La sentence
M∴ M∴
« Remportez sur vous-même les victoires nécessaires pour trouver la paix intérieure ». En quoi cette affirmation du rituel doit elle guider la démarche initiatique du Maître Secret ?
Voici la sentence qui a été livrée à mes réflexions et interrogations.
Quelques réflexions liminaires :
Cela faisait tout d’abord assez longtemps que je n’avais pas planché, un certain temps en loge bleue, jamais ici, parmi vous en loge de perfection.
Si un emploi du temps assez chargé depuis le mois de mars dernier pouvait me fournir un prétexte suffisant pour me donner bonne conscience, j’ai pu me rendre compte, je dois l’avouer, qu’un certain relâchement dans l’exercice régulier de l’effort, de la réflexion maçonnique, pouvait entraîner une certaine difficulté, voire une mauvaise grâce à s’y remettre, à pratiquer à nouveau.
Le renoncement se nourrit du renoncement, du manque d’effort, du laissez aller, et le combat contre nos habitudes, nos petites paresses, nos petits défauts qui ne sont pas bien condamnables pris individuellement car si humain, mais qui, mis bout à bout portent en eux les germes de l’abandon et de la facilité, et bien ce combat doit être permanent.
Ni repentir, ni indulgence, ni confession, mais une prise de conscience salutaire dont il me faudra tirer les leçons à l’avenir.
Deuxième conclusion, tout aussi personnelle et peut être déplacée, même si je ne le pense pas parce que tout ce qui contribue à mettre à nu le franc-maçon participe de sa création et de son amélioration, de sa connaissance de soi, j’y reviendrai, deuxième conclusion, c’est, qu’une fois de plus, le miracle a eu lieu : le goût de l’effort revient vite et, une fois le premier pas accompli, les premières réflexions en tête, on ne peut qu’être absorbé, aspirée, captivé par le travail engagé. Du coup, le champs du possible paraît immense et, inversement, on peut être saisi d’un sentiment d’effroi : tant à dire en si peu de temps, tant de questions sans réponse, tant de points non abordés, tant de pistes non explorées…
Mais revenons au sujet :
« Remportez sur vous-même les victoires nécessaires pour trouver la paix intérieure ». En quoi cette affirmation du rituel doit elle guider la démarche initiatique du Maître Secret ?
Mon façonnage universitaire que certain qualifient avec humour de traumatisme, me conduit à aborder la question de la manière suivante, avec, je l’espère, méthodologie :
Pour savoir en quoi le fait de remporter sur soi-même les victoires nécessaires pour trouver la paix intérieure guide la démarche initiatique du Maître Secret, il convient de revenir dans un premier temps sur la démarche initiatique du Maître Secret pour, éventuellement, la redéfinir.
Qu’est ce que la démarche initiatique du Maître Secret, quelle est sa spécificité, quel est son sens ?
Puis, dans un deuxième temps, à la lumière de ces éléments, il conviendra de voir en quoi la paix intérieure née des victoires remportées sur soi-même peut servir la démarche initiatique.
A) La démarche initiatique du Maître Secret.
La démarche initiatique est au cœur de la franc-maçonnerie. L’initiation est l’accession à un nouvel état, un nouveau statut, non pas social mais spirituel à travers la découverte et la pratique d’un ensemble de rites et l’utilisation de symboles. C’est un processus par lequel le Maçon prend conscience de ce qu’il est réellement et accède ainsi à la véritable liberté dans ses pensées et dans ses actes.
Les chaînes les plus dures à rompre ne sont pas en effet obligatoirement extérieures à l’individu ; il existe parfois des obstacles intérieurs beaucoup plus redoutables, telles que des motivations inconscientes résultant de sa propre histoire, de ses expériences, traumatismes, échecs ou victoires d’ailleurs, du conditionnement liés à son environnement, à son milieu de vie. Tant que ces traits de personnalités, grossiers mais réels, ne sont pas perçus par la conscience, tant que l’individu chemine dans l’obscurité, ou guidé par de fausses lumières, ses actions et pensées seront déterminées et donc soumises à une forme de subjectivité contraire à tout affranchissement, toute élévation.
Cette ouverture vers une nouvelle voie, cette admission au sein d’un groupe constitué n’est pas propre au Maître Secret, l’Apprenti, le Compagnon ou le Maître la pratiquent couramment.
Il convient donc de déterminer la spécificité du grade de Maître Secret afin d’en cerner la signification.
Le mémento nous indique que le Maître Secret est le prolongement du grade de Maître, une recherche en profondeur du sens des enseignements acquis en loge bleue.
Le grade de Maître Secret a ainsi pour vocation l’étude des notions de Devoirs, de Secret, de Silence et leur application. Il s’agit d’aboutir à une compréhension élargie, plus étendue que celle du simple Maître, plus complète.
Nous sommes bien dans le perfectionnement, dans le polissage et non dans le dégrossissage. Un travail initial a déjà été réalisé, il convient de le prolonger par la recherche et la découverte de sa propre lumière intérieure.
Ce travail ne pouvant être partagé, transmissible ou communicable s’agissant d’un pur travail sur soi-même, sur son intimité profonde, on a choisit le terme de « Maître Secret », Maître non pas enfermé dans le secret, mais protégé par le silence, silence qui est une richesse, un atout.
Spécificité, le travail sur la notion de « devoir », sachant ou plutôt devant être assimilé par la compréhension, qu’il n’y a de devoir qu’envers soi-même. Là où est le devoir, sont tous les devoirs d’où découlent le comportement du Maître secret, à savoir une discipline de vie individuelle, faite d’intelligence et d’harmonie.
On constate ainsi aisément en analysant la signification du grade de Maître Secret, analysant est ici un grand mot pour qualifier mes réflexions ! Que, pour accomplir ce travail de profondeur sur soi, ce retour aux sources, ou plutôt à la source, il est nécessaire de bénéficier d’une véritable paix intérieure.
En effet, comment travailler sereinement et donc efficacement sur son moi, comment avoir le recul nécessaire à toute véritable introspection pour en tirer un quelconque bénéfice si l’on est en proie au trouble, au doute non constructif, au désarroi, à la passion…
Mais on peut se demander à ce stade comment un Maître accompli, un franc-maçon ayant obtenu la maîtrise, après avoir été initié, après avoir été reçu compagnon, après avoir constamment travaillé à s’améliorer, à « se connaître soi même » et donc avant tout à s’aimer soi même et se respecter pour pouvoir pleinement aimer les autres et les respecter dans la tolérance mutuelle, comment un Maître détenteur de l’art royal, exemple pour les compagnons et les apprentis, n’a-t-il pas trouvé « la paix intérieur » ?
Comment un individu qui a appris à penser par lui-même, qui rejette tout dogme, toute certitude, tout à priori, tout « prêt à penser », toute évidence, qui préfère la compréhension à la croyance, qui choisit la raison à la révélation, qui privilégie la connaissance à la superstition, comment un être qui refuse toute forme de déterminisme, toute forme d’aliénation ou de servitude, qui tend à la liberté, parce qu’il est véritablement conscients de ses actes et de ses décisions, pourrait-il être en proie au trouble ? Le Maître sait que, pour répandre la lumière, il est nécessaire de mettre ses actes en harmonie avec sa philosophie, de se distinguer par l’exemple de ses qualités.
Il a entendu que, selon la phrase d’un de nos frère, « Etre franc-maçon c’est une attitude, un comportement, c’est un geste, une parole, une main tendue qui éclaire d’une nouvelle émotion une journée jusque là terne et sombre, car au tréfonds de chacun de nous sommeille une lueur qui ne demande qu’à être attisée ».
Il a conscience qu’il ne s’agit pas toujours de réaliser de grandes choses, qu’il suffit souvent d’être grand dans les petites, et de s’efforcer de faire acte de sagesse dans tous les actes de la vie quotidienne. Conscient mais troublé, instruit, maçonnique ment parlant, mais recherchant pourtant la paix intérieure ? N’y a t il pas là un étrange paradoxe ?
Un élément déterminant me semble pouvoir expliquer cette situation.
B) Le meurtre d’Hiram et ses conséquences sur le Maître :
Peut être faut-il remonter aux circonstances de la réception à la maîtrise. En effet, difficile de retrouver spontanément la paix intérieure après la découverte du meurtre d’Hiram et l’on pourrait parler d’un triple choc :
1) Tout d’abord, la disparition d’Hiram :
Le choc de la mort d’Hiram provient de ce que le Maître représente dans l’imaginaire franc-maçon :
Hiram Abif, c’est le symbole de l’Homme parvenu à la domination de soi-même, à la maîtrise totale par la science et la sagesse, ainsi que par l’esprit de sacrifice, c’est la plénitude de l’être par excellence.
C’est l’homme juste et courageux que la menace et la violence, pas plus que la séduction, ne font dévier de sa route, de la ligne du devoir. C’est le Parfait ouvrier, le grand artiste, l’habile et le sage organisateur.
C’est l’exemple, la référence qui semble disparaître ainsi. Le chantier a perdu son maître. La parole est perdue, les outils sont dispersés, la consternation, l’abattement, la douleur frappent les Maîtres. Or, sans guide, la survie du chantier dépendra désormais de la fidélité au serment prêté, à soi-même, à ses règles morales.
2) Second choc, les circonstances de la mort d’Hiram.
Tout d’abord, il s’agit d’un meurtre, d’un crime. Le Maître Hiram n’est pas mort de mort naturelle, n’est pas décédé suite à un accident en oeuvrant par exemple sur le chantier, au milieu des siens, en plein accomplissement de l’édification du Temple.
Il s’agit d’un homicide et, qui plus est, d’un homicide particulièrement sordide : un homicide prémédité, un homicide organisé, les ouvriers se tenant chacun à une des 3 sorties du temple, un homicide accompli en bande, 3 individus ligués contre un seul.
Et puis, une mort d’une violence particulière : consécutif à un coups de règle de fer sur l’épaule, de celui d’un levier sur la nuque et enfin d’un coup de maillet mortel sur le front avant que le corps ne soit enterré pour être dissimulé.
Enfin, choc de par l’identité des meurtriers. Il ne s’agit pas de quelconques rôdeurs, de quelconque profanes.
Les meurtriers d’Hiram étaient des Compagnons, certes de mauvais compagnons qui représentent les 3 vices qui corrompent l’Homme : l’Ignorance, l’Hypocrisie et le Fanatisme. Néanmoins, il s’agissait de profanes qui avaient été jugés dignes de recevoir la lumière, d’être initiés et créés francs-maçons.
D’Apprentis qui avait été suffisamment instruits, qui avaient suffisamment dégrossis la pierre brute pour passer de la colonne du Nord à celle du Midi, qui avaient prêté serment d’aider, d’éclairer, de protéger leur frère même au péril de leur vie en toute circonstance ; qui avaient pour principe la tolérance mutuelle, le respect de soi-même et d’autrui, la liberté absolue de conscience.
Quelle meilleure preuve que les Maçons sont avant tout des Hommes, avec leurs qualités mais également leurs faiblesses et leurs défauts, que rien n’est définitivement acquis et qu’il faut sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier ! Mais combien l’illustration de cette découverte peut-elle être déstabilisante pour des individus qui placent la fraternité et le culte de l’amitié parmi leurs principes fondamentaux. Comment faire confiance après un tel coup de poignard dans le dos ? Doit-on encore croire à la perfectibilité de l’Homme ?
L’obtention du grade de Maître pourrait ainsi être ressenti comme un arrêt au sein d’une évolution longue, difficile mais plutôt harmonieuse.
3) La fin d’une démarche initiatique harmonieuse
Jusqu’ici, la démarche initiatique du franc-maçon avait pu être perçue comme un cheminement vers la lumière, une avancée constante vers la Perfection, l’élévation après une renaissance indispensable. Chaque étape franchit était une fête, un succès, une joie partagée.
Or, à quoi est
confronté le compagnon qui accède à la
maîtrise ? Au deuil.
Que partage-t-il ? La désolation ?
Que célèbre-t-il ? La commémoration
d’un funeste évènement.
Le choc est rude : le maçon croyait avoir une vision claire, presque aboutie des relations qui régissent les rapports entre les hommes. Quelle déception !
Que reste-t-il au Maître ? L’espoir de voir renaître Hiram en lui ; Le Maître se remet en route, d’orient à l’occident, du Midi au Nord sur toute la surface de la terre afin de répandre la lumière et d’assembler ce qui est épars.
Le trouble qui a pu gagner le Maître suite à la mort d’Hiram, la nécessité de le faire renaître en soi peuvent ainsi, selon moi, expliquer la nécessité pour le Maître Secret de retrouver une paix intérieure non pas disparue mais fragilisée, écornée, mise à mal.
Il est clair, ou du moins il me semble que le Maître secret doit tirer les conséquences de la mort d’Hiram en se projetant dans une nouvelle dimension de sa démarche initiatique.
C) Un nouvel éveil, une nouvelle dimension :
En fin de compte, en quoi le Maître Secret est-il différent du Maître dans sa démarche initiatique ? Et pourquoi ?
Si le 4ème degré n’est pas supérieur aux 3autres, il me semble qu’il authentifie la démarche, qu’il transpose dans un autre plan les enseignements acquis et donc les complète car il change l’angle, le point de vue, cette fameuse et nécessaire multiplication et confrontation des points de vue permettant de se rapprocher de la vérité.
Les leçons du passé, parfois cruelles, vont ainsi se mêler aux enseignements du présent.
Le Maître Secret a la conscience claire qu’en partant de son propre état, puis en revenant à sa source, il ne débutera peut être pas un nouveau voyage, mais l’éclairera peut-être d’un jour nouveau.
Le Maître Secret a rendez vous avec lui-même, le miroir est là, l’image est nette car les précédents enseignements ont permis de voir et de déceler, il est maintenant temps de faire face. L’acteur descend de scène, la partition se referme, finit le jeu, terminé le paraître, les faux semblant.
Plus d’échappatoire, la vérité est nue et, pour l’affronter, pour s’y risquer, pour s’y mesurer, il faut mettre de côtés ses peurs, ses renoncements, ses émotions, éliminer ou plutôt tenter d’éliminer toute forme d’agitation, de trouble, de panique.
Le Maître Secret est seul avec lui-même, au cœur de son intimité, de son moi profond et cette descente en soi a inévitablement, me semble-t-il, quelque chose de terrifiant.
Ses outils dans ce face à face : la conscience, la lucidité, la sérénité, d’où la nécessité de trouver la paix intérieure.
En écrivant ces lignes, une image m’est apparue : la transposition d’un graphique en 2 dimensions en une image à 3 dimensions.
Je m’explique. Je me suis représenté l’évolution des 3 premiers grades sous forme d’une courbe ascendante marquant les différentes étapes de la progression maçonnique. Le travail, l’assiduité, le rituel, la démarche initiatique permettait de visualiser le parcours dans un plan à 2 dimensions, l’horizontal et le vertical.
Avec le grade de Maître Secret, j’ai imaginé qu’on y ajoutait une troisième dimension : la profondeur. Cette profondeur figurant l’approfondissement de la démarche symbolique. La figure était la même, mais le changement de perspective la rendait pourtant totalement différente, le point de vue en avait changé la nature, tout au moins la signification.
On dit que la vérité est la lumière placée à la portée de tout homme qui veut ouvrir les yeux et regarder la grande route du devoir. Goethe ajoutait : « Comment peut-on apprendre à se connaître soi-même ? Par la méditation ? Jamais ! Mais par l’action. Essaie de faire ton devoir et tu sauras de suite ce que tu vaux. Mais qu’est ce que ton devoir ? Ce qu’exige l’heure présent ».
Aujourd’hui, grâce à vous, je détiens la clef. J’ai trouvé la porte. Je sais ce qu’il y a derrière et j’imagine vers où elle me conduira. Je suis seul. Je connais les risques. J’entrevois la récompense. Pourtant, je sais que, si je ne trouve pas la paix intérieure, ma paix intérieure, la clef ne me sera d’aucune utilité et la porte restera fermée.
Je conclurai par ces quelques strophes d’un poème :
Il
est une lettre une clé,
Un sésame qu’on ne saisit pas,
La dernière d’un alphabet,
La première d’un au-delà.
Il
est une voix, est-ce le vent,
Est-ce la Parole perdue ?
Nous parle-t-elle ? Qui l’entend
Entre Idéal et Absolu ?
Il
est, quand sonne l’heure du choix
L’Homme en somme à glorifier,
Entre l’Equerre et le Compas,
Sous le Laurier et l’Olivier.
La
Vérité est une étoile
Au zénith de nos idées,
Tournés vers elle nos yeux se voilent ;
Pourrons-nous l’atteindre jamais ?
J’ai dit.