De l’équerre au compas
O∴ L∴
Deus Meumque Jus
Rite Écossais Ancien et Accepté
Ordo Ab Chao
Au nom et sous les auspices du suprême conseil de France
Liberté, Egalité, Fraternité
Dans le manuel d’instruction au 4ème degré figurent les lignes ci-dessous :
– Comment avez-vous
été reçu Maître Secret ?
– En passant de l’Equerre au Compas.
– Que signifie cette réponse ?
De même que le géomètre passe des lignes droites et des angles, afin de mesurer la surface de la terre, aux courbes et au cercle pour mesurer le mouvement des astres, j’aspire à m’élever et à pénétrer dans les hautes régions de la Connaissance spirituelle.
L’équerre, « Norma » en latin classique, est une pièce à l’origine uniquement en bois servant à tracer des angles droits ou élever des perpendiculaires. En fait, c’est l’outil de tout métier de construction. L’équerre est simple ou double, en forme de T ou de L. Réunissant l’horizontale et la verticale, l’équerre donne l’aplomb et la rectitude, soutenue dans cette fonction par la règle. En Loge bleue, l’équerre disposée sur l’Autel des Serments a deux branches égales. Sur le sautoir du Vénérable Maître, se trouve une équerre figurant le triplet de Pythagore, l’équerre parfaite, associant les nombres successifs 3, 4 et 5. Pour Pythagore tout est nombre et c’est par ces nombres que le cosmos triomphe du chaos. Historiquement, la plus connue des applications dudit triplet est la corde à 13 nœuds (mal nommée corde à 12 nœuds) utilisée par les constructeurs des cathédrales. Divisée en douze segments égaux mesurant chacun une coudée, et une fois refermée en un triangle dont les côtés correspondent respectivement à 3, 4 et 5 segments, elle permet de déterminer l’angle droit puisque le triangle ainsi formé est un triangle rectangle. En outre le triplet de Pythagore permet entre autre la construction d’un rectangle d’or, l’un des « carrés long » qui caractérise le plan d’une Loge maçonnique.
Le symbole de l’équerre, attesté dès 1725 dans la franc-maçonnerie spéculative, existe en fait depuis beaucoup plus longtemps. Une équerre de cuivre fut retrouvée en Irlande. Celle-ci portait, outre la date de 1517, l’inscription suivante : « je m’efforcerai de vivre avec amour et sollicitude sur le niveau au moyen de l’équerre ». Les traces de cet outil en tant que symbole peuvent être retrouvées dès la plus haute antiquité.
En franc-maçonnerie,
l’équerre est par définition
l’outil de
l’Apprenti dont le premier travail est d’apprendre
à
se structurer. Elle nous prépare à notre
élévation en nous montrant les deux directions
possible :
la Fraternelle Horizontale et La Spirituelle verticale qui existe
au-delà du
Monde matériel. C’est au départ la
chute d’un
objet quelconque sur un plan horizontal qui crée
l’équerre, si tant est que ladite chute soit
suivie
d’un aplomb. L’équerre est ainsi
indissociable de la
gravitation et de la stabilité entre verticale et
horizontale.
Notre processus d’Initiation commence par la prise de
conscience
que nous sommes constitués d’une foule
d’éléments disparates qui pourtant ne
forment
qu’un seul être. Nous devons rassembler ce qui est
épars par la connaissance de nous-mêmes. Une fois
épuré, mis à nu, puis finalement
rassuré
par sa frappante ressemblance fondamentale d’avec son
Frère, l’Apprenti entreprend par la suite tout
naturellement sa connaissance des autres. Par la
fréquentation
régulière des Tenues, par la
présentation de
travaux ordonnés, aussi par sa mise au silence suivi de ses
prises de parole à l’ordre, le jeune
Frère doit se
comporter avec mesure et rigueur, gravité et
stabilité.
L’équerre va lui servir à ordonner ses idées, transformant la faiblesse de ses passions éparpillées en force de réflexion et d’analyse. Sur sa route, il doit placer ses idées en face de celles de ses Frères, pour que l’Edifice global tienne debout et à sa place. Il ne s’agira pas ici d’exploiter ici et là des rapports amicaux avec des Frères chez qui le « courant passe », encore moins d’instaurer des rapports plus ou moins intéressés avec tel ou tel membre de sa Loge, mais bien de mettre en œuvre et d’entretenir une Fraternité Maçonnique spirituelle avec des Frères qui n’ont à priori pas d’atomes crochus avec lui. Il faudra alors tout le travail individuel de chacun pour que le travail collectif soit possible et fasse progresser l’ensemble de l’Atelier. L’équerre sur le compas est la matière que ne domine pas encore l’esprit. Chez la plupart des hommes libres et bonnes mœurs que nous recevons parmi nos candidats, ce n’est pas faute d’avoir réfléchi un certain temps sur soi avant de frapper à la porte de notre Temple. Les ténèbres ne dominent pas complètement la lumière et la Terre ne domine pas le Ciel. Poursuivre cette marche dans un contexte maçonnique c’est avoir la règle et l’équerre comme guide, et cela change toute la donne.
Avoir l’équerre en évidence sur l’Autel des serments, n’est-ce pas justement avant tout une manière de concentrer sa réflexion et son étude préalable sur sa partie terrestre voire même sa partie matérielle, sans laquelle aucune spiritualité n’est possible ? Nous ne sommes pas des anges, mais des êtres faits de chair et de sang, et de ce fait, comment penser avoir accès à sa spiritualité sans avoir une idée de ce qu’est réellement le labyrinthe de ses passions. Etre soi-même c’est s’affranchir de l’ardent désir de paraître ! La Terre est le 1er des 4 éléments auquel le profane a été confronté lors de son initiation, ce sera le 1er des 4 éléments par lequel il sera « purifié ». L’équerre aux deux branches égales traduit l’équité du Franc-maçon.
L’approche de la symbolique du triplet de Pythagore figuré par l’équerre du Vénérable Maître sur son sautoir est la suivante : le 3 représente l’Esprit, la voie du milieu entre le 1, le Tout, l’Absolu et le 2 symbolisant la Dualité. Le 3 est ainsi la substitution du 1 lui-même, soit l’Unité rendue accessible à l’Ame humaine. Le 4, figure la matière (les 4 éléments). Le 5, figure l’Homme, pont entre l’un et l’autre. Les branches inégales de l’équerre traduisent un état dynamique d’une volonté en marche vers la recherche de la Vérité.
Le terme « compas » provient du latin compassare (mesurer avec le pas, c’est-à-dire avec exactitude). Il désigne un instrument de tracé ou de mesure qui, composé de deux branches articulées à une extrémité et dont les formes sont adaptées, sert à mesurer des angles, transporter des longueurs ou permet de décrire des cercles. A l’inverse de l’Equerre qui nous pose, voire nous impose deux directions et deux seules, le compas prendra l’aspect et donc l’orientation que celui qui le manipule voudra bien lui donner. Ainsi un compas ouvert au maximum à 180 ne peut plus agir. Ouvert à 90, il devient aussi équerre. Au-delà de 90 il devient mal aisé de le mettre en œuvre.
Le compas est par définition l’outil du Maître maçon qui est passé du niveau 1 au niveau 2. Si l’équerre est fixe, le compas est mobile. Là où l’équerre rend les corps carrés, le compas trace des cercles en fixant sa pointe au centre de gravité et d’action du Maître Maçon, lieu de prédilection où peut agir sa pensée, car il ne peut s’y perdre. Autrement dit le cercle tracé sera le champ des connaissances spirituelles de l’Initié, qui n’aura de limites que celles que l’Initié se sera lui-même fixées. Par analogie, la vision macrocosmique de la chose place l’homme au centre du cercle où il est figuré par le point central, et l’aire du cercle symbolise l’Univers.
Ces cercles, qui sont autant de différents modes de pensée et de raisonnement, symbolisent la pensée juste qui explore différentes possibilités clairement et précisément. Le compas est l’outil de l’Initié ouvert à la Spiritualité et qui a acquis de ce fait la liberté d’action intérieure.
Le meilleur chemin à la recherche du Principe n’est pas la ligne droite horizontale et verticale de l’équerre mais bien les courbes que l’on trace à l’aide de son compas. Au mieux, c’est une spirale qui nous conduira au fil du temps à la Vérité. Si la sagesse n’est pas présente lors de cette recherche, celle-ci peut être dangereuse, car l’énergie est toujours active. Le compas mesure toute chose et trace les cercles, les arcs, les enchevêtrements, les labyrinthes. Plus les branches s’écartent, plus l’espace s’ouvre, plus l’esprit grandit. Le rayon n’est jamais figé pour un Maître maçon. Faut-il pour lui se débarrasser de l’équerre pour autant ? Non point et le Maître doit intégrer ses nouveaux outils dans ses anciens. Le compas qui prend l’écart d’une équerre reste lui-même compas et -étant une sorte d’équerre virtuelle -possède les caractéristiques des deux symboles à la fois, d’autant que le compas permet facilement de tracer des angles droits. L’Esprit peut créer la matière et non l’inverse. L’équerre est une étape obligée pour l’Apprenti mais elle est donc également intégrée dans le compas du Maître, comme pour lui signifier qu’il n’est pas arrivé au bout de sa recherche et que structure et rigueur sont toujours de mise. Avoir l’équerre en main gauche et compas en main droite, c’est faire preuve de raison lors de l’action vers sa spiritualité. Le compas permet le transport de mesures et permet à l’Initié, après un travail d’apprentissage de longue haleine, d’effectuer des comparaisons entre lui-même et ses Frères en Loge. Transposer son ressenti en Loge, pour s’en approprier la substance lui permettra d’évoluer. Allons plus loin : le Maître maçon transporte ses propres mesures effectuées à l’aide du compas, sur les nouveaux Frères Apprentis et Compagnons, au moment où il opère la transmission de la Connaissance. Le compas est vif ! S’il offre de grandes possibilités à celui qui le manie, sa mesure doit correspondre à sa maîtrise de soi-même, à ses possibilités de Connaissance. Sa pointe doit être ancrée au bon endroit. Autrement le maître peut se perdre rapidement. Ainsi il doit s’entraîner à le manier.
C’est sur le fondement de la terre, de l’équerre, que le franc-maçon trace la voûte céleste. Le bouddhiste symbolise la Terre comme un carré et le Ciel comme un Cercle. Le cercle contenu dans le carré n’est-il pas comparable au compas ouvert à l’angle d’une équerre ? Bouddhistes ou francs-maçons, les moyens de réalisation et de sagesse s’enchevêtrent et s’unissent sur la voie. Le maçon se situe entre terre et ciel, entre l’équerre et le compas.
Un Maître Secret passe de l’équerre au compas.
La Loge bleue est le Temple de la réflexion qui s’opère autour de la construction opérative. En son sein figurent les deux premiers degrés où l’on découvre son édifice personnel, où l’on le construit, où l’on assemble sa pierre à l’édifice universel, ceci à l’aide d’un certain nombre d’outils. Au troisième degré s’opère une rupture. Il n’y est plus question d’une construction lente mais sûre. Déjà dès le premier degré on avait convié l’Apprenti à « tuer le vieil homme ». Au 3ème degré il est confronté à un meurtre, à la mort devant laquelle chaque homme est impuissant. En outre, on entre de plain pied dans le domaine de l’intellect (moins d’outils matériels et introduction de la légende d’Hiram). A travers l’étude de lui-même et des autres, le Frère explore la voie Initiatique, non seulement avec sa tête mais aussi et surtout avec son cœur. Il est plongé au beau milieu de la construction du Temple de Salomon mais c’est encore Hiram qui dirige les travaux et non lui. Au mieux, il ne sera qu’un substituant. On passe déjà de l’équerre au compas au grade de Maître. Lors de son exaltation à la maîtrise, le Franc-maçon effectue physiquement ce passage, à chaque extrémité du cercueil se trouvant respectivement à l’Occident l’Equerre, et à Orient le compas. Une autre illustration de ce passage est la marche du Maître qui, après avoir effectué ses premiers pas « terrestres » quitte le sol et trace une courbe pour son dernier pas.Au 3ème degré le compas devient l’outil du Maître, outil de vérification du travail des Apprentis et Compagnons, voire de son travail propre. Au 4ème degré figurent de moins en moins de symboles dans la Loge.
La Loge de perfection conduit le constructeur du chantier au sanctuaire où il évolue dans un monde de spiritualité. Il y acquiert une nouvelle initiation. Il débute un nouvel apprentissage. Il ne construit plus matériellement avec règle et angle droit. Il dessine et bâtît des projets intellectuels et spirituels à l’aide du compas. Il apprend que le Saint des Saint est en l’Homme et il s’aperçoit rapidement qu’il en détient la clé. En bref, il est prêt à devenir l’Architecte qui conçoit et évolue maintenant dans un Monde d’action qui lui permettra d’accomplir son Devoir qui est de rechercher la Parole Perdue et la Vérité, Devoir « impératif comme la Destinée ». Voici le maître mot du 4ème degré : devoir. Ecrit en minuscules, il désigne un ensemble de réflexions d’ordre moral qui sont autant de préalables à sa propre purification mentale. En guise d’exemple est donnée au cours de la cérémonie d’initiation au 4ème degré la maxime du Taciturne : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer ». Ainsi l’équerre est là pour nous tracer une ligne de conduite parmi nos devoirs : « que cette équerre qui fut posée sur votre front vous rappelle toujours que vous devez marcher droit devant vous ». Là où l’équerre vérifiait le travail des constructeurs opératifs en Loge Bleue, elle va vérifier dorénavant le respect des devoirs du maître Secrets. Une fois bien posée devant soi, le Maître Secret pourra attaquer l’accomplissement de son Devoir (avec majuscule), sa quête active de la Parole Perdue qui est sa propre recherche spirituelle, recherche qu’il effectuera grâce au compas et qui doit être « portée jusqu’au sacrifice ». Le Maître Secret n’est plus un substitut d’Hiram, il est l’un des sept Maîtres Lévites qui conduisent la construction du temple avec une obligation de l’achever car il en va de l’unification des tribus d’Israël autour de l’Arche d’Alliance. La géométrie, c’est le point de rencontre entre le concret et l’abstrait, et c’est bien par deux symboles géométriques que le Maître Secret quittera le Monde Opératif de sa Loge bleue pour entrer dans l’Univers du symbolisme Intellectuel et surtout conceptuel.
Difficile de chercher l’exemple frappant qui vous éclairerait mes Frères sur le fait que je sois passé de l’équerre au compas au 4ème degré. D’ailleurs quelle prétention que d’affirmer avoir dès à présent réalisé cette transition ! Invité à demeurer avec moi-même pour me purifier par des règles morales, on m’a donné un horizon différent de celui du 1er degré : la recherche de la Parole Perdue. J’ai vécu le 4ème degré comme une préparation à ce qui va suivre, une purification nécessaire aux degrés supérieurs. On possède la clé du Saint des Saints mais on ne peut pas y accéder encore, et cette clé est en ivoire, donc relativement fragile.
Etre Vénérable Maître de ma Loge bleue et en même temps Maître Secret, m’a permis de me pencher de très près sur un certains nombre de devoirs, notamment ceux qui concernent les mots qu’il ne faut pas « prendre pour des idées », le mot de Vérité qu’il ne faut pas profaner, sans oublier la conscience qu’il faut toujours garder de sa faiblesse en présence de l’immensité de l’Univers. Cela dit, n’est-il pas plus « facile de faire son devoir que de le connaître » ? Je continue donc mes Frères d’utiliser l’équerre, outil de vérification personnelle, ici même et dans ma Loge bleue. En revanche, à travers un lent mais indéniable développement de mes relations avec les autres, dans l’intérêt toujours plus grand que je porte à mon engagement maçonnique, par l’analyse toujours plus approfondie de mes passions et par leur rectification, je crois distinguer, par une sorte d’intuition, qu’on peut toucher du doigt cette recherche de la Vérité qui est notre Devoir. Puisse le compas m’aider maintenant à y voir plus clair dans cette quête nécessaire.
J’ai dit, Trois Fois Puissant Maître