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La Caverne du Maître Elu des Neufs
N∴ S∴
1-INTRODUCTION
Le mot « caverne » provient du latin caverna, qui signifie cavité, ouverture.
Une caverne désigne au sens propre une cavité souterraine, généralement d’origine naturelle mais ayant souvent une utilisation ou un symbolisme anthropique (homme des cavernes, allégorie de la caverne, caverne d’Ali Baba, caverne de brigands…) ou animal (antre, terrier,..). Ce terme est souvent synonyme de « grotte ».
Selon le dictionnaire le Petit Larousse illustré, édition de 2007, « La caverne est une cavité naturelle assez vaste, dans un rocher, une montagne, sous la terre. »
L’allégorie de la caverne est une allégorie exposée par Platon. Elle met en scène des hommes enchaînés et immobilisés dans une demeure souterraine qui tournent le dos à l’entrée et ne voient que leurs ombres et celles projetées d’objets au loin derrière eux. Elle expose en termes imagés les conditions d’accession de l’homme à la connaissance de la réalité, ainsi que la non moins difficile transmission de cette connaissance.
Dans le Dictionnaire des symboles, des mythes et des mythologies de Jean Ferré, édition de 2003, on peut lire : « associée au ventre maternel, à la matrice, aux profondeurs de la Terre, aux puissances telluriques, la caverne est dans nombre d’initiations le lieu où l’impétrantmeurt à sa vie passée pour renaître. »
La caverne, tout comme le ventre, est un lieu de gestation. L’éveil des sens, et plus particulièrement de la vue, s’y fait lentement.
Symboliquement, on est chaque fois dans un lieu d’une grande importance, un lieu qui n’est pas profane ;
Le passage dans la terre est un thème fréquemment utilisé dans l’enseignement initiatique de la Franc-maçonnerie.
Dans le cabinet de réflexion, la première épreuve du néophyte, celle de la terre, se déroule symboliquement au sein de notre sol.
2-LE MAÎTREELUDESNEUFS
À partir de la Maîtrise, et du 4ème au 9ème degré des Loges de
Perfection du Rite Ecossais Ancien et Accepté, le récipiendaire est conduit à vivre une dramaturgie en incarnant un personnage allégorique du rituel. Ainsi intègre-t-il, degré par degré, un vécu qui, sous forme d’une succession de « strates», constituera son individualité initiatique.
Le récit historico mythique extrait du « Manuel maçonnique du Rite Ecossais Ancien et Accepté » de Roger BONGARD, édition de 2004, évoque la recherche des meurtriers d’Hiram.
L’histoire se situe sous le règne du roi Salomon, après que le grand architecte Hiram chargé des travaux de construction du Temple ait été assassiné par les 3 mauvais compagnons avides de connaître le mot de passe des Maîtres.
Salomon publia un édit pour faire rechercher les criminels dans tout le royaume, promettant de grandes récompenses à celui qui les amènerait devant lui, donc vivants.
Quelque temps après, Salomon était dans son palais, s’entretenant avec plus de 90 Maîtres, quand le Capitaine de ses Gardes lui annonça qu’un « Inconnu » demandait à lui révéler un secret important.
Salomon rassura les Maîtres en leur apprenant que l’« Inconnu » connaissait la retraite d’un des assassins et qu’il s’offrait à y conduire ceux qui voudraient l’accompagner.
Tous les Maîtres montrèrent un égal empressement. Le roi déclara que le sort déciderait de ceux qui iraient pour appréhender le traitre et le livrer à la justice.
Pour que le nombre ne fut pas trop grand, il le fixa à 9 (chiffre choisi peut-être en souvenir des neuf maîtres qui sont partis à la recherche de la sépulture d’Hiram ?).
Il fit mettre le nom des Maîtres présents dans une urne, et les neuf Maîtres dont les noms sortirent de l’urne furent désignés et ils partirent à la recherche de l’assassin.
L’un d’eux, nommé Johaben, assoiffé de vengeance, trouva la marche trop lente et précipita ses pas.
A la clarté des étoiles, il découvrit un chien qui se désaltérait dans une source d’eau vive et qui se réfugia dans une caverne.
L’Elu pénétra dans la caverne. Tandis qu’il y séjournait et se familiarisait avec la pénombre, il but de l’« eau vive » contenue dans un broc placé sur une table. A la lueur d’une lampe il aperçut un corps endormi.
Considérant qu’il s’agissait d’un des meurtriers recherchés, sans hésiter, Johaben le tue d’un coup de poignard au cœur, oubliant les ordres reçus, et lui coupe la tête en criant « Nekam ! », ce qui signifie vengeance.
Les autres Elus, guidés par l’Inconnu, arrivèrent dans la caverne et virent Johaben et la dépouille du meurtrier, dont le nom était Ab-Hiram.
Le zélé Johaben, a donc outrepassé sa fonction en exécutant le mauvais compagnon au lieu de le livrer à la justice et ne doit son salut qu’à ses pairs qui plaident pour lui devant Salomon.
Johaben se présenta devant le roi Salomon qui lui reprocha de s’être érigé en meurtrier et d’avoir tué aussi, mais il lui pardonna, estimant que son zèle était une excuse.
SYMBOLISME
1 – Le thème de l’ « inconnu » qui demande à être introduit requiert à mon sens quelques mots de réflexion. Que signifie symboliquement « l’inconnu » : révélateur d’un secret.
L’inconnu vient à nous pour nous révéler un secret. C’est ce qui est inconnu de nous, qui nous fait sortir de l’ignorance, même si cet inconnu fait peur, épouvante.
Et Salomon montre dans ce récit mythique qu’il faut savoir accueillir parmi nous, en nous donc, l’inconnu.
Baudelaire dans son poème « la mort », dans les Fleurs du mal, écrivait : « Plonger au fond du gouffre. Enfer ou ciel, qu’importe ?
Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ! »
Et Victor Hugo dans postscriptum de ma vie écrivait «..Toute la haute puissance intellectuelle vient de ce souffle, l’inconnu. »
En clair, c’est l’inconnu qui guide les pas des neuf Elus vers la caverne… c’est donc ce qui est inconnu de nous et en nous qui nous guide.
2 – la symbolique du nombre 9
Dans la mythologie grecque ce nombre a valeur rituelle. A titre d’exemples les neuf muses sont nées de Zeus lors de neuf nuits d’amour. Léto souffre pendant neuf jours et neuf nuits les douleurs de l’enfantement. Déméter parcourt le monde pendant neuf jours à la recherche de sa fille Perséphone.
Neuf semble être la mesure des gestations, des recherches fructueuses et symbolise le couronnement des efforts, l’achèvement d’une création (cf. le dictionnaire des symboles).
Dans la symbolique maçonnique, le nombre neuf représente dans son graphisme une germination vers le bas donc matérielle, tandis que le chiffre six représente au contraire une germination vers le haut donc spirituelle. Le nombre neuf ne serait-il pas le nombre symbolisant les recherches fructueuses dans le monde matériel, à savoir cette recherche des assassins d’Hiram.
3 – Le Maître Elu des Neuf : Johaben
Johaben n’est pas pour nous un inconnu. Il était apparu en qualité de simple intendant de Salomon au 6ème degré.
En fait au 6ème degré, voulant toujours trop bien faire concernant la sécurité de son maître Salomon il écoute ce qu’il ne doit pas écouter. Il est alors perçu comme un espion mais il peut plaider sa cause et sa bonne foi. Et les deux rois Hiram roi de Tyr et Salomon le nomment secrétaire intime et il est chargé de rédiger le nouveau traité d’alliance.
Johaben est maintenant devenu un Maître Elu des Neuf. Mais là encore, il précipite ses pas, il arrive avant les autres et au lieu de faire prisonnier le meurtrier d’Hiram ou tout au moins le présumé meurtrier il le tue et lui coupe la tête.
Johaben a outrepassé sa mission, substituant par excès de zèle, la vengeance à l’esprit de justice.
4 – Le nom du premier meurtrier d’Hiram-Abi est « Ab-Hiram » ce qui signifierait « qui rejette le père » ou qui immole le père (le préfixe ab en français indique au propre comme au figuré l’écart ou la séparation).
3-LA CAVERNE DU MAÎTRE ELU DES NEUF : SYMBOLISME
Q-Etes-vous Maître Elu des Neuf ?
R -Le sort en a décidé ainsi et la caverne m’est connue.
Q – Qu’avez –vous vu dans cette Caverne ?
R -Une lampe, un poignard, une fontaine et un traître.
Q – A quoi sert la lampe ?
R -Achasser les Ténèbres.
Q -Et le poignard ?
R –A venger les innocents.
Q- Et la fontaine ?
R- A éteindre la soif.
Q- Et le traître ?
R – A servir d’exemple par sonterrible châtiment.
Q- Pourquoi êtes –vous Elu ?
R – Pour venger la mort de l’innocent et punir ses assassins.
Ainsi donc à ce degré, l’image de la caverne est à considérer comme un modèle symbolique composé d’un ensemble d’images.
Nous sommes là en plein symbolisme.
Nous allons essayer de décrypter chacun des éléments retrouvés dans la caverne du Maître Elu des Neuf.
1)La lampe :
Une bougie est allumée, c’est l’image du feu qui brûle en nous, dans les profondeurs des ténèbres inconscientes. Ce feu qui nous éclairera peut-être en nous-mêmes.
Cette « lumière qui luit dans les ténèbres », selon Saint Jean, troue effectivement ce sanctuaire souterrain, qui est le chaos.
2)Le Poignard :
Il ne s’agit pas d’une épée arme symbolique du combat loyal mais d’un poignard. Cette arme est un symbole important du 9e degré en sa qualité d’arme de pénétration mais qui n’a pas la qualité symbolique de l’épée qui sépare le bien du mal. Elle pénètre ici l’esprit et le cœur dans les ténèbres et le sommeil. N’est-ce point le symbole de l’intuition fulgurante, incontrôlée, qui soudain nous pénètre au plus profond de nous-mêmes jusqu’à la faire mourir à son existence inconsciente en l’amenant à la lumière. Le poignard est bimétallique : il symbolise aussi la dualité. Sa lame est d’argent et son manche est d’or, (tel que représenté sur mon tablier), figurant les valeurs femelle et mâle, la lune et le soleil, le passif et l’actif, le yin et le yang, ici la connaissance indirecte et directe. Le tout en une seule arme de pénétration.
La pénétration n’est-elle pas l’action de l’esprit par laquelle on accède à la compréhension, par laquelle on CONNAIT….
3) La Fontaine :
L’eau : élément qui abreuve en connaissance, en potentialité de libération de l’individu.
Un broc contient de l’ « eau vive », image de l’eau de source proche de toute caverne sacrée. L’eau vive, c’est l’eau de la vie, c’est ici en quelque sorte le symbole de l ‘eau naissante de la terre, symbole de la fécondation par absorption afin que la germination future se fasse vers la lumière. Ainsi la bougie et l’eau vive, au cœur des ténèbres de la caverne, symbolisent la dualité fondamentale des ténèbres et de la lumière qui signifie qu’au cœur des ténèbres se trouvent des sources de lumière.
4) Le Traitre :
Dans quel état se trouve le meurtrier Ab-Hiram ? On nous dit qu’il dort. Si tout a une importance en symbolisme, et je pense que c’est le cas, qu’est-ce que c’est que le fait de dormir ? Dormir est une mort symbolique. Et c’est un passage. La mort est un passage. Ab-Hiram est en train de dormir, c’est à dire qu’il est en train de faire un passage d’un état vers un autre. Il regrette, il attend le supplice, il s’est mis dans un endroit sacré et il est dans un état qui est un état de passage.
La situation se présente comme si Ab-Hiram, le criminel, attendait sa mort et se mettait à disposition de celle-ci. Il l’est déjà en partie puisqu’il est endormi, et le poignard est à la disposition de qui viendra.
4 – CONCLUSION
Ce qui est important pour nous, c’est de savoir qui est mis à mort ; Ou plutôt quoi est mis à mort. Car nous devons échapper à l’interprétation trop humaine, trop morale, de cette histoire.
Ce qui compte ce ne sont pas trois hommes, mais ce qu’ils représentent. Ce sont les trois mauvais compagnons. C’est eux qui ont tué Hiram.
Qu’est-ce que c’est que ces trois mauvais compagnons ?
Ignorance, Fanatisme, Ambition ?
Par qui ces trois compagnons sont-ils mis à mort ? Par nous, Johaben.
Mais quel est le siège de ces trois notions (ignorance, fanatisme,
Ambition) ? C’est nous-mêmes.
IL s’agit donc de mise à mort des compagnons que sont l’ignorance, le fanatisme et l’ambition. Ces trois compagnons ont tués Hiram. Ces trois défauts sont à l’intérieur de tout un chacun. Mais le maître maçon a été également Hiram, au 3ème degré. On nousinvite doncici à mettre à mort en nous-même les trois pesanteurs qui ont été responsables de notre propre mort.
Le grade de maître aura été institué pour combattre les préjugés qui s’opposent au développement des connaissances humaines ; pour briser le joug de l’Ignorance, du Fanatisme et de l’Ambition déréglée, et pour établir le règne de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité.
Il enseigne par la pratique que, puisque l’ennemi est en nous, l’esprit humain ne peut chercher la vérité qu’en luttant contre ses propres imperfections.
Au-delà, l’initié découvre la caverne où le criminel s’est réfugié, lieu sacré, image brute du monde dépourvue des valeurs fondamentales qu’il était censé construire, la sagesse, la force, et la beauté.
Il ne peut être confondu avec le cabinet de réflexion, car le coupable y dort, pour oublier je pense, mais il n’a pas tout oublié, il reste à son chevet une toute petite lumière, peut être celle du remords.
Quant au Maître, il connaît le chemin à parcourir pour accomplir sa mission, mais il est seul et démuni.
Seul avec sa loi morale encore fragile et sa soif de vengeance, c’est la première fois qu’il se trouve devant son devoir ; auparavant il ne s’est qu’engagé à le faire, maintenant il doit l’accomplir. Quelle va être sa réaction ?
Un buisson cache l’entrée de la caverne. C’est l’image de l’arbre qui plonge ses racines dans les ténèbres de la terre et déploie son feuillage vers le ciel, dans la lumière. Point n’est besoin d’insister sur ce symbole du lien vivant entre le ciel et la terre, entre la matière et l’esprit, l’inconscient et le conscient.
Et, entré, se saisissant du poignard, il transgresse le dernier commandement, il frappe, il frappe en criant « NEKAM », cri par lequel on excite quelqu’un à la vengeance.
En se conduisant lui-même comme un assassin, c’est dans les yeux de ses compagnons qu’il lit la bassesse de son comportement social, découvre que, ses passions ayant asservi son zèle, la sauvagerie de son action a fait de lui un être aussi méprisable que celui qu’il a châtié.
Sensible à l’intercession des autres Elus, à leur commune alliance fraternelle en faveur du pardon d’un acte outrancier mais réalisé par devoir au nom de la justice, Salomon, réussit lui, le roi, à surmonter une phase d’emportement, pour évoluer vers plus de discernement,
Leçon ainsi donnée à Johaben.
Nous restons toujours des enfants, nous ne savons ni lire (le monde) ni écrire (notre morale) et comme eux sommes normalement attirés par la transgression, expérience de la vie. Ces histoires qu’on leur raconte pour les éduquer contribuent à leur éducation et les préviennent des risques encourus.
Pour atteindre la vérité, la transgression expérimentale, les erreurs, sont nécessaires à condition qu’elles soient a posteriori analysées pour se nourrir de leur enseignement et alimenter la morale. C’est par ces actions (expérience pratique de la vie initiatique continuée à l’extérieur du Temple) que l’initié trouve ou retrouve l’étincelle divine qui est en lui, aidé par les symboles semés dans l’inconscient par l’expression d’un dessein intelligent le guidant vers la vérité donc vers la liberté pour plus de spiritualité, de conscience et d’amour à la suite de l’accomplissement d’une mission à haute valeur morale, quelle que soit la façon dont on l’a remplie.
Aujourd’hui, le dieu de vengeance et de châtiment a cédé la place au dieu d’amour et de pardon. La souffrance n’est plus rédemptrice ni pour l’individu ni pour la société.
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Je vais ouvrir une dernière perspective avant de conclure.
Ignorance, Fanatisme, Ambition. Qui est le premier des trois compagnons à être tué ? Est-ce l’Ignorance, le Fanatisme ou l’Ambition ?
Mon interprétation serait que le plus mauvais des compagnons, celui qui est en quelque sorte le père des autres, celui qui les enveloppe, c’est l’Ignorance. A partir du moment où il n’y a plus ignorance, il n’y a plus de raison qu’il y ait fanatisme et ambition. Bien sûr, fanatisme et ambition renforcent eux-mêmes l’ignorance, mais il me semble que celle-ci est à l’origine de tout. C’est pour cela qu’il me semble que dans la caverne, celui qui est tué de manière rituelle, c’est l’Ignorance.
Mais en aucun cas, la vengeance n’est permise.
Ce que la Maçonnerie nous demande, c’est d’aimer la Justice et de la servir d’un cœur purifié de toute haine.
La vengeance met un bandeau sur les yeux du juste. C’est la Charité qui doit dicter ses arrêts à la Justice.
« Si notre Sagesse ne surpasse pas celle des scribes, nous n’aurons point accès au royaume de la sagesse. »
J’ai dit