Les métaux – métaux spirituels, métaux temporels
M∴ L∴ M∴
Un homme à la barbe rousse et à la tenue sombre m’introduit dans un petit réduit, plongé dans l’obscurité. Il allume une bougie. Sous son faible éclairage, je distingue une chaise ainsi qu’une table sur laquelle sont posés divers objets. Il me demande d’attendre là pour remplir un document qui me sera apporté tout à l’heure. Je m’assois, il referme la porte derrière lui, me laissant seul avec mes pensées…
Quelque temps plus tard, on ouvre la porte. L’homme est
vêtu de sombre comme le précédent, son
visage est grave. Sans un sourire, il me donne un imprimé
à remplir « comme mon testament
». Il me demande de lui confier mes objets en
métal. Il me précise : objets de valeur,
« qui brillent ».
Ceux-ci me seront rendus après l’initiation,
ajoute-il pour me rassurer. Je ne comprends pas la raison de sa
demande. Aussi, de prime abord, je ne vois rien à lui
confier, puis je me ravise et je lui donne mon stylo en argent. Cet
objet avec lequel je travaille tous les jours m’est tellement
familier que j’en avais oublié la valeur
« terrestre ». J’entends en sourdine le
son d’une cornemuse qui me paraît assez
éloignée. Sa mélodie m’apaise et
m’accompagne doucement hors de la réalité…
C’était il y a quelques années, un extrait de mes impressions d’initiation. Depuis, les techniques ont évolué et le clavier a détrôné ce stylo à plume qui se repose maintenant sur mon bureau.
En Franc-Maçonnerie, la notion de « métaux » est présente avant même l’initiation, dès l’entrée dans le cabinet de réflexion. Elle est préalable à la première épreuve, l’épreuve de la terre.
Selon le rituel du premier degré, l’expert
s’adresse ainsi au postulant :
« Monsieur, c’est ici que vous allez subir votre
première épreuve, que les anciens
initiés appelaient l’épreuve de la terre. A cette
fin, il est indispensable que vous vous détachiez de toute
illusion trompeuse et, pour vous rendre sensible
matériellement à ce qui doit s’accomplir en vous
spirituellement, je vous prie de me remettre ce que vous portez sur
vous de précieux et, en particulier, tous objets en
métal, qui symbolisent ce qui brille d’un éclat
trompeur. »
Quelle peut être l’origine de ce symbolisme du métal ?
On peut penser que l’or, l’argent ou encore les pierres précieuses seraient plus appropriés pour représenter l’éclat, la brillance, la richesse. Alors pourquoi l’expert insiste-t-il en précisant : « …en particulier, tous objets en métal… » ?
Étymologiquement, le mot «
métal » vient du latin metallum, du grec metallon
et du sanscrit matalika. Genesius lui donne une origine
sémitique, la racine arabe « matal
» signifiant « frapper
», principalement le fer ; ce qui l’associe à la
forge. Ce mot sémitique aurait été
apporté par les Phéniciens et adopté
simultanément dans la Grèce et dans l’Inde, puis
par les romains.
Le fer météorique a été
travaillé dès le troisième
millénaire avant Jésus Christ. La
découverte et l’usage de ce métal a
marqué un tournant décisif en Europe et au Proche
Orient. C’est l’âge du fer, la dernière
étape de la préhistoire, qui
précède l’entrée de ces civilisations
dans l’histoire.
Ce métal a des caractéristiques physiques naturelles très supérieures au cuivre et au bronze au niveau de la dureté et du pouvoir de coupe. Alors qu’un outil en pierre taillée, en obsidienne ou dans les métaux précités suffit amplement pour les tâches pacifiques, ménagères ou techniques (aujourd’hui encore, les outils de luthier, par exemple, sont en bronze), c’est dans la guerre et le combat que la supériorité du fer donnait un avantage incontestable. Une fois forgé et trempé, il surpassait tous les autres matériaux utilisés pour les armes.
Cette vocation martiale d’instrument de mort fait du fer
un symbole de force dure, sombre et impure. De nombreuses traditions le
considèrent ainsi :
Les druides n’avaient pas le droit d’utiliser ce métal pour
couper le gui.
Pour Platon, les habitants de l’Atlantide – civilisation
élevée – chassaient sans armes de fer.
L’Égypte ancienne identifiait ce métal
aux os de Seth, divinité des ténèbres
: de toutes les œuvres que l’on a pu retrouver de
l’Égypte ancienne, dans les pyramides ou ailleurs,
pas une ne contenait du fer, bien que ce métal fût
connu des égyptiens. Il était
véritablement le symbole du mal.
La tradition biblique oppose le fer au cuivre ou au bronze comme le métal vulgaire au métal noble : les outils de fer étaient proscrits dans la construction du temple de Salomon. Il est à noter que le nom de Caïn – le premier meurtrier de l’histoire – signifie dans certaines langues sémitiques « forgeron », le maître du feu, redouté ou respecté, mais craint.
Dans la fameuse théorie des races d’Hésiode, la race de fer est celle qui vient en dernier, et c’est la race des « brutalités et des tyrannies ». De même, selon la doctrine hindoue des Yugas, nous sommes actuellement à la fin de l’âge de Fer, le plus matériel et le plus terrible de tous.
La fabrication d’objets en fer et notamment de lames nous renvoie au riche symbolisme de la forge que je ne ferai qu’effleurer. Les quatre éléments interviennent : la terre d’où le minerai est extrait et qui aidera ensuite le dos de la lame à conserver toute sa souplesse grâce à la trempe sélective évitant ainsi qu’elle ne casse au combat, l’air qui alimente le feu de forge et permet le revenu (opération qui succède à la trempe), le feu qui permet l’extraction du minerai de la roche et qui rendra le métal prêt à être travaillé par le marteau, et enfin l’eau qui apporte la dureté au tranchant lors de la trempe. En sus de ces quatre éléments fondamentaux, des matériaux issus du règne animal étaient fréquemment utilisés comme la corne pour la cémentation et l’apport de carbone.
La trempe a une origine lointaine. Outre l’eau, plusieurs matières furent utilisées au cours des siècles pour donner au métal la dureté nécessaire à la fabrication d’une lame. On fait même état d’une pratique ancestrale ayant existé au Japon où la trempe des sabres était réalisée en transperçant avec une lame rougie au feu à plusieurs reprises une victime humaine désignée, en général un prisonnier. A cela rien d’étonnant puisque le sang contient des éléments chimiques favorisant la dureté lors de la trempe. Outre l’intérêt chimique, tout de même discutable, cette opération visait à ce que le sabre s’approprie l’énergie du vaincu. On voit l’aspect fantastique de l’opération notamment lorsqu’elle s’accompagnait d’un rite magique et si l’on sait que depuis toujours sang et esprit sont en étroite relation.
Les quatre éléments présents dans le processus de forge transforment le fer en acier, sublimant ses qualités physiques intrinsèques, tout comme les quatre voyages de l’initiation, symbolisés par ces mêmes éléments, transforment le profane en initié. Au cours de ses voyages, il aura subi quatre purifications avant de recevoir la Lumière.
L’analogie est évidente avec l’alchimie. Son but est de transmuer les métaux, notamment de l’or à partir du plomb. Il va de soi qu’ici, les métaux sont considérés comme des symboles, que le plomb représente l’homme moyen, dirigé par sa nature inférieure, tandis que l’or représente l’homme purifié et régénéré, l’initié, celui qui est parvenu au bout du chemin initiatique.
Évoquant l’Art Royal et l’alchimie, Constant Chevillon disait en 1937 : « …sur le plan spirituel, c’est la stabilisation de la conscience dans les hautes sphères intellectuelles, c’est la découverte de l’élixir de vie, ou plutôt, d’immortalité. Ainsi le maçon est un alchimiste, mais dans ce dernier sens seulement. II ne travaille pas à la transmutation des métaux : son labeur quotidien consiste à perfectionner son humanité, à purifier, à développer sa conscience, pour en faire un feu vivifiant, un feu inextinguible. »
Je laisserai à d’autres frères, plus qualifiés que moi le soin de développer ce vaste sujet.
Le rite initiatique et symbolique du
dépouillement des métaux est très
ancien et dépasse le cadre même de la
Franc-Maçonnerie. Comme évoqué plus
haut, Il se rattache au caractère impur attribué
au fer et par extension de langage aux métaux. Les
métaux ont souvent été
considérés comme maléfiques,
puisqu’ils proviennent de la terre, autrement dit des mondes
souterrains. Et par là même le forgeron, qui
travaille le métal, a lui aussi été
souvent exclu de la société, bien qu’il
ait pu jouer par moment un rôle social capital.
En abandonnant ces « métaux », le
postulant marque son détachement de tout bien
matériel et de toute convention, affirmant ainsi sa
volonté de recouvrer l’innocence originelle. Cet abandon de
tout ce qui est corruptible est l’un des éléments
qui participent à la « mort du vieil
homme » et le prépare à la
résurrection symbolique.
Notre frère Daniel Ligou dit à ce
sujet :
« Le rituel maçonnique est
conçu pour faire naître par sa pratique, dans
l’esprit des profanes et des adeptes, des états de confiance
favorable. C’est en réalité un instrument
remarquable de psychologie appliquée. Le
dépouillement des métaux est un des moyens les
plus sûrs, les plus efficaces pour apprendre aux adeptes
à penser mieux, raisonner plus juste. Les esprits
débarrassés de tous ces faux biens se
préparent à l’acquisition de la réelle
connaissance et à l’acquisition d’incontestables richesses.
»
Quels sont donc ces faux biens dont il faut se défaire ?
A chaque tenue, juste après l’ouverture de la
Loge, le Vénérable Maître
déclare : « Mes frères, nous
ne sommes plus dans le monde profane, nous avons laissé nos
métaux à la porte du Temple ; élevons
nos cœurs en fraternité et que nos regards se
tournent vers la Lumière ! ».
Seulement à ce moment, le lieu est consacré, le
temps n’est plus le temps profane mais le temps symbolique et les
métaux spirituels n’ont pas lieu d’être dans cet
espace.
D’évidence, les métaux représentent tout ce à quoi nous sommes attachés dans le monde profane. Plus précisément, tout ce qui est matériel qui, du fait de notre peur de le perdre, peut nous empêcher d’avancer sur la voie du développement.
Les métaux représentent donc toutes les richesses utiles, mais illusoires et temporaires que l’homme – par obligation – abandonne à sa mort. Ce sont elles qu’il doit, en qualité de franc-maçon, apprendre à abandonner à sa mort symbolique lors de l’initiation et à chaque tenue pour se diriger vers la Lumière et la sagesse.
Ces métaux là n’ont pas qu’un côté négatif. En effet, le Vénérable Maître précise, lors de la restitution des métaux au nouveau frère : « …ces métaux, convenablement manié par le sage, peuvent aussi servir à faire le bien. »
La richesse, fruit du travail n’est nullement condamnable. Il convient de lui attribuer sa juste place et de ne pas se laisser aveugler par elle, aux détriments de la richesse spirituelle.
Au-delà de cette notion pécuniaire, laisser ses métaux à la porte du temple, c’est surtout être neuf, sans passion ni préjugé, avoir un cœur et un esprit serein pour être attentif à ce qui se passe dans la Loge, se laisser pénétrer par l’énergie de l’instant et participer à l’égrégore. Pour y arriver, nous devons nous astreindre à :
Ne pas prendre pour vérité les mots et les idées toutes faites, mais les analyser, et n’accepter que celles que l’on juge vraies. Ne pas rester ignorant et poursuivre sa réflexion.
Ne pas utiliser de pouvoir profane dans l’atelier (titres et fonctions ne doivent – ne devraient pas – franchir le seuil de la Loge).
Abandonner toute idée de pouvoir, aussi, au sein de nos ateliers ou obédiences et conserver une ambition mesurée, ce qui évitera bien des maux dont les conséquences sont sans commune mesure avec la futilité et la vanité de cette démarche.
Laisser nos préjugés, nos passions, pour mieux accepter l’autre, pour mieux l’écouter avec respect et en silence, pour mieux être responsable de nos paroles, de nos prises de positions, de nos votes…pour refuser la lâcheté.
En un mot, pour être seul juge et maître de notre jugement.
Et, au cas où nous aurions des
difficultés à appliquer ce principe, ou, s’il
nous venait d’oublier de laisser ces métaux à la
porte du temple, le rituel a organisé la prise de parole en
Loge :
« Elle circule selon un parcours triangulaire qui
passe par l’Orient. Le frère doit la demander au surveillant
de la colonne opposée à la sienne et attendre que
le Vénérable Maître lui donne. Il doit
ensuite se mettre debout et à l’ordre pour s’exprimer. Ce
discours indirect a pour but de calmer l’impulsivité de
celui qui souhaite prendre la parole.
La main sur la gorge, le pouce en équerre,
contient nos passions et signifie que nous sommes en pleine possession
de nous-mêmes et que nous pouvons juger avec
impartialité. Le bras gauche en perpendiculaire, immobile,
évite toutes gesticulations oratoires pour nous rappeler le
fil à plomb du second surveillant. Il nous invite
à descendre en nous-mêmes, dans notre cabinet de
réflexion et à remonter,
libérés de nos métaux…
»
Tout est fait pour que soit préservée la sérénité nécessaire à nos travaux. C’est à chacun d’entre nous de se montrer digne d’être franc-maçon et de veiller sans relâche au respect de ce principe. A défaut, les conséquences peuvent être graves, car, comme le dit le Talmud : « la mauvaise langue tue trois personnes : le médisant, sa victime et celui qui l’entend ».
C’est ainsi que nous devons entrer dans le Temple, purifiés de tout ce qui encombre pour ne voir bien qu’avec nos cœurs qui s’élèveront, ensemble, en fraternité, nos regards tournés vers la Lumière.
J’ai dit.