Les secrets véritables du maître maçon
M∴ C∴
Tout âge humain a un passé et un avenir, nous tous nous sommes à un certain moment à un grade et quelquefois dans l’espérance d’un nouveau grade et c’est justement à ces moments de passage que le maçon en se tournant vers son passé proche peut espérer encore un avenir qui le comble. Mais pourquoi encore aller plus loin alors que la sagesse pourrait se satisfaire d’un état déjà acquis et rassurant, Kant nous en donne une raison facile à partager : « L’homme doit être occupé de telle manière qu’il soit rempli par le but qu’il a devant les yeux, si bien qu’il ne se sente plus lui-même et que le meilleur repos soit pour lui celui qui suit le travail ». Dans le rituel de passage au 3° degré le T.V.M. dit au compagnon : « c’est avec les lumières du passé qu’on se dirige dans l’obscurité de l’avenir ». Cette phrase prémonitoire exprime à la faible lueur de ce qui a déjà été fait, toute l’énormité de ce qui reste à faire.
Voilà déjà pour moi un
des secrets les plus fondamentaux du maître maçon.
Mais ce secret, thème de cette planche parait assez
difficile à définir et plusieurs
écueils doivent tout de suite être
évités :
-ne pas confondre le secret qui me lie à l’ordre
et auquel je me suis engagé pendant les
cérémonies de passage et le secret
résultant d’un vécu
irremplaçable du fait de l’initiation.
-ne pas confondre le secret que je partage avec mes frères
parce que nous avons suivi les mêmes voies et les secrets qui
me sont propres au risque même d’être
incommunicables, évidemment si ma planche ne devait ne
concerner que ces derniers elle pourrait tourner court.
-ne pas confondre enfin les secrets du Maître
Maçon relevant du passage au 3° degré et
les secrets véritables du Maître Maçon,
les premiers sont définis et procèdent de la
connaissance du grade, les seconds ne peuvent être
qu’indéfinis car par définition perdus.
Mais comment arriver à sortir de la confusion
de toutes ces notions liées entre elles mais aussi
quelquefois opposées ?
Je pense qu’il faut rappeler tout d’abord le
caractère secret de notre ordre, secret dans le sens de
caché, car toute société initiatique a
adopté de tous temps cette attitude, à commencer
par les religions à mystères de
l’antiquité, la F.M. aujourd’hui
répond à ces mêmes préceptes
que nous jurons de respecter même si je n’ai jamais
connu quiconque qui ait péri la gorge tranchée
ces derniers temps.
Cependant, « il n’y a pas de chemin (dit le poète), c’est en marchant qu’on le fait », voilà encore un vrai secret, il signifie aussi que seule l’expérience compte, expérience personnelle et secrète de retour sur soi même et d’échange avec ses frères, ce compagnonnage commun à tous les premiers degrés. « C’est parce que c’étaient eux, c’est parce que c’était moi » pour paraphraser une maxime célèbre et exprimer toute l’affection que l’on porte à sa loge et à ses frères qui nous accompagnent dans notre chemin toujours à poursuivre.
Entrer en maçonnerie a été pour moi avec un peu de recul, comme partir à l’aventure, une aventure humaine faite d’épreuves avec ce retour sur soi même vers son intériorité, faite aussi de rencontres et de découvertes, sans oublier que notre vie de franc-maçon c’est mourir et renaître avec le pouvoir de se souvenir de ce que nous étions avant et donc de comparer, c’est le privilège du deux fois né. Souvenons nous de VITRIOL, une devise qui nous assaille dès le premier contact avec la loge dans le cabinet de réflexion : une tête de mort avec sept lettres. Dès la première seconde nous sommes invités avec cette formule à commencer notre travail intérieur pour espérer passer d’un état profane à un autre grâce à une dissolution de l’homme profane pour qu’une nouvelle personnalité puisse naître. Quel âge avez-vous demande-t-on souvent en loge, comme l’on fait à un enfant, mais à l’âge adulte on demande d’ailleurs de moins en moins l’âge.
Moins romanesque que d’autres aventuriers, car son aventure sera avant tout intérieure, le F.M. sera au début plutôt un aventurier symbolique à la recherche de ses propres secrets, de sa nature, de ses méandres cachés et le Maître Maçon particulièrement de la parole perdue, et donc de la vérité, de la connaissance et du sens avec justement tous les sens divers que cela peut revêtir.
Ma première planche d’apprenti était toute consacrée aux mythes, c’était une question qui m’obsédait comme phénomène social existant de tous temps y compris à notre époque et la phrase la plus essentielle de la planche était la suivante : « Le mythe n’est pas le récit d’un évènement vrai, mais le vrai récit d’un évènement ». Le vrai récit accepté collectivement par le groupe social devient une partie de sa mémoire, fonde son identité et forge ses origines. Mais comment faire vivre ce vrai récit d’un évènement qui ne se retrouve pas dans un fait historique et n’a laissé que des signifiés à défaut de signifiants ? C’est justement grâce à tous ces obstacles qui nous laissent dans une vérité toujours à construire que nous recréons le souvenir d’un paradis perdu, d’un âge d’or.
La légende d’Hiram vécue à nouveau par-dessus le temps, fonde encore et à nouveau notre cohésion et donne aussi une signification, une filiation à une œuvre en tout cas un moment fort d’exaltation puisque le récipiendaire vient se substituer à l’Architecte qui de plus renaît en lui. C’est cette substitution magique, sublime et sublimée qui nous transporte mais nous rend aussi dépositaire, responsable et aussi chercheur des secrets véritables.
Mais revenons au rituel d’ouverture des
travaux au 3° degré : après que
le frère 1° surveillant se soit assuré
que tous les frères soient bien maîtres
maçons, le Très Vénérable
Maître demande au 1° surveillant « Où
allez vous » celui-ci répond
« vers l’occident » et
plus loin il
déclare : « Pour
chercher ce qui a été perdu et que nous
espérons retrouver, grâce à vos
conseils et à notre persévérance »
Le T.V.M. demande ensuite : « Qu’est
ce qui a été perdu ? »
Le 1° surveillant répond
alors : « Les Secrets
véritables du Maître Maçon ».
Puis le TVM : « Frère
2° surveillant, comment ont-ils été
perdus ? » Le 2°
surveillant répond
enfin : « Par la mort
prématurée de notre respectable Maître
Hiram ».
Donc une parole, un secret, correspondant à un enseignement sur l’art de bâtir est perdu à cause de la mort de son dépositaire et est donc remplacée par un mot.
Voilà donc toute cette problématique qui associe, perte d’un être cher, irremplaçable, connaissant les secrets, il va bien falloir vivre avec cette frustration qui n’est en fait que la condition à l’avènement de l’homme au niveau de l’Architecte, sans sa perte il n’y a pas de rupture donc pas de recherche et donc pas d’élévation au niveau même d’Hiram qui aussi a sacrifié sa vie pour libérer le maçon de la peur de mourir, enseignant que l’essentiel réside dans l’œuvre réalisée et non pas dans l’existence de la personne.
Néanmoins il y a rupture dans la transmission du savoir, le savoir pourrait être irrémédiablement perdu si tout s’arrêtait, mais tout ne s’arrêtera pas par la volonté des disciples d’Hiram qui remplaceront le mot sacré perdu par un autre dont la portée est différente. Il a cependant l’immense mérite d’exister, de se substituer pour maintenir le groupe des disciples ou des héritiers spirituels de l’Architecte autour d’une parole qui ne pourra hélas contenir l’enseignement de la parole perdue. Cette parole ne sera pas bien sur identique à la parole perdue, mais elle servira à faire vivre une mémoire collective. Elle sera aussi un signe de reconnaissance entre frères issus d’une même origine spirituelle.
La rupture de la transmission est un drame à priori, mais cette rupture doit en fait stimuler la recherche du sens et malgré son apparence chaotique n’est elle pas plus enrichissante par l’effort à accomplir par les disciples qui doivent réinventer la parole plutôt que d’en être les transmetteurs et à un niveau inférieur les usagers ? Mais aussi vrai que le mythe d’Iram n’est pas bien sûr dans le temps historique, cette rupture de la transmission nous fait réintégrer le temps profane avec j’imagine une nouvelle renaissance peut être plus séculaire.
Encore une fois la Maçonnerie nous invite à un idéal non dit afin que chacun d’entre nous essaye de trouver sa voie grâce comme toujours à un signifié que sont les mots substitués à défaut de signifiant, la parole perdue.
Le sacrifice d’Hiram est donc assimilable à une passion qui rend tous les disciples orphelins d’un être, mais au contraire riches d’un idéal indéfini à construire en mémoire de lui. C’est pour cela, après la propédeutique des trois premiers grades que le postulant sollicite encore une rupture, pour avancer et se voir vivre dans un autre contexte. Je suis de ceux qui savent très peu de choses mais au moins qui savent qu’ils ne sont pas arrivés car le voyageur ne repasse pas deux fois au même endroit ni ne s’arrête longtemps, en effet il est un éternel néophyte toujours sur le parvis d’un temple encore fermé, humble voyageur jamais arrivé qui après avoir vu le sacrifice d’Hiram ne peut se contenter du mot substitué.