Vous n’accepterez aucune idée que vous ne compreniez et ne jugiez vraie
Non communiqué
A moi, le sceptique, l’obstiné, le râleur, serait presque une litote.
Toutefois, il me faut me souvenir que cette sentence est adressée, par le T F P Maît, à l’issue du premier voyage de l’accession au 4e degré. Elle est à mettre en parallèle de celle faite après le deuxième voyage : « Respectez toutes les opinions, mais ne les acceptez pour justes que si elles vous apparaissent comme telles après les avoir examinées », en comprenant qu’il convient de ne pas profaner le mot de Vérité en l’accordant aux conceptions humaines, car la Vérité est inaccessible à l’esprit humain.
Mais, d’entrée, se pose une question. En traitant le sujet qui m’est imposé, cela signifie-t-il que je souscrive à l’affirmation ? Il convient, dès lors, que je m’interroge sur les raisons d’admettre ou de rejeter le postulat, gardant à l’esprit que cela implique également la possession ou l’ignorance d’une connaissance ou d’un savoir.
Cela n’est-il pas également à mettre en relation avec la liberté du F-M ? En effet, si le F-M est libre de ses pensées, il ne peut donc admettre pour vraie une idée sans l’avoir soumise à l’épreuve de sa compréhension et de son jugement. À défaut, il se ferait esclave d’un dogme et partant, perdant sa liberté, obérerait sa qualité de Maçon libre.
Il convient peut-être également de se souvenir que parmi les Olds Charges figure l’obligation d’être sain de corps et d’esprit pour être reçu F-M. En effet, s’il est à craindre qu’une personne, souffrant dans son corps, éprouve quelques difficultés à s’investir dans une démarche susceptible de mobiliser toutes ses facultés intellectuelles, il semble surtout illusoire d’espérer une réflexion claire, cohérente et structurée d’un esprit perturbé.
L’esprit sain doit, par contre, se garder de prendre les mots pour des idées et s’efforcer de toujours découvrir, et comprendre, l’éventuel sens caché de leurs représentations. Bien que les idées puissent être exprimées par des mots, ceux-ci peuvent être creux, pratique très actuelle appelée « langue de bois » et par laquelle ses utilisateurs tentent de nous payer. Il faut ainsi se garder de se forger des idoles humaines et d’agir aveuglément sous leur impulsion, mais décider par soi-même des ses opinions et de ses actions, en s’efforçant d’écouter tous les hommes avec attention, déférence, et la ferme intention de les comprendre, ainsi que l’énonçait Rabelais en disant : « Parce que, selon le sage Salomon, sapience (sagesse) n’entre point en âme malivole (de mauvaise volonté) et science sans conscience n’est que ruine de l’âme », citation qui me semble intéressante à plus d’un titre et que je crois regrettable d’être trop souvent limitée à sa partie terminale.
Mais encore : semblant qu’aucune idée n’est universelle et éternelle, je crois qu’il convient de compléter l’affirmation, thème de ce travail, par : « jusqu’à nouvel ordre ! ». Il semble également possible d’affirmer qu’il convient au F-M de développer son sens critique.
Ainsi, si nous convenons que l’évolution positive du monde est fruit de la réussite, elle est, tout autant, conséquence de l’échec. En effet, il convient de ne jamais oublier que notre monde (notre Univers, peut-être) est le jeu d’une permanente dualité. Un exemple : si l’inventeur de la roue l’avait fait carrée et que personne n’ait jamais émis de critique, nous aurions toujours des roues carrées. Ainsi, je crois que ce n’est pas la réussite, la satisfaction ou la perfection qui font avancer le monde, mais l’échec, l’insatisfaction ou l’imperfection. Même si cela n’est que relatif ou partiel. La satisfaction, non contestée, non critiquée, mène à la vanité et à l’orgueil qui, eux-mêmes, mènent à la sclérose. L’échec, ou, du moins, l’insatisfaction, surmonté, amène à se remettre en question, à se dépasser, à se perfectionner, à évoluer sans cesse vers le mieux, le bien, le vrai, le juste.
Pour cela, l’individu dispose du puissant outil qu’est la méditation, préalable indispensable à la compréhension, elle-même devant précéder le jugement qui, à défaut, risque d’être erroné, injuste, voire inique.
Le dogme, c’est la fossilisation, c’est la mort. Tout au contraire, la critique, l’ouverture d’esprit à la pensée humaine en général, l’abandon des a priori, c’est l’évolution, c’est la vie. Si certes, il convient de s’inspirer des Lumières du passé pour éclairer l’avenir, se confiner dans le passé revient à se momifier. Et, malheureusement pour les pharaons, on n’a jamais vu de momie revenir à la vie.
Le F-M qui œuvre à l’amélioration de l’humanité écrit et chante un hymne à la vie et, par ce fait, ne saurait être le sujet d’un dogme. Sa liberté se manifeste ainsi par son sens critique et ne peut, dès lors, accepter aucune idée qu’il ne comprenne et ne juge vraie. Pour ce faire, il lui faut toutefois, et impérativement, cultiver et étendre son savoir et ses connaissances. Il me semble ainsi possible de hiérarchiser les devoirs du F-M qui, après avoir vu le vieil homme mourir pour renaître à une vie nouvelle en ayant abandonné son enveloppe de préjugés et d’apparences, ayant acquis le devoir d’être libre, doit : au premier degré, et dans le silence, mettre en œuvre cette liberté afin de réaliser une introspection par la réflexion (poser les bases de sa nouvelle personnalité, dégager le vrai, élaborer la thèse) ; au second degré, retrouvant la parole, et son autonomie, recommencer à bâtir en se cultivant (prémices de l’acquisition du sens critique, vérifier la justesse, imaginer l’antithèse) ; enfin, au troisième degré, achever sa reconstruction et pouvoir la présenter au monde (rayonner vers l’extérieur, pouvoir assurer que l’œuvre est bonne, réaliser la synthèse) ; puis, au quatrième degré, et dans le secret, en pouvant, comme l’a écrit notre Fr Rudyard Kipling « voir détruit l’ouvrage de sa vie et, sans dire un mot, se mettre à rebâtir », remettre sur le métier tout son ouvrage afin de développer encore et toujours ce sens critique, afin de prendre pleinement conscience que rien n’est jamais acquis, et qu’il est parfois plus facile de faire son devoir que de le reconnaître, voire de le connaître.
Face au thème de ce travail, trois positions me semblent possibles :
– la rejeter et être ou
se faire le jouet des opinions des autres, devenir une girouette ou une
bouche folle pour exciter les sots ;
– l’admettre et la reconnaître pour juste et vraie
afin de devenir seul maître de sa pensée ;
s’en dispenser, ce qui supposerai détenir la
science infuse, la Connaissance (avec un «
C » majuscule),
être un « Connaissant ».
Je ne saurai être cela. J’espère ne pas faire partie des premiers. Il me reste, encore une fois, la voie médiane : celle de la réflexion.
Mais celle-ci m’en impose d’autres sur la modestie, la confiance, la capacité à reconnaître le savoir, la ou les connaissances des autres, la capacité à distinguer la critique constructive de la contestation stérile. En effet, il serait possible de voir dans l’usage de l’affirmation, thème de ce travail, une certaine vanité ou, tout au moins, l’expression d’une méfiance, si ce n’est d’une défiance, envers les autres, voire d’un doute quant à leurs capacités ou leurs connaissances.
Mais, dans le cas qui nous préoccupe, il ne s’agit pas de doute, de critique systématique ou de scepticisme gratuit. Il s’agit de non-dogmatisme, de contester l’immuabilité des choses. Si nous reprenons l’exemple de la roue que je citai précédemment, il n’était pas question de critique ou de doute ; l’invention est admirable. Par contre, certains problèmes apparaissant à l’usage, il a fallu remettre l’ouvrage sur le métier afin de les résoudre. Ainsi, l’échauffement de l’ensemble par la friction roue/essieu et l’usure qui en résultait ont été résolus par un apport de graisse, puis par l’invention du roulement. La nécessité d’arrêt par l’invention du frein et aujourd’hui de l’ABS. L’absorption des inégalités de la route par l’invention de la suspension, puis du pneumatique et enfin de l’amortisseur. L’invention initiale est toujours là, mais a été réexaminée à l’apparition de chaque nouveau problème. Il ne faut pas non plus oublier que l’homme peut se tromper. Ainsi, le doute que sous-tend le thème de ce travail n’est pas la marque d’une méfiance gratuite mais l’effet de la raison.
La F-M, fille du siècle des Lumières, ne pouvait admettre la confiance aveugle en un dogme et ses manifestations perverses : Galilée en a su quelque chose.
Il se pourrait également qu’il ne faille accepter une idée que l’on ne comprenne et ne juge vraie parce qu’elle ne saurait être véritable, au sens maç du terme, ayant peu de chance de correspondre à la « Parole perdue ».
J’espère, par ces quelques lignes, vous avoir exposé, MM TT CC FFr Maît Se, pourquoi nous ne saurions, généralement, accepter aucune idée que je nous ne comprenions et ne jugions vraie.
Mais, il reste encore au moins une interrogation : devons-nous, toujours et systématiquement, n’accepter une idée qu’à ces conditions ? Cela aurait quelque chose d’inhumain. En effet, dans ce cas nous refuserions de manière absolue la possibilité de faillir. Nous rejetterions le droit à l’erreur. Nous refuserions d’avoir le courage de nous tromper et, surtout, de le reconnaître ! Craignions que la systématisation de cette prudence n’amène à un scepticisme sclérosant que le Cardinal Mercier résuma par cette sentence : « Quand la prudence est partout, le courage n’est nulle part ! ».
Conclusion
En guise de conclusion, permettez-moi ces quelques lignes.
Graham Greene a écrit : « Partager un même doute réunit peut-être davantage les hommes que partager une même foi. Le croyant se querellera avec un autre croyant à propos d’un obscur point de doctrine ; le sceptique, lui, ne se querelle qu’avec lui-même ».
Devrions-nous en déduire que le doute est ce qui nous réunit ? Je ne sais ! Mais si, dans bien des cas, il est souvent méritoire de reconnaître son ignorance ou son inexpérience – ce qui revient à peu près au même – dans bien des cas, seule la fierté ou la vanité nous empêche de l’avouer.
Un grand médecin, sir William Osler, faisait ainsi sa tournée à l’hôpital, suivi de son escorte d’élèves. Parfois, ayant examiné et interrogé un malade, il écrivait sur la feuille de rapport les initiales « DSS ». Un étudiant osa un jour lui demander ce que signifiaient ces lettres. Osler haussa les épaules en souriant et répondit : « Dieu Seul Sait ! ».
Je ne suis pas médecin, encore moins grand, mais ce que je crois savoir c’est que je ne sais rien. Je garde toutefois à la mémoire la maxime du Taciturne selon qui : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ! ».
T F P Maît, et Vous tous, mes FFr Maît Se, j’ai dit.