Johaben
J∴ G∴
L’initié continue à cheminer. Il cherche à acquérir les éléments qui manquent à la plénitude de sa maîtrise. Les récits bibliques par l’usage qui en est fait dans nos rites sont parfois difficiles à analyser, en effet ils proviennent d’origines et d’inspirations diverses. Ils donnent à méditer sur des questions essentielles auxquelles chacun est confronté dans son existence, telles que: faire son devoir, observer la fidélité à un engagement pris, tirer vengeance ou rendre justice, exercer sa curiosité à bon escient. Le Maître progresse dans sa démarche initiatique à condition de faire un travail d’approfondissement suivi et un effort constant. Le rôle du rituel est surtout d’être un guide, tout comme le symbole, en nous mettant sur la voie. Ainsi l’histoire de Johaben.
C’est au 6è degré que Johaben apparaît pour la première fois : Les ambassadeurs du roi Salomon ont conclu un traité avec le roi Hyram de Tyr. Salomon étant resté une année sans accomplir ce qui avait été convenu, Hyram vient le trouver pour lui adresser ses plaintes.
Johaben qui fait partie de la cour du roi Salomon a vu le roi de Tyr entrer et, ne connaissant pas son identité, craint pour la sécurité de son Maître. Il se dirige vers la porte restée ouverte et entend des bruits de voix qui parviennent de la salle. Le roi de Tyr le découvre et exige qu’il soit tué sur le champ pour les avoir espionnés. Johaben est immédiatement arrêté.
Les deux rois reprennent leur discussion, Salomon explique qu’il a l’intention de reconstruire les villes. Leur amitié étant restaurée, ils concluent un nouveau pacte. Johaben est amené et sa défense selon laquelle il craignait que la vie de Salomon n’eût été en danger, est acceptée. Sur la proposition du roi de Tyr, il est alors nommé Secrétaire Intime des deux rois et reçoit des instructions pour établir le nouveau traité d’alliance. Dès lors, un nouveau ternaire se met en place où Johaben le Secrétaire Intime remplace Hiram Abi.
Johaben a risqué sa vie en se montrant trop curieux. La curiosité sur un plan général, revêt plusieurs aspects. C’est un désir de découvrir les secrets des autres. Dans quel but?
Est-ce pour progresser dans la Voie de la Sagesse et de la Connaissance ou pour détenir un pouvoir permettant d’avoir barre sur autrui? La curiosité de Johaben est motivée par une cause désintéressée et altruiste, il veut protéger son Maître de la colère du roi de Tyr, la curiosité est donc ici au service de la recherche de la vérité.
Le 6è degré insiste sur la différence entre 2 formes de curiosité, positive et négative et fait comprendre combien la curiosité au service d’une cause juste peut-être un facteur stimulant de l’intelligence. La curiosité à laquelle il est fait allusion est la plus noble qui soit, c’est celle qui permet à l’initié de chercher, de travailler sans cesse. Elle est donc très utile pour progresser sur le chemin de la vérité.
L’attitude de Johaben nous suggère également de nous questionner sur le thème des apparences et de leur rejet. Les apparences sont contre Johaben et peuvent le faire passer pour un espion, elles forment le monde des illusions, des erreurs, des égarements et doivent être dépassées.
Nous pouvons également nous interroger sur la conversation surprise par Johaben. La discussion entre les deux souverains porte sur le respect de la parole donnée. Johaben, en surprenant leur conversation, entend le Mot échangé entre les deux rois. A ce moment là, ceux qui connaissent le Mot ne sont plus trois mais deux, ce qui a pour conséquence d’interrompre sa communication. Johaben pour être digne de devenir M, en serviteur zélé doit surmonter l’épreuve de la mort. Ceci peut expliquer la mise en scène de sa condamnation suivie de sa grâce. Le ternaire est reconstitué.
Au 7è degré, Johaben est le récipiendaire qui reçoit la clé d’or des mains de Salomon.
Au 8è degré, il se présente pieds nus dans une attitude de simplicité et d’humilité devant le Saint des Saints, une branche d’acacia à la main.
Dans le rituel du 9è degré le rôle de Johaben est à nouveau déterminant. Un étranger confie à Salomon qu’il connaît l’endroit où s’est réfugié Abiram l’un des assassins du Maître des Maîtres et offre d’y conduire tous ceux qui désireront le suivre. Salomon fait tirer au sort 9 Maîtres et leur ordonne de suivre l’étranger vers la caverne où Abiram s’est réfugié et de s’emparer de lui. Les Neuf Elus se mettent en route.
Johaben devance ses compagnons pour pénétrer le premier dans la caverne où se trouve Abiram. A la lumière d’une lampe, Johaben voit le meurtrier endormi avec son arme à terre. Il s’en saisit pour frapper Abiram à la tête et au cœur. Ce dernier a un soubresaut pour se défendre et prononce comme ultime parole « Nekam » : « vengeance ».
Notons qu’Abiram est l’anagramme d’Hiram Abi, le Maître assassiné, et correspond comme dans un miroir au reflet inversé du nom du Maître disparu. Johaben ne s’est pas servi de son arme personnelle mais de celle de l’assassin, effectuant ainsi un retournement de l’arme contre son détenteur initial.
On peut se demander si cette mise en scène ne signifie pas qu’il faut tuer symboliquement le Père ou le Maître? L’un comme l’autre étant logiquement amenés à devoir être dépassés par le disciple, mais le tuer symboliquement ne veut pas dire l’exécuter physiquement. Il s’agit pour l’initié d’acquérir plus de lumière dans la voie de la Sagesse et de la Connaissance que son instructeur initial, non par la violence mais par une œuvre persévérante et éclairée. Ainsi peut-on penser que Johaben en se saisissant du poignard et en tuant Abiram peut descendre au fond de lui-même, après avoir trouvé la lumière, ayant supprimé dès lors tous les obstacles qui l’empêchaient d’être Hiram. C’est en supprimant sa zone d’ombre qu’il peut devenir réellement un Maître Elu.
Johaben coupe la tête d’Abiram puis assouvit sa soif à la source qui coule dans la caverne. Ses frères lui reprochent d’avoir, par excès de zèle, commis une faute en tuant le criminel. Ils lui prédisent que le Roi ne lui pardonnera pas sa désobéissance et qu’il le punira mais qu’eux tenteront d’intercéder en sa faveur. Ils boivent à leur tour l’eau de la source et retournent vers Jérusalem, Johaben portant la tête du meurtrier.
Au retour des Neuf Elus, Salomon ne peut retenir sa colère et ordonne la mise à mort de Johaben. Mais ses compagnons se jetant à ses genoux supplient le roi que grâce lui soit faite. Salomon accorde alors son pardon à Johaben.
Lorsqu’il rapporte la tête d’Abiram, confronté au courroux de Salomon, Johaben va risquer sa vie une seconde fois. En accomplissant ce geste il agit par vengeance.
Ce premier grade d’Elu est désigné de la sorte parce que Johaben est reconnu digne de participer à la mise en œuvre de la justice contre les assassins du Maître. Mais en fait, dans son élan impétueux, Johaben commet un acte personnel dicté par une pulsion vengeresse. Cette pulsion aveugle supprime complètement en lui toute capacité de discernement : quel que soit le forfait commis, un criminel doit être jugé et non pas exécuté sommairement.
Renoncer à la vengeance personnelle pour s’en remettre à la justice collective est le propre du maçon accompli qui convertit l’ombre en lumière et contribue à étendre l’équité au plan social.
La responsabilité du châtiment d’Abiram ne peut être assumée par un seul individu, Johaben outrepasse la mission confiée. Il désobéi, il transgresse la loi comme lorsqu’il a fait preuve de curiosité en surveillant Salomon et le roi de Thyr. Cette transgression est une action. Bien qu’elle soit toujours négation d’une forme d’interdiction, elle peut avoir le sens d’une progression ou d’une régression selon les circonstances.
Dans ce contexte, la transgression peut être reconnue comme facteur nécessaire pour s’élever dans la voie de la Sagesse et de la Connaissance.
La transgression du règlement par Johaben lui fait encourir de sérieux risques qui peuvent aller jusqu’à lui coûter la vie. Néanmoins, concernant sa curiosité, cette transgression motivée par une intention droite, dévouée et altruiste pour protéger son Maître se révèle une qualité. Elle permet un dépassement dans une situation figée.
Par rapport au meurtre d’Abiram, Johaben par sa désobéissance s’expose encore une fois à la mort. Ainsi doit on craindre un châtiment quand on outrepasse les ordres reçus et doit on être attentifs à ceux qui nous sont donnés.
Johaben lorsqu’il devance ses compagnons et pénètre dans l’obscurité de la grotte représente alors le prototype du jeune initié, sans expérience qui se prend pour un initié complet avec une confiance excessive en lui-même. Il agit mû par un zèle intempestif. Par précipitation et enthousiasme, manque de réflexion et de maîtrise de soi il cherche à progresser trop vite en s’identifiant à la main du justicier par qui il est mandaté. Il brûle les étapes en dépassant l’objectif qui lui est assigné et retombe dans les exagérations et le manque de mesure du néophyte.
Johaben, emporté par son zèle et sa passion à tirer vengeance au lieu de faire justice, se transforme en meurtrier à son tour, même s’il est mû par une bonne intention. Il succombe à sa passion et à sa soif de vengeance. Il n’est plus maître de lui et se détourne ainsi du principe de justice. Il ne se comporte plus en Maître.
Grâce à l’intercession de ses compagnons et à la miséricorde de Salomon, Johaben est gracié, car sa faute est due à une intention pure, liée à la mémoire du Maître disparu.
Mais, Johaben peut aussi représenter le prototype de l’initié en recherche, auquel chacun peut s’identifier. En tuant Abiram il tue définitivement le mauvais compagnon qui sommeille en lui. Acte nécessaire pour poursuivre l’accomplissement de son cycle de perfection et supprimer en lui toutes les forces obscures.
Il assouvit sa soif de clarification et de lumière à l’eau vive d’une fontaine, ce qui lui permet de se laver et de se sentir partiellement purifié de son crime.
L’eau permet de se ressourcer, de retourner à l’état originel d’innocence et de simplicité, préfigurant aussi le pardon et la clémence de Salomon. Traditionnellement, la source symbolise l’origine de la vie. Ce retour aux sources est nécessaire à Johaben pour entamer un nouveau cycle d’existence après un acte violent. L’eau a toujours un aspect régénérateur et purificateur.
Le pardon obtenu par Johaben montre combien le cœur d’un bon roi se laisse toucher par la clémence. De même l’attitude des Maîtres montre combien il est essentiel d’avoir de vrais amis qui sachent nous défendre dans les moments où le secours est nécessaire.
En fait, Johaben c’est chacune d’entre nous avec nos failles, nos imperfections, nos erreurs, mais aussi notre force et nos audaces. Tout initié Maçon qui cherche à devenir un Maître accompli, se doit de faire son devoir, d’être fidèle et juste, mais aussi de faire preuve de courage, ce qui nécessite de ne pas être timoré, de dépasser ses limites et surtout d’en trouver l’application pratique dans sa vie.
Si nous, FM, arrivons à comprendre et à pratiquer l’enseignement qui nous est donné ici, peu à peu nous rapprocherons nous du nom qui nous est donné lors de cette initiation : Johaben c’est-à-dire Fils de Dieu et avanceront nous de quelques pas sur le chemin de la Sagesse. Nous ne sommes pas seules, pour y parvenir, une aide incomparable nous est donnée : l’indulgence de nos Maîtres et la solidarité de nos S