider ses frères à devenir, selon la belle phrase de NIETZSCHE : « libres dans un devoir plein d’amour ».
Le Ch.K. est aussi autre vis-à-vis du pouvoir qu’il recherche. Il s’agir d’un pouvoir à priori bien étrange, pour ceux qui peuvent tout et ne veulent rien.
Lisant le « liber mundi » des Hermétistes non plus avec des yeux de chair, mais des yeux de feu, l’ambition du Ch.K. sera de ne plus subir les évènements, mais parce qu’il a conquis la liberté en domptant son ego, de pouvoir les transformer. La dimension transcendante présente dans l’action du Ch.K. lui permet désormais d’agir avec une implication indifférente mais égale par rapport au but, en gardant un parfait détachement par rapport au fruit de son action. L’idée de la liberté du Ch.K. est ainsi autre tout en restant en apparence seulement la même.
Pour cette conquête, le Ch.K. dispose d’armes bien particulières :
La lance de Saint Michel , l’épée de Saint Georges, le caducée de Mercure. Dans l’ascension et la descente de l’Echelle Mystique, on peut dire qu’il monte en Mercure et redescend en saint Georges. Le caducée, au départ simple représentation de la résolution de la dualité avec l’image des deux serpents le long de l’axe central,devient, pour celui qui, en franchissant les limites est devenu Preux, l’instrument de la volonté du Principe, ce qui lui permet de tout transformer en bien, que ce soit la misère, les maladies, les blessures, les offenses, le mépris et la mort. Le saint pourra alors transformer toutes les peines en faveur. De même il transforme les obstacles en échelons de l’Echelle Mystique, et le but d’aujourd’hui sera l’échelon de demain dans la marche ascendante.
Ainsi, dans « mon nom est autre » on peut retrouver deux caractéristiques de l’action du Ch.K., l’action sacerdotale, symbolisée par l’usage qu’il peutdésormais faire du caducée,et l’action sacrificielle. En effet par le sacrifice de son ego il va enfin pouvoir accéder à l’altérité.
Au sens philosophique habituel, le terme altérité désigne, pour Platon(dans le sophiste), la simple différence entre deux termes posés dans leur multiplicité et extériorité réciproques. Cette altérité s’oppose à l’identité.
Pour Hegel, l’altérité, concept essentiel de sa philosophie, est la négation propre à toute détermination finie. « les choses finies /…/sont finies dans la mesure ou elles n’ont pas complètement en elles la réalité de leur concept, mais ont besoin d’autres pour cela. Positivement, pour Hegel, le propre de l’altérité étant, par le mouvement dialectique de passer dans son contraire.
Dans la philosophie contemporaine, on retrouve l’altérité comme caractère essentiel de l’autre en tant qu’autre .Chez Husserl, Merleau-Ponty, Lévinas, l’altérité réside dans l’apparaître de l’autre comme alter-ego, manifestant son caractère « autre » par la résistance absolue qu’il oppose à se laisser résorber par mon propre ego dans l’expérience spécifique de l’intersubjectivité.
On retrouve ici, dans son expression philosophique, le sens du dialogue des deux poursuivants, le noir et le blanc, et l’on comprend pourquoi cet épisode , dans notre rituel, se solde par un échec.
En effet la résolution de la dualité, la résorption de l’affrontement est impossible sur le plan strictement humain. Seul le changement de Plan,le franchissement des limites permettant d’aller au-delà du royaume des formes en gravissant les degrés de l’Echelle Mystique permettra, par le contact avec le Principe, de résoudre le problème fondamental entre immanence et incarnation(est ce la même chose que l’union alchimique ?).
Rappelons nous alors la phrase de saint Jean : « Je monte vers mon Père, votre Père. De même que tu demeure en Moi, de même je demeure en eux afin que tous soient Un… »
Par sa progression le Ch.K. passe de la purification à l’illumination et arrive à l’identification au sommet de l’échelle mystique.
Par sa nomination en tant que Kadosch, il accède au droit d’initiative, au nom du Tout Autre, du Principe.
Maintenant il lui reste à combattre pour rester l’éternel chevalier qui redresse les torts, le héros qui combat le serpent pour le vaincre et le contraindre à servir .
Mais ce combat ne sera efficace que si l’action du Ch. K., que nous avons déjà précisé dans ses dimensions sacrificielles et sacerdotales, en résonance avec « mon nom est autre », se fait « incognito », car il doit rester apparemment « le même » pour être totalement efficace. « Tu connaîtras le monde, mais le monde ne te connaîtras pas », car l’action ésotérique est, par essence, cachée.
En conclusion, le Ch.K., ayant franchi les limites du royaume des formes, réalise une hiérogamie entre le milieu cosmique et son microscome alchimique. Il devient autre chose sans cesser d’être lui-même. Mais s’il continue à participer à son milieu cosmique environnant, c’est en planant au dessus des contraires, en tant qu’aigle blanc et noir, ou encore comme un archange empourpré, avec son aile droite lumineuse, celle de l’âme, et son aile gauche enténébrée, marque de l’humanité dans le monde matériel.
Il participe ainsi à la quête alchimique occidentale, vers la nuit obscure dans laquelle l’astre du jour est venu se dissoudre chaque soir, comme en nous mêmes, promesse de renaissance matutinale.
J’ai dit, TPGM