Rassembler ce qui est épars
D∴ M∴

Ce n’est pas à vous, mes frères, que je vais expliquer la méthode maçonnique, vous la maîtrisez mieux que moi. Et pourtant comment s’y référer, comment faire une planche reposant entièrement sur elle, sans en dire au moins quelques mots ? Et, pour mieux l’illustrer, en donner quelques définitions éparses recueillies çà et là.
* La méthode maçonnique est initiatique.
* La méthode maçonnique « est une méthode traditionnelle pour les temps nouveaux » disait Alain Pozarnik
* Pour Guy Dupuis c’est : « Passer du verbe avoir au verbe être ».
* Désapprendre pour mieux réapprendre, sûrement, faire du vide pour faire de la place.
* Parce qu’elle est a-dogmatique la méthode maçonnique ne propose pas une voie unique mais un ensemble de voies, « les voies qui nous sont tracées » parmi lesquelles chaque F choisira son chemin singulier selon ses convictions.
* Et surtout pour moi, elle est une méthode pour structurer le travail sur soi-même.
Mais connaissez vous une seule méthode d’apprentissage, d’enseignement, que la matière soit intellectuelle ou physique, qui ne nécessite aucun effort ? La méthode maçonnique n’échappe pas à cette règle. Elle repose sur un effort de compréhension et d’adaptation sans lequel aucun progrès ne sera possible, dans notre monde d’aujourd’hui globalisé par les échanges et le commerce mais écartelé par les cultures.
Le projet du maçon est défini par ces deux propositions qui, dans tous les rites maçonniques, sont répétées souvent : « Aller plus loin » et « Rassembler ce qui est épars ». Devoir de faire œuvre de construction, objet fondamental de la franc-maçonnerie, en constituant un ensemble ordonné suivant les règles de l’Art Royal et de la démarche maçonnique.
Lorsque, tout juste initié, la lumière nous est donnée et que notre regard parcourt l’environnement du temple, bien sur on distingue nos nouveaux frères, épées rangées, tous différents, mais aussi et peut-être surtout, un ensemble d’objets divers, « objets épars » sans qu’aucune relation entre eux ne puisse s’établir. On comprends, bien sur, que ce sont des symboles, on a entendu il y a quelques minutes : « ici tout est symbole » mais a part parodier Prévert et en faire un inventaire, comment établir une relation entre : 3 fenêtres grillagées, 2 colonnes avec chacune une grenade posée dessus, une équerre, un soleil, un compas, une lune, un œil dans un triangle, une corde à nœuds, une lettre G au milieu d’une étoile à 5 branches une voûte étoilée et le volume de la loi sacrée… Pour moi ces objets sont épars puisque je n’ai aucun sentiment de relation entre eux. Ce sont des entités indépendantes, des individualités qui ne forment ni un ensemble, ni un groupe. Alors chercher à les rassembler, d’accord mais pourquoi ? Dans quelle intention et puis alors comment faire ? Avec quelle volonté, pour quelle motivation, sous la pression de quel besoin ? Et en même temps, il me vient à penser à mes souvenirs, aux choix qui m’ont fait avancer, aux images dispersées dans le temps, dans ma mémoire, dans ma conscience : « Objets épars » ?

Rassembler, consiste pour moi a créer un assemblage. Chaque élément apporte sa spécificité propre et peut, à chaque instant, être distingué des autres. Rassembler en respectant les qualités de chacun en prenant comme dénominateur commun la spécificité commune. En Franc-Maçonnerie l’équerre et le compas sont traditionnellement rassemblés dans une relation particulière ; cette relation n’est pas une union, pas une fusion mais un assemblage ou chacun garde son utilité propre, sa forme propre mais ensemble symbolisent le rassemblement de la rectitude permanente de l’équerre et de la variabilité nécessaire du compas. Il faut rassembler les pierres, chacune dans leur fonction, pour bâtir le temple !
Rassembler c’est mettre en relation. Une porte d’entrée, des fenêtres et lorsque mon regard s’élève un toit, une cheminée une antenne TV mon inventaire s’enrichit au fur et a mesure que ma vision apporte à mon cerveau les nouvelles informations qui, rassemblant ces éléments, les met en relation et me fait comprendre que je suis en face d’une maison. Un ciseau, un maillet, une pierre brute, un fil à plomb, un pavé mosaïque, une pierre taillée, le volume de la loi sacrée… au-delà de cet inventaire mon cerveau de FM rassemble et élabore par la raison que je suis dans un temple. Cette relation n’existe que pour celui qui la construit et si nos cinq sens nous permettent d’appréhender les objets épars ils ne suffisent pas pour comprendre la relation immatérielle qui les unit. Pour rassembler ce qui est épars il me faut plus que mes cinq sens. Il faut une intuition, un savoir particulier, un vécu peut-être un sentiment qui rassemble et fait émerger dans ma conscience une représentation qui soudain a un sens. Ce sentiment court-circuite la réflexion et, ce mouvement intellectuel, antagoniste de la raison qu’il complète, déclenche et guide l’élaboration d’une relation entre les objets. La méthode maçonnique tend à développer l’intuition en complément de la raison, elle oblige le franc-maçon par la pratique des rituels à travailler sur les symboles. Rassembler ce qui est épars fait passer de la pluralité des spécificités à une spécificité commune mise en valeur. Rassembler ce qui est épars fait passer d’une succession d’impressions à une organisation qui fait sens, à une représentation. Rassembler ce qui est épars c’est organiser nos savoirs et nos connaissances pour donner un sens à l’univers en introduisant un ordre dans les représentations symboliques que nous en avons. Pour nous mortels, la quête de sens consiste aussi à tenter de comprendre l’ordre des choses. La multiplicité des éléments qui apparaissent indépendants les uns des autres peut-elle être reliée par une Loi qui les gouvernerait tous ? L’ordre à partir du désordre, Ordo ab chao. Rassembler, classer et ordonner de façon à donner une juste place à chaque chose c’est ça la connaissance. Connaissance synonyme ici de qualité d’être.
Parce qu’elle se veut universelle, la FM se propose de réunir ce qui est épars et qui,
sans elle, continuerait de s’ignorer. Et pour cela il faut connaître le monde. Et pour connaître le monde il faut voyager et aller à la rencontre des autres.
Dans le rituel d’instruction au 3ème degré à la
– demande : Comment voyagent les M Maçons
– réponse : de l’orient à l’occident et de l’occident à l’orient et par toute la terre. – demande :
– Dans quel but ?
– réponse : Pour chercher ce qui a été perdu. Rassembler ce qui est épars et répandre partout la Lumière.
Les FM voyagent, cela fait partie de la méthode, en effet le sédentaire attend que le monde
vienne à lui, par contre le FM va à la rencontre du monde pour en tirer ses expériences. Et comme l’oasis où les nomades trouvent à boire et à manger, la Loge maçonnique rassemble ceux qui sont épars, que le quotidien sépare et qui sont a la recherche de sens pour leur vie. Ils viennent là pour se nourrir spirituellement.
La Loge rassemble ce qui est épars. Avant chaque tenue, les F réinstallent le Temple et le remettent en ordre. Ils ont rassemblé ce qui était épars, les outils et les symboles. La loge centre de l’union et de l’unité, est en état pour recevoir les F afin d’y travailler et permettre la construction. Au sein de la FM, ce rassemblement est également favorisé par l' »adhésion » au rituel pratiqué dans la L, en ce que, notamment, le dit rituel favorise la libre circulation de la parole… libre, encourage l’écoute intelligente et le respect de l’autre, préserve l’égalité de chaque maçon homme libre dans une loge libre, entretient la fraternité, développe l’effort laborieux de chacun, suscite le travail collectif. Rassembler ce qui est épars, est aussi le résultat de nos réflexions, de nos opinions, de nos compétences, de notre fraternité pour poursuivre notre quête individuelle et collective de Vérité. Rassembler ce qui est épars pour tendre, à l’harmonie, à la concorde universelle dans le respect de nos différences, de nos divergences même, pour réaliser l’égrégore de la loge, en rassemblant les frères éloignés par la pensée et le cœur. (Un égrégore est, dans l’ésotérisme, un concept désignant un esprit de groupe, une entité psychique autonome ou une force produite et influencée par les désirs et émotions de plusieurs individus unis dans un but commun.). Le rituel nous rappelle que la chaîne d’union lie et relie tous les Maçons dans le temps comme dans l’espace, par elle, devront s’unir les francs-maçons de tous les rîtes, de tous les pays, efforçons nous de rapprocher tous les Hommes par la fraternité universelle. Ce symbole fort rassemble ce qui est épars et nous rappelle également, que les racines sont indispensables pour se projeter dans l’avenir. Réunir Force – Sagesse – Beauté, pour œuvrer à rassembler ce qui est épars pour travailler et construire. L’œil de la connaissance, de la conscience, rassemble ce qui est épars pour représenter, notamment, l’unité, le monde, l’univers, l’universalité. Le pavé mosaïque constitue le symbole de l’union de tous les maçons. Rassembler ce qui est épars constitue une définition du processus initiatique dont chaque maçon doit s’imprégner. En loge, le vénérable maître en chaire a pour mission principale de créer et de maintenir l’unité de la Loge, tout en préservant la nature de chacun. Il est le garant de la construction du temple, en veillant à l’épanouissement et à la progression individuelle de chaque frère de la Loge. Il s’agit en fait d’un point de départ, si cette unité et se rassemblement est possible lors de nos tenues, alors nous donnons un lieu à l’Utopie qui devient ainsi réelle, la fraternité universelle est en marche. Rassembler c’est me semble t’il reconnaître l’origine et la destinée commune des hommes, l’identité de leurs aspirations, c’est nous aimer en les aimant, avec compassion, tolérance et fraternité.
C’est la façon de rassembler qui donne du sens. La méthode maçonnique
accompagne le FM dans sa quête de vérité, sa quête de justice et de vertu. De nos jours nous vivons de plus en plus dans une culture du paraître, de l’image, qui veut faire croire ce qu’elle fait voir alors que c’est le savoir qui fait voir. Image ou imagination, produit de la science et de la technique. Image qui sollicite notre imagination pour intérioriser la connaissance par le symbole et le mythe. Mais qui organise, à sa façon ce nouveau rituel ?
« L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait point d’horloger » disait Voltaire. Pas d’horloger mais un Grand Architecte de l’Univers pour le F M de la Grande Loge de France. Le Grand Architecte de l’Univers représentation du principe créateur est la cause première de toute chose et pourtant dans la tradition comme dans la science l’origine est représentée par le deux, Adam & Eve, le Yin & le Yang, la matière et l’antimatière, le un & le zéro du système binaire. Pour nous F M la force des antagonismes est dans le pavé mosaïque, le soleil & la Lune, la colonne B & la colonne J. La représentation symbolique individualise toute chose, de sorte que le sujet lui-même se représente comme isolé du monde dans lequel il existe. La représentation du réel est incomplète sans son décrypteur. La connaissance du réel exige donc avant toute chose la connaissance de soi pour introduire efficacement ce soi dans le référentiel du monde.
Le symboliste postule que le savoir objectif passe par le savoir subjectif, comme le dit Socrate : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras le monde et les dieux ».
Mais comment ce connaître soi-même ? L’introspection et la connaissance de soi demandent une grande humilité, une grande capacité à oublier son amour propre et ne pas penser que l’on se connaît « une fois pour toutes». Tout d’abord « suis-je celui que je crois être ou celui que les autres, chacun des autres croient que je suis ? » Suis-je l’ouvrier à mon travail, le père protecteur à la maison, le fils rebelle chez mes parents, l’époux attentionné ou le copain du rugby ? Tous à la fois ; personnalités éparses du moi chacune dans son contexte particulier. Personnalités à rassembler pour être moi. Pour constituer un assemblage meilleur et encore perfectible. L’introspection est aussi le premier instant de la méthode maçonnique dans ce quelle a d’initiatique. V.I.T.R.I.O.L (Visita Interiora Terrae Rectificandoque Invenies Occultum Lapidem) « Descends dans les entrailles de la terre c’est-à-dire au plus profond de soi et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée » cette « pierre cachée » qui en fait est le « moi profond » de l’initié. Ce 1er travail permet de rassembler ses contradictions avant d’envisager la poursuite de la réflexion au sujet des autres. Au premier degré le fil à plomb, tombant à l’aplomb du centre du pavé mosaïque, symbolise l’introspection. Il nous donne accès à la connaissance de nos mécanismes de pensée, de nos attitudes et de notre comportement. L’introspection nous permet de mettre de l’ordre dans les perceptions que nous avons de nous même et la méthode maçonnique permet d’apporter un peu de lumière à notre conscience. Le symbolisme met l’accent sur le savoir subjectif et la voie symbolique est celle de l’introspection. Il rappelle les forces de l’esprit et de la matière. Rassembler ce qui est épars est un acte symbolique qui constitue à réunir la fraction extérieure de l’initié, à l’autre intérieure à lui pour ne faire qu’un tout, désormais indissociable.
Donner corps à sa spiritualité (Spiritualité c’est-à-dire ce qui concerne la vie de l’esprit, le passé la mémoire, la conscience, le futur les projets). Rassembler ce qui est épars revient à passer des pluriels à un singulier, de la diversité à l’unité et pour le Maître Maçon de la circonférence au centre du cercle. Le Temple, lieu sacré où le temps et l’espace sont suspendus permet de rassembler ce qui est épars : les symboles, les mystères, le visible, l’invisible. Le symbole ne rassemble-t-il pas toutes les images qui sont éparses ?
En conclusion, « Rassembler ce qui est épars », ne serait ce pas à la fois, le commencement de notre idéal, une philosophie de la méthode maçonnique et une démarche symbolique ? Notre engagement s’inscrit dans l’histoire, ô combien éternelle et unique, des hommes et de l’Humanité. Le franc-maçon doit rassembler ce qui est épars, pour et par la fraternité et l’Amour de l’autre, alors il aura atteint, la Sagesse, en prônant l’Amour Fraternel, la Connaissance et la Tolérance. Le Maçon doit réunir les verbes connaître et aimer, en définir le sens profond ce qui impose une recherche nécessairement philosophique et spirituelle. C’est aussi faire prendre conscience à notre moi qu’en se penchant sur le sort de l’homme en général et de nous même en particulier, on peut assembler des valeurs qui peu à peu deviendront communes et naturelles et qui permettrons de répondre à une de nos quêtes quotidiennes, améliorer l’homme et la société.
J’ai dit.