La clé d’ivoire et le Saint des Saints, travail commun des Maîtres Secrets
Non communiqué
Ouvrir et fermer. Le rôle initiatique de la clé
Une clé est un instrument servant à ouvrir ou fermer, à verrouiller une porte. C’est un sésame qui donne accès à un lieu fermé, permettant de voir ce qui s’y trouve.
L’image de la clé est très présente en ésotérisme, de l’antiquité au monde chrétien. On représente la déesse Isis tenant une clef à la main, et dans le Tarot, la lame numéro deux dite « la Papesse » tient en main la clef de la connaissance cosmique, devant le voile qui occulte la réalité véritable. Dans la chrétienté, la clef est l’attribut de la papauté, et, Saint Pierre, premier Pontife, détient la clef au royaume des cieux.
Enfin, le dieu romain Janus était représenté tenant deux clés, et possédait le pouvoir d’ouvrir et fermer la porte des cieux, présidant au cycle annuel des solstices. La clé est ici en relation avec son double rôle d’ouverture et de fermeture, et plus précisément de l’ouverture de ce qui est fermé, et ne s’entrouvre que passagèrement, pour qui mérite l’accès.
Si donc la clé figure en premier lieu l’accès à la connaissance ultime cachée au-delà des apparences, elle figure aussi le passage, l’inscription de l’être humain dans un ordre cosmique.
La clé d’ivoire
Une clé est communément métallique. La clé du maître secret n’est pas en métal, mais en ivoire, c’est-à-dire faite d’une matière organique et noble. Conçue et fabriquée de la main de l’homme, à partir de matière organique, cela peut sous entendre que le maître maçon s’est formé par lui-même dans les degrés précédents.
Rappelant l’ossature humaine, la clef est faite de ce qui nous donne une forme, et nous permet de fonctionner en tant qu’être vivant. La clé n’est pas l’œuvre du forgeron. On pourrait dire qu’elle est le forgeron lui-même.
Par sa blancheur, l’ivoire évoque le caractère de qui est immaculé et sans tâche. Par ailleurs, l’ivoire appartient à un animal : l’éléphant, parfois associé à la sagesse. Enfin, par sa solidité, à la frontière du minéral et du vivant, l’ivoire évoque la part d’éternité présente dans le vivant périssable.
La barrière et le Saint des Saints
Selon le rituel d’ouverture des travaux au 4ème degré, les Maîtres Secrets sont dans le Temple du Roi Salomon, devant le Saint des Saints. Mais comme l’indique le Trois Fois Puissant Maître lors de la cérémonie d’initiation, une barrière – « Ziza », c’est-à-dire « balustrade » – rappelée par la forme « Z » du paneton de la clé sépare le nouveau Maître Secret du Saint des Saints. Si c’est dans le Saint des Saints que le Maître Secret pourrait prendre connaissance des mystères les plus secrets, il lui est interdit de franchir cette barrière. Mais, dit le Trois Fois Puissant Maître, « …vous avez la clé, et un jour, il vous sera permis de passer ».
Quelle porte ouvre et ferme donc cette clé ? Pourquoi donc confier au nouveau Maître Secret une clé dont il lui serait interdit de se servir ?
Tout d’abord la clé d’ivoire traduit un changement de plan, une nouvelle potentialité, qui est ouverture au spirituel, au transcendant .Elle traduit par ailleurs un devoir, une nouvelle charge.
Enfin, la clé figure me semble-t-il une nouvelle relation au silence, à la Parole, et à l’intériorité.
La clé comme changement de plan
La clef se différencie totalement des outils des bâtisseurs mis en œuvre dans les trois premiers degrés. Les outils des bâtisseurs sont faits de métal et de bois, de minéraux et de végétaux, de matière inerte.
La clef n’est pas un outil, mais plutôt le signe de quelque chose, d’un changement de plan d’existence, d’une ouverture au spirituel, au transcendant.
Avec les outils des trois premiers degrés, le maître maçon a acquis une certaine maîtrise de lui-même. Mais le savoir faire artisanal du constructeur se révèle insuffisant pour contempler véritablement la lumière de l’ineffable, encore tamisée. Il lui faut changer de plan et entamer un nouveau cycle axé sur le spirituel. Après l’initiation artisanale au métier, qui a permis au maçon de se construire lui-même, l’initiation sacerdotale va lui permettre de poursuivre le travail dans l’espoir de franchir, peut-être un jour, cette balustrade qui le sépare du véritable témoignage de l’Etre.
La clé fonde l’espoir de trouver l’issu véritable du labyrinthe de nos aspirations matérielles contradictoires, qui forment autant d’impasses et de fausses portes, et maintiennent notre être dans le chaos. Avec la clé d’ivoire, le Maître Secret conçoit la réalité d’un ordre à retrouver dans le désordre apparent du monde. Il perçoit la réalité d’une lumière émanant du Principe. Il détient la clé qui le guidera hors de son esclavage intérieur, et devient le gardien d’un monde en ordre auquel il se prépare.
Devoir, responsabilité et charge
Dans le rituel de Dublin de 1804, il est dit : « Je vous reçois Maître Secret ; je vous mets au rang des Lévites… », puis : « En qualité de Maître Secret, vous devenez le fidèle gardien du Saint des Saints… ».
Dans la religion judaïque, les lévites étaient les membres de la tribu de Lévi, qui avaient la charge du service au Temple, tout en restant subordonnés aux prêtres qui exerçaient le sacerdoce.
L’attribut du Maître Secret est une clé d’ivoire qu’il porte en sautoir, comme les officiers en Loge bleue portent le cordon de leur office. Porter en sautoir signifie une charge, donc un devoir. Ne serait-ce pas le devoir de recherche de la parole perdue et de la vérité ? C’est d’ailleurs sur cette clé d’ivoire, elle-même apposée sur le Volume de la loi Sacrée, que le nouveau Maître secret prête ce serment d’investiture.
Cette clé n’ouvre pas car elle est pourrait-on dire elle-même l’ouverture. Elle traduit l’intention, la volonté, mais aussi le devoir de son porteur, de son gardien, de se rapprocher du Saint des Saints, et de dévoiler la part spirituelle qu’il porte en son être.
La clé, la parole, le silence, l’intériorité
Dans l’instruction des « old charges », un rapport est évoqué entre la clé, le devoir, mais aussi la langue, en relation donc avec la parole.
Dans le rituel d’initiation, le Trois Fois Puissant Maître présente au nouveau Maître Secret la clé d’ivoire, bijou du degré, qui est dit-il l’« emblème de la discrétion ».
Enfin, dans un ancien rituel du grade de maître secret, à la question « que signifie cette clé ? », il est répondu « Le silence ».
Ceci semble être une invitation à sonder nos profondeurs dans une nouvelle introspection, dont la clé serait le sésame. La clé d’ivoire nous demande de maîtriser notre parole comme le montre le sautoir porté autour du cou. Contrôler sa parole est le signe du silence qui préside à l’écoute de son être intérieur, à la recherche de son propre Saint des Saints.
L’objet de la quête est la Parole perdue, dispersée dans le dédale du mental, oubliée dans les profondeurs de l’inconscient, et qu’il faut rechercher à l’intérieur de soi-même, par l’introspection à laquelle le signe du silence donne tout son sens.
L’Esprit est ineffable, et c’est par le seul silence que son souffle peut nous devenir perceptible. Le silence extérieur n’est que le signe visible du nécessaire silence intérieur qui permet au maître qui possède la sagesse d’approcher la connaissance. Symboliquement, la main du Trois Fois Puissant Maître clôt les lèvres du récipiendaire. Ne serait-ce pas pour faire taire les fragments du Mystère, à peine entrevus ? Vouloir les traduire en mots, ne serait-ce pas en effet déjà profaner l’œuvre du Grand Architecte ?
Le retournement de l’attention vers la dimension intérieure
Passer du 3ème au 4ème degré, pourrait probablement signifier prendre un engagement : celui de passer de l’extérieur à l’intérieur du sacré en acceptant d’abandonner notre ego pour franchir en silence la porte de notre spiritualité.
Cette opération de retournement de notre attention vers une intériorisation, s’apparente au mouvement d’une clé en action dans une serrure pour ouvrir une porte.
Il ne semble pas que la clé d’ivoire, avec son panneton découpé par la lettre Z, puisse réellement tourner dans une serrure. Cette clé ne peut donc rien ouvrir de physique. Il n’y aurait donc pas de porte à trouver, ni de serrure secrète à ouvrir, si ce n’est dans son propre être. La clé guide la recherche vers l’espoir de trouver sa propre porte à ouvrir, sa propre serrure à tourner, celle-ci ne s’adresse pas au monde matériel.
La connaissance ne se cherche pas hors de soi-même, mais bien au plus profond de nous-mêmes. Ce n’est qu’en retrouvant la Parole perdue que le maître secret ressuscitera en lui l’homme véritable, seul, est à même de poursuivre l’œuvre de création.
Tant que l’homme ne fournit pas les efforts requis pour se relier à son Etre, il ne remplit pas son Devoir d’Homme. Il est donc demandé au Maître Secret d’œuvrer à s’approcher de la Source de son Etre, de son Essence.
Maintenant que nous sommes au 4ème degré, peut-être s’agit-il maintenant de passer de la maîtrise de l’outil à celle du verbe.
Trois Fois Puissant Maître, j’ai dit.