Que la volonté de Dieu soit faite !
F∴ H∴
À
la Gloire du Grand Architecte de l’Univers,
ORDO AB CHAO – DEUS MEUMQUE JUS
Au nom et sous la Juridiction du Suprême Conseil
Des Souverains Grands Inspecteurs Généraux
Du 33e degré et dernier du Rite Écossais Ancien
et Accepté,
pour la France
À la clôture des travaux, au quatrième degré, le Trois Fois Puissant Maître demande à notre Frère Inspecteur :
« Que vous a t-on appris ? ». Adonhiram répond :
« À garder le secret, à être obéissant, et à rester fidèle. Que la volonté de Dieu soit faite ». Cette phrase n’est pas une pure invention du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA). Elle figure en effet au début de la prière : le « Notre-père ». La phrase exacte étant « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » Matthieu (6 : 9-10).
Il ne s’agit donc pas dans cette « prière » d’invoquer la bénédiction divine mais de l’évoquer ; c’est-à-dire, suivant le dictionnaire, de rappeler à la mémoire. Le créateur ne saurait manquer à sa parole. Que la parole de l’homme soit peu fiable et sujette à caution, même si les serments sont prêtés sur le Volume de la Loi Sacré, personne n’en doute. Mais nier l’infaillibilité de la parole divine c’est nier le « fiat lux » créateur. Autrement dit, c’est nier la création et commettre une sorte d’apostasie.
Les notions de «volonté » et de « Dieu » ne sont pas une spécificité du grade de Maître Secret, elles accompagnent le Franc-Maçon tout au long de son cheminement vers la recherche de la Vérité et de la Parole Perdue.
Le dictionnaire définit la volonté comme la faculté de se déterminer par rapport à des actions et à les réaliser. Dans l’histoire de notre culture d’occident, l’homme ne s’est défini comme un être volontaire que tardivement. Depuis l’origine, l’expérience de l’espèce est d’être le suiveur des forces extérieures qui la dépassent et la contraignent, les dieux, la nature, quelquefois des êtres d’exception, souverains ou militaires qui paraissent être les seuls à détenir la puissance intérieure pour se déterminer et agir.
Dans la mythologie grecque, la volonté humaine fait face à la force du destin. L’histoire d’Œdipe en est le parfait exemple. L’oracle le précipite dans l’accomplissement tragique de sa destinée. Et pourtant l’épopée et la tragédie grecques qui accordent une grande place au destin, invente la volonté du héros qui repose tantôt sur l’impulsion individuelle, tantôt sur l’inspiration divine. Le stoïcisme reflète et théorise cette dualité des influences dans l’expression de la volonté. Suivant Épictète : « il y a des choses qui dépendent de nous ; il y en a d’autres qui n’en dépendent pas ». Dépend de nous ce qui vient de l’intérieur, ne dépend pas de nous ce qui vient de l’extérieur.
Descartes n’est pas loin du stoïcisme, lorsqu’il exprime la maxime : « tâcher toujours (…) à changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde. Mais le stoïcisme est en même temps un volontarisme radical. Le suicide stoïcien, bien loin de l’acte désespéré d’aujourd’hui est un acte de pure volonté libre ».
Le christianisme va accorder à la volonté une place prépondérante. Dans la trinité, saint-Augustin distingue trois facultés mentales : la mémoire, l’intellect, et la volonté qui correspondent aux trois dimensions du temps : le passé, le présent et le futur. La mémoire et l’intellect sont passifs et contemplatifs, la volonté les unit et les rend actifs. La distinction entre l’intellect et la volonté conduira un temps à une séparation entre les objets de l’entendement et les projets de la volonté. Thomas d’Aquin et surtout Spinoza dépasseront cette dualité en identifiant volonté et entendement.
Cette réconciliation des deux termes nous met mieux à même de comprendre la nature plurivoque de la volonté dans la démarche initiatique de REAA Ainsi, cette notion peut corriger la faiblesse de l’entendement, remplacer la compréhension du but ultime de la quête tout en ouvrant la possibilité de l’atteindre. Autrement dit, c’est la foi qui porte l’espérance. Karl Jaspers a eu cette formule : « je dois vouloir ce que je ne sais pas. L’être inaccessible au savoir ne peut se révéler qu’à ma volition. Le non savoir est à l’origine de l’obligation de vouloir ».
Le REAA dans sa progression par degrés de connaissance élargie, fait constamment osciller la volonté entre deux pôles : d’un côté la volonté comme expression d’une liberté personnelle qui suppose une autonomie de décision laquelle permet l’engagement, mais n’exclut pas les erreurs (erreurs reconnues et corrigées depuis le début de notre parcours, les pas du compagnons en sont un exemple). Et de l’autre l’abandon de soi à une volonté supra-humaine dont l’ordre maçonnique serait le relais car il initie et instruit en vue d’une réalisation qui dépasse la dimension individuelle du néophyte à qui les mystères de l’initiation sont transmis.
Le degré de Maître Secret ouvre le long chemin initiatique de la recherche de la Vérité et de la Parole Perdue, il comporte dans le rituel de ce grade, deux mentions de la volonté. La première apparaît au début de la réception du maître : « c’est parce que vous ne comprenez pas bien et que vous ne voyez pas bien, que vous devez soumettre votre volonté à vos devoirs de discrétion, d’obéissance et de fidélité ».
L’ascension spirituelle et le changement de plan figuré par le passage de l’équerre au compas qui s’opèrent au quatrième degré comme conséquence du meurtre d’Hiram qui a obligé à déserter le chantier, ouvre une voie nouvelle, moins matérielle, plus escarpée parce que plus spéculative, destinée à découvrir l’idée sous le symbole. Cette voie souligne l’insuffisance d’une quête personnelle et velléitaire. L’accomplissement du devoir, qu’il est plus facile de faire que de connaître, est un pré-requis à l’espoir de pénétrer peut-être dans le saint des saints.
La recherche de cette vérité immanente est corrélative du cheminement vers la transcendance que représente la connaissance du plan du Grand Architecte de l’Univers, cette démarche conjointe constituant un trait marquant du déroulement du parcours initiatique. L’invocation à la clôture des travaux du quatrième degré : « que la volonté de Dieu soit faite », en marque l’importance. Celle-ci souligne aussi le balancement constant entre l’expression de la volonté personnelle et la soumission à la volonté divine et à l’ordre qui en figure l’organisation et l’intelligence collective dans la réalité manifesté.
Au douzième degré, le Grand Maître Architecte, que je suis travaille, dans un atelier appelé la boulomie, l’endroit où l’on veut. Le rituel indique qu’il veut et qu’il construit, qu’il commence les travaux quand le génie parle en lui, qu’il les cesse quand il se tait Après le châtiment des mauvais compagnons, les travaux ont repris, mais nous sommes passés (subrepticement) du Temple de Salomon au Temple universel qui devient le symbole terrestre épuré de l’ordre cosmique, dont l’homme débarrassé des dogmes et des fausses croyances est l’image en tant que microcosme.
Le Grand Maître Architecte a poursuivi dans l’école d’architecture créée par Salomon le travail d’acquisition des savoirs inauguré au degré de compagnon et poursuivi notamment à celui d’intendant des bâtiments. Ce vaste savoir le met désormais en position de déchiffrer les plans du créateur. La volonté déployée pour percer les mystères de l’univers lui donne la liberté d’agir et de construire non plus en tant que simple ouvrier d’exécution mais en tant qu’architecte ; c’est-à-dire de co-créateur de l’édifice. Cependant, le plan n’est pas donné et écrit par avance. Donc, le Grand Maître Architecte conserve sa liberté et peut affirmer la singularité de son action qui peut se définir comme une participation à la re-création du monde.
Le contenu initiatique du rite est ainsi porteur d’une alliance et non d’une soumission au principe. C’est un dessein partagé dont la finalité reste l’affaire du Deus Absconditus (le Dieu caché). Et du Deus sive Natura (Dieu ou la Nature), qui est la substance infinie qui a elle même une infinité d’attributs, notamment l’Étendue et la Pensée. L’homme est en partie Dieu. Son âme n’est qu’un rayon de la Pensée intime et son corps n’est qu’un tout petit fragment de l’Étendue infinie. Loin d’être panthéiste, je définirai, tout simplement Dieu en tant que principe supérieur et tel qu’il me l’a été présenté lors de mon initiation dans la règle en douze points (premier point), « La Franc-Maçonnerie est une fraternité initiatique qui a pour fondement traditionnel la foi en Dieu, Grand Architecte de l’Univers ». Sans pour autant être dans un consensus, puisque notre conception du divin est intime.
Au douzième degré, la vengeance n’est plus de mise, il nous faut désigner le successeur d’Hiram afin de continuer la construction du temple de Salomon qui signifie que le franc- maçon doit construire en lui un temple qui suivant le rituel « est le système de nos connaissances, de nos idées et de nos règles de conduites, dont nous nous efforcerons de rassembler un tout harmonieux pour nous rapprocher, autant que le permet l’infirmité humaine, de la Perfection ». Mais qu’elle est cette perfection, cet idéal spirituel vers lequel nous devons tendre sinon la morale et l’éthique qui nous est propre.
Lors de la cérémonie de réception de Grand Maître Architecte, il nous est rappelé par le Rhéteur que le grade conféré comporte la construction d’un plan qu’en maçonnerie nous appelons « la compréhension par le jeu de l’intelligence, de l’œuvre du Grand Architecte De L’Univers ; c’est-à-dire la construction en nous d’un Temple à sa mesure et à sa gloire » : La Connaissance, qui est définie ensuite comme un « rapport entre un objet et un sujet, entre quelque chose d’extérieur à l’homme et à l’esprit humain ». Cette notion de connaissance s’apparente à la Gnose, déjà perçue au grade de compagnon ; c’est-à-dire la connaissance en tant que principe d’élévation vers le divin. L’homme ainsi enfermé dans sa prison terrestre, sa vie profane, veut s’élever jusqu’à l’essence divine, il ne s’appartient plus, il lui faut pénétrer le monde intelligible par le savoir absolu. Ainsi, par cette prise de conscience, le Grand Maître Architecte va construire son temple spirituel mais pour ce faire il lui faut étudier la Mathématique qui va jalonner son chemin, cette notion (la Mathématique) étant définie ici comme la Philosophie à savoir l’Amour de la sagesse et la sagesse de l’Amour ou encore comme il est écrit dans le dictionnaire c’est la « qualité de celui qui unit l’habilité à la prudence et à la bonne conduite », la devise du franc maçon n’est t-elle pas « Bien voir, bien comprendre, bien agir ».
Le lieu où l’on travaille s’appelle « la Boulomie », « lieu où l’on veut », lieu où je veux, ma volonté doit donc être ferme, il n’y a pas de gardien, nous reprenons, de notre libre volonté, la construction de notre temple après les degrés de perfection de Maître Parfait à Sublime Chevalier Élu. Le temple a été nettoyé des souillures ou assassins et il nous faut reprendre notre travail de la planche à tracer avec le compas qui nous fait tracer le cercle, où doit se retrouver le centre de l’Idée, ainsi le génie parle, donc l’inspiration vient d’ailleurs, d’en haut car les choses sont encore pour partie cachées au fond de moi, je n’ai pas encore toutes les clefs, je dois les découvrir en cherchant au plus profond de mon Être, je dois continuer à découvrir l’idée sous le symbole comme il me l’a été enseigné dès le quatrième degré, ma compréhension des choses doit être en quelque sorte divinatoire et en cela elle s’apparente au divin, j’ai les yeux fixés vers le ciel, vers l’infini.
L’image de Dieu que j’ai est celle d’un être omnipotent, omniscient, omniprésent et parfait, c’est donc qu’il existe car Dieu ne peut être imparfait, nous (Franc-Maçons) essayons à tout instant par notre démarche herméneutique de nous approcher de la perfection mais en même temps nous savons que l’homme n’est pas parfait, il lui faut continuer à travailler par une démarche alchimique sans cesse renouvelée ; Quel est donc ce travail, cette construction que je dois faire en étant élevé au grade de Grand Maître Architecte si ce n’est que je dois utiliser toute les potentialités enfouies au fond de moi, de mon « moi » au sens Freudien, le passage obligé étant le cœur au centre duquel se trouve l’amour qui se définit ici comme la compassion pour autrui qui doit toujours m’habiter.
Comme l’a écrit le Père Marie-Dominique Philippe : « L’amour est ce qu’il y a de plus grand en l’homme : c’est ce qui lui permet de se dépasser lui-même dans la découverte de l’autre, d’aller plus loin dans l’épanouissement de toutes ses richesses. Essayer de comprendre ce que représente ce dépassement pour notre vie humaine et divine, c’est pénétrer plus avant dans la compréhension de ce qu’est l’homme ». Et dans l’Évangile selon saint-Jean 15,9-17 « (…) Mon commandement, le voici : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ignore ce que veut faire son maître ; maintenant, je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître. Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et établis afin que vous partiez, que vous donniez du fruit, et que votre fruit demeure. Alors, tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l’accordera. Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres ».
Le chemin parcouru depuis le quatrième degré est important : au Frère que j’étais qui ne voyait pas bien et ne comprenait pas bien succède celui dont la devise est, comme je le disais précédemment : bien voir, bien comprendre, bien agir.
À l’âge de la plénitude, mon interprétation du divin est intime et ne peut être comparée à une autre, ma boulomie est intacte, je sais que je me rapproche de la Vérité, l’homme maçon que je suis doit travailler pour un monde meilleur, l’introspection commencée et perçue au premier degré doit m’amener à une évolution certaine du « connais-toi toi-même » qui prend alors une autre consistance, c’est le génie qui parle, la petite lumière en moi, l’être vivant, vertical que je suis est en quelque sorte bénéficiaire et dépositaire d’une fraction de divin que j’essaye d’utiliser au mieux, il me faut mettre en harmonie le concept du Grand Architecte De L’Univers avec mon concept humain ; c’est-à-dire qu’il doit y avoir harmonie, fusion entre ce qui existe ici bas comme en haut ce qui crée un hiatus avec le monde profane. Ce génie qui parle en moi n’est pas de l’ordre de la raison, cette voix intérieure peut et doit être le point de départ de notre création en éveillant en nous comme une force agissante en vue de mon perfectionnement. Mais cela ne peut se faire sans le Devoir librement consenti avec joie, discernement et détermination qui est le choix du Grand Maître Architecte, c’est par le pouvoir et l’exercice de ma volonté orientée vers le Bien, le Beau, le Bon, le Juste : le Divin que je tends vers la véritable construction.
J’ai dit, S G M !