Le Secret
J∴ J∴ C∴
Mot oh combien ambigu et riche de notre langue, puisque bien que s’apparentant au silence, il a généré, génère et continuera paradoxalement à générer, des milliers de publications, et à alimenter les conversations. Le secret sépare ceux qui sont dedans et ceux qui n’y sont pas, il unit ceux qui le possèdent, leur donne un sentiment d’appartenance, de puissance, les forme et les constitue, désiré par les autres, il intrigue, aiguise la curiosité, excite l’intellect, mais il peut aussi engendrer jalousie, convoitise et médisance. Caché par définition, il peut être le but d’une recherche, d’une quête sincère générant le dépassement de soi, tout comme il peut devenir la projection de fantasmes personnels ou politiques, libérant les pires instincts de la nature humaine. Le bon sens populaire affirme qu’ « on ne prête qu’aux riches », le secret en est une des preuves.
Ne retenons des nombreuses définitions proposées par les dictionnaires et encyclopédies que ce qui peut nous aider à cerner le secret :
Secret en tant qu’adjectif : qui est tenu
caché, qui n’est pas visible, discret.
Secret en tant que nom : ce qui doit être caché,
tenu secret, discrétion, silence sur une chose
demandée. Explication, notion juste. L’étymologie
latine : secretus « Secernere »
est composée de se indiquant la séparation, et de
cernere : Distinguer, indique que le secret est ce qui est
réservé, séparé. Venant de
la racine grecque « skar »
dont est aussi issu le mot
« crise », qui a donné
en allemand : « sheren »
couper et « geheim »
ce qui est privé, le foyer, le soi.
En hébreu : « Sod »
indique ce qui est assemblée,
délibération, secret, fondamental, la base ;
notons que Sod désigne aussi le niveau de lecture le plus
profond des Kabbalistes.
Secret et silence sont indissociables.
Dans toutes les manifestations de notre vie Maç le secret
est présent.
Lors de la clôture de toutes les TenTen de LL bleues,
discrétion et silence sont impérativement
rappelés :
Au 1er degré, la dernière injonction est :
« promettons de garder le silence sur nos
TravTrav ».
Au 2ème : « sous le serment du
silence ».
Au 3ème : « restons discret et
gardons le secret ».
Lors de sa toute première entrée
dans le T, le Prof doit prendre l’engagement d’honneur de ne jamais
révéler à personne ce qu’il aura
entendu. Lors de sa deuxième entrée dans un T
Maç, après la rédaction de son
testament philosophique, il lui est demandé de renouveler
l’engagement d’honneur déjà contracté,
à savoir de ne rien révéler de tout ce
qui est entendu et vu.
Au cours de la cérémonie d’Init, on expose
à plusieurs reprises les 3 grands devoirs Maç au
Prof : Le secret en premier, puis la fraternité, et enfin
le travail sur soi.
L’Augm de Sal au grade de Comp commence par la promesse de garder le
silence sur toutes les circonstances de la
cérémonie, et se termine par le serment solennel
de l’Obligation, serment très proche de celui de l’App,
puisqu’il comporte les mêmes 3 volets, dans un ordre un peu
différent, mais dont le tout premier reste le secret.
L’élévation au grade de M est en quelque sorte l’apothéose du secret : il est bien entendu demandé au Comp de ne rien révéler de ce qu’il aura vu, mais curieusement le serment du M ne comporte plus le mot, ou la notion de secret. Ce n’est pas un oubli, loin de là, c’est que le nouveau M est devenu l’incarnation d’Hiram, le M qui a choisi la mort, plutôt que de violer le secret qui lui avait été confié. Quand le TRM l’a renversé sur le pavé du T, après l’avoir frappé au front d’un violent coup de maillet, il a aussi prononcé son épitaphe : « Ainsi périt l’Homme juste, fidèle à son devoir jusqu’à lui sacrifier sa vie ». Le nouveau M n’a plus besoin de promettre de garder le secret puisqu’il EST Hiram, et donc capable à son tour de donner sa vie, plutôt que de violer le secret confié.
Tout semblerait être remis en question lors de
l’Augm de Sal au 4ème puisque le TFP demande au Gr
Exp s’il répond de la discrétion du
récipiendaire…met-on en doute l’incarnation d’Hiram ? Et
c’est alors qu’on le met à l’ordre du Secret, en lui
annonçant qu’il est dans une L secrète. On lui
dit que la discrétion Maç qu’il a
déjà préalablement jurée,
est encore plus stricte dans ce nouveau grade, et on lui clôt
symboliquement les lèvres avec le Sceau du Secret qui peut
être une main de justice, le sceau de Salomon ou le sceau de
la L. Puis il prête son serment solennel, où il
jure de garder les secrets du grade.
M Secret il est devenu !
Mais qu’est ce que cela signifie ? Est il à
présent Le M DU Secret, le détenteur du Secret,
ou un M devenu secret reconnu seulement par ses seuls SS et FF, MM
semblables ?
N’y a t’il qu’un seul secret ?
Le secret de nos TenTen est il le même que le Secret d’Hiram
? A l’évidence non, puisque la tradition nous informe que ce
dernier a été perdu…
Essayons de creuser un peu : la Maç est une
société initiatique, le terme de
« société
secrète » lui est couramment
attribué, elle s’en défend en se
définissant comme une société
discrète, mais même ce terme ne convient pas. Elle
est une société de mystères, ne
tentant de dissimuler son existence qu’en périodes de
persécutions ; ses statuts, rituels, lieux et heures de
réunions sont connus des autorités, tout comme le
sont ses responsables et bon nombre de ses adhérents. D’un
point de vue extérieur et formel, la Maç ne peut
être qualifiée de secrète.
Et comme le dit notre TIF LN dans « Le
T de cristal
» : « A ceux qui,
au-delà de ces différents aspects du secret
maçonnique, supposeraient quand même l’existence
d’un non-dit inquiétant, on pourrait affirmer paradoxalement
que le Secret ultime, c’est qu’il n’y a pas de secret ! Mais ceci, il
ne faut le dire à personne… D’ailleurs, personne ne le
croirait !… ».
Pourtant, nous MaçMaç parlons du secret des TenTen, et ce secret s’avère double en exceptant bien sur, le silence que l’on doit sur l’appartenance Maç des autres FF et SS, car il ne s’agit là en fait que de prudence, de savoir vivre et du respect de l’autre) : la partie la plus visible du secret, qui est d’ailleurs plus souvent évoquée en tant que silence et discrétion, nous permet, par sa pratique, d’abandonner nos métaux, de quitter le paraître pour cultiver l’être, afin de pouvoir pousser l’introspection et le raisonnement entre nous. Ce secret de nos TenTen nous le partageons bien sûr avec tous les participants, mais avec eux seuls, il permet de nous confronter en tant qu’humains dépouillés et sincères, sans lui, point d’abandon en fraternité, sans lui point d’égrégore.
Il ne reste plus que la partie profonde, intime, inhérente à la Maç. Comme à toute société initiatique traditionnelle, là est le véritable Secret.
Si nous l’analysons à partir du mythe
maçonnique, dans la L secrète le TFP
représente Salomon, il est secondé par Adonhiram
qui est le V Insp, le 1er des 7 MM Secrets appelés
à remplacer Hiram Abif. Salomon est venu dans le T pour
nommer les 6 autres MM Secrets. Quand le nouveau M Secret est
reçu et constitué, il devient l’un des 7 FF
appelés à remplacer Hiram Abif, et il prend alors
rang parmi les Lévites, devenant ainsi un des
fidèles gardiens du Saint des Saints.
Ce Saint des Saints est le lieu où est symboliquement
conservée l’Arche d’Alliance, et qui n’est plus accessible
qu’à ceux qui y sont admis, les élus qui
partagent le secret. Le M Secret rencontre ainsi le Sacré,
grâce au secret transmissible. La notion de sacerdoce est
aussi apparue, et marque un changement d’état avec le M de
la L bleue. Le M incarne Hiram ressuscité, mais il lui
manque la Parole, et il ne se fait reconnaître que
grâce au mot substitué, car il n’a pas le secret.
La recherche de la Vraie Parole est le but de ce 4ème grade.
Quel est donc ce fameux Secret ? Comment pouvons nous nous poser une telle question, puisque nous en sommes les détenteurs et les fidèles gardiens ?
La parole perdue peut être comprise comme une métaphore qui désigne le comportement de l’homme libre, ainsi décrit dans le rituel : « sorti du pays d’ignorance, de préjugés et de superstition ; qui ne se forgera pas d’idoles pour agir aveuglément mais décidera lui même de ses opinions et de ses actions ; qui ne prendra pas les mots pour des idées, qui s’efforcera de découvrir l’idée sous le symbole, et qui n’acceptera aucune idée qu’il ne comprenne et ne juge vraie ».
Après s’être exercé dans
les 3 premiers degrés à abandonner ses
métaux, à descendre en soi (VITRIOL), pour y
tailler sa pierre, à découvrir le monde (passage
de la perpendiculaire au niveau), à tenter de le faire
progresser, il faut aller plus loin sur le chemin, car le secret est
symbole d’éveil intérieur. Comprendre ce qu’il y
a derrière les apparences, comprendre que voir ne se
réduit pas seulement à ouvrir les yeux et
à regarder le visible, mais que ce peut être aussi
de les fermer pour nous examiner secrètement, intimement.
Comprendre que deux mondes sont imbriqués : celui du visible
et celui de l’invisible, que deux langues en sont nées :
celle des signes des objets extérieurs et celle des symboles
du sujet intérieur, donnant naissance à deux
voies : celle de l’éducation et celle de l’initiation.
L’Absolu inclut ces deux mondes, qui ne semblent en fait
opposés que parce que notre psychisme ne peut normalement
appréhender un concept que par ses extrêmes.
C’est vers cet Absolu que cheminent les initiés dans leur
quête. Goethe l’avait pressenti, et, dépassant la
Maç et les sociétés initiatiques,
avait désigné la plus vaste
société de mystère qui se puisse
concevoir et le lieu insituable quoique toujours situé de
ses initiations : « Le secret
sacré connu de tout le monde, c’est le monde ».
Secret et sacré se côtoient étroitement, et l’initié ne se départit jamais de son propre espace sacré, on lui a transmis le « secret initiatique », libre à lui de s’initier véritablement, mais ce secret dont il est porteur est inaccessible à sa propre raison, et l’initiation ne pourra se faire et se poursuivre, sans le secours du travail sur soi, aidé par la réflexion sur les symboles et soutenu par le rituel. N’oublions pas qu’au XVIIIème siècle on ne parlait que de « réception » pour désigner la cérémonie d’entrée en Maç, le terme d’Init qualifiant cet instant n’est apparu que par la suite. Cette anecdote historique nous permet de prendre conscience de l’ambiguïté du phénomène : certains recevront cette « initiation » comme une révélation, un flash, d’autres comme le déclencheur d’une recherche permanente ; pour les premiers son effet ira en s’atténuant au fil des ans, pour les seconds l’initiation deviendra une attitude permanente, et la quête se prolongera inlassablement. L’initiation antique était le commencement d’une nouvelle vie : « initium novae vitae », rien n’a changé !
La dernière facette du secret initiatique est sa disponibilité potentielle pour ceux qui le désirent et sont aptes à le recevoir, il en découle naturellement le devoir de sa transmission par les dépositaires. Dans l’intimité du M Maç, dans le secret de son être, le Secret lui a été transmis traditionnellement selon le rite par un Ordre initiatique (l’Ordre Maç), le germe implanté est un co-vécu qui se développera ou non selon l’individu, grandira plus ou moins vite selon le travail personnel, co-substantiel de l’être, il restera toujours du domaine du vécu tout en se tenant en dehors de l’appréhension de la raison.
Le M Maç a perçu ce secret, il
peut se tourner vers ce qu’il y a de plus intime en lui, pour
l’approfondir, il peut et doit à son tour le transmettre
à ceux qu’il jugera capable de le recevoir et de le
développer, afin que se perpétue la tradition
dans le cadre de l’Ordre.
J’ai dit.